Raisons de lire « 1966, année mirifique » d’Antoine Compagnon (Gallimard, 2026)

David-Jonathan Benrubi

Antoine Compagnon
1966, année mirifique
Paris, Gallimard, 2026
Collection « Bibliothèque des Histoires »
ISBN 978-2-07-313011-2

Grand nom de la critique, titulaire de la chaire de « Littérature française moderne et contemporaine : histoire, critique, théorie » au Collège de France, Antoine Compagnon est surtout connu des étudiants littéraires pour ses travaux sur les antimodernes et du « grand » public pour la série des étés (avec Montaigne, Pascal…).

1966, année mirifique est un ouvrage singulier, qui compile des éléments d’un cours au Collège de France, de quatre conférences données à la Bibliothèque nationale de France (BnF), et d’une programmation à la Cinémathèque française. Résultant d’une invitation de l’éditeur Pierre Nora, ami de l’auteur, c’est un livre très Gallimard – soixante ans après l’arrivée de Nora dans la maison de la rue Sébastien-Bottin et la publication des Mots et des choses, de Foucault, réputée être un moment fondateur des sciences humaines. Significativement (comme on disait), et sauf lecture inattentive de ma part, les seules sources primaires mobilisées sont issues des archives de l’éditeur (p. 458 et 462-463).

Fresque passionnante du champ intellectuel qui a, en partie, produit notre « monde de l’art », voyage animé dans un temps dont nos services et collections portent la trace, cet ouvrage aux mille focus produit un panorama, au croisement de l’épopée et de la carte, du fichier catalographique et de la revue de presse. La lecture, qui peut être discontinue, peut nécessiter ici ou là des vérifications complémentaires (l’auteur du présent compte rendu en a par exemple ressenti le besoin au sujet du clivage Garaudy/Althusser, opposant – violemment, on n’a plus idée – marxistes humanistes et marxistes anti-humanistes).

1966 a été l’apogée de la copocléphilie, soutenue par l’industrie publicitaire (p. 73-74). 1966, année mirifique est un très bon porte-clefs de lecture d’un passé qui nous habite.

Le livre, son intention et ses limites

Le projet du livre est décrit dans l’introduction, ses limites dans le dernier chapitre. Les deux premiers chapitres situent le contexte social et politique, convoquent la culture matérielle à l’arrière-plan (la pomme Golden, le briquet jetable, la mobylette, la minijupe, le porte-clefs) ; les suivants portent au titre des thèmes et signatures du monde des idées au travers de grandes polémiques qui ponctuèrent l’année. Des critiques historiographiques, plus autorisées que la mienne, diront peut-être :

1 • Qu’il s’agit ici d’une (très belle) histoire française du Quartier latin (Nanterre inclus, Vincennes à venir), à rebours de l’appel à décoloniser la province (de Michel Rocard en 1966, cité en plusieurs endroits du livre). Qu’à l’instar de l’émission Les cousins (p. 156), qui présentait conjointement des célébrités parisiennes et leur cousin de province, on ne passe le périphérique (dont la construction est évoquée en début d’ouvrage, p. 25) que ponctuellement et toujours en relation à la capitale, pour constater les biais méthodologiques et déontologiques d’un Edgar Morin en Bretagne (l’affaire de Plozévet), suivre la quête métaphysique et les pratiques sadiques d’un Robert Bresson dans les Alpes (Au hasard Balthazar), écouter le maire de Châteaudun défendre une lecture orthodoxe de Proust (p. 173), redécouvrir à Amiens le discours le plus beau de Malraux mais pas le moins parisianiste (p. 326-328 et 334-335), ou annoncer à Strasbourg Mai-68 avec le scandale situationniste, « même s’il était téléguidé depuis Paris » (p. 493). Le Club Med, phénomène social et culturel emblématique de ces années, n’apparaît qu’à travers la critique que Les Temps Modernes (revue sartrienne d’arrière-garde) et les situationnistes adressent à Godard et à Pierrot le fou : n’être qu’une émanation petite-bourgeoise, romantique et kitsch de la société de consommation (p. 128-129).

2 • Qu’ainsi l’ouvrage, qui se targue d’embrasser de larges pans de l’histoire, la tamise trop fortement au filtre des « grands » de la haute culture (auteurs, cinéastes, philosophes, moins souvent hommes politiques), de leurs adjuvants (agitateurs rompus au « commerce intellectuel », disciples, journalistes) et de leurs conflits, renvoyant les événements (élection présidentielle de 1965, affaire Ben Barka, retrait de la France du commandement de l’OTAN et voyage de De Gaulle en URSS, déstalinisation et aggiornamento du PCF, proposition de loi Neuwirth sur la contraception) au statut d’objets de prises de position, et d’autres (introduction du mot informatique dans le dictionnaire de l’Académie française, et Plan Calcul de De Gaulle) au hors-champ, faute d’avoir agité les grandes plumes contemporaines ; que cette personnalisation exagérée, qui se traduit parfois par des théories de noms propres, donne au portrait de l’année 1966 une allure de Who’s Who mondain et intellectuel. La Grande Vadrouille, qui sera un phénomène culturel et intergénérationnel majeur, n’a l’heur que d’un paragraphe en fin d’ouvrage, comme témoin d’un consensus mémoriel en passe d’obsolescence. Il n’est pas beaucoup question des Beatles et des Rolling Stones, que l’auteur nous dit pourtant avoir découverts aux USA.

3 • Que la typologie des sources y exclut curieusement les documents inédits (archives, correspondances). Mais l’auteur s’attache à porter un regard singulièrement historien sur les articles de presse, sur les films de la Nouvelle Vague, sur les grands romans contemporains sensibles à l’air du temps dont les héros ont des airs de personnages typiques (à la manière des personas du marketing ou, aujourd’hui, de l’UX Design), telles Marie-Noire dans Blanche ou l’oubli d’Aragon, ou Laurence et ses amants dans Les belles images de Simone de Beauvoir (p. 76-77). Traiter les œuvres en documents, voilà qui nous parle ! Le foisonnement des citations de presse redonne vie à l’agora de la dernière grande génération intellectuelle de notre histoire contemporaine.

Pour le reste, l’auteur répond dans le dernier chapitre à toutes les questions. Si le mot « égohistoire » n’apparaît que page 497, si le sujet autobiographique n’apparaît dans le corps d’ouvrage que pour aller voir à 17 ans La religieuse, interdit aux mineurs, en compagnie de son père général et catholique (p. 351), l’introduction avait posé une question claire, dans un des rares passages à la première personne : « Plus personnellement, 1966 est l’année au cours de laquelle, adolescent, de retour en France après des études secondaires à l’étranger, j’ai ouvert les yeux sur un pays où tout me semblait merveilleux. Avais-je raison ? » (p. 33) 1

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 Individuel et focalisé sur le champ intellectuel, c’est à double titre que le 1966 de Compagnon se démarque de l’exceptionnel 1968, collectif dirigé par Zancarini-Fournel et Artières ! (Philippe Artières, Michelle Zancarini-Fournel (dir.), 1968, une histoire collective (1962-1981), Paris, La Découverte, 2008.)

Pourquoi lire ce livre, porte-mine à la main ?

Fort bien, mais à nous, bibliothécaires de la première ou seconde génération suivantes, que nous chaut Gaëtan Picon à l’heure des droits culturels, le livre de poche à celle d’Instagram, les quatre vénérables géants (Malraux, Mauriac, Aragon et Sartre) à notre époque qui n’en a pas un, la querelle de la Nouvelle critique dans un monde où l’auteur du présent compte rendu, bien que conservateur en chef des bibliothèques, est incapable de citer un seul critique littéraire en activité, la censure de La religieuse quand on tente de brider l’accès des enfants à la pornographie de masse, etc. ? Chacun se réjouit que ledit auteur de la présente recension ait visiblement pris du plaisir à la lecture du livre, mais ne s’est-il pas trompé de revue pour en produire une recension ? (tiens, « revue » ! De ce média, les années 60 furent l’apogée).

Je suis convaincu que cette lecture nous est utile.

1 • D’où vient-on ? Le point de vue subjectif de l’auteur « structure » discrètement les cinq cents pages. Mirifique : qui force le regard (le sien). Antoine Compagnon parle du 1966 qui le stupéfie, des œuvres et des grands qui ont fait son monde. Or le mitan des années 60, cet « épicentre des Trente Glorieuses » a aussi fortement contribué à produire le monde (les valeurs, les références, les problèmes) qui constitue le cadre de notre action professionnelle. Certes, sauf lecture inattentive de ma part, il n’est fait nulle mention des bibliothèques municipales ou universitaires dans le livre (la BN s’en sort mieux, qui fut proustienne cette année-là). Mais c’est bien le 18 novembre 1966 que Pompidou préside le fameux comité interministériel sur la lecture publique, origine du rapport Dhénery-Poindron, publié à la Documentation française en 1968, considéré comme un jalon de « notre » politique publique 2

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Anne-Marie Bertrand, « Quel rapport à couverture rouge sur l’étagère, en bas à gauche ? », Bulletin des bibliothèques de France (BBF), 2009, n° 3, p. 6-11. En ligne : https://bbf.enssib.fr/consulter/bbf-2009-03-0006-001

. Or nous connaissons encore bien des questions, problèmes et pratiques qui occupaient alors l’institution et les acteurs. Ce qui suit n’est qu’un florilège illustratif et subjectif d’allers-retours possibles entre notre présent professionnel et ce passé historicisé.

La gouvernance universitaire (retour sur la réforme Fouchet, p. 38-58), les enquêtes (véritable dénominateur commun de l’époque, du gouvernement aux gauchistes, en passant par les structuralistes et les publicitaires), les paradigmes de la politique culturelle (long développement sur l’état d’esprit – et le burn-out – de Malraux à l’apogée de la religion de l’art), les origines du concept de champs (emprunté par Bourdieu – qui l’eût cru – à l’histoire de l’art médiéval pour sonner la fin de la plus célèbre polémique littéraire d’après-guerre), le problème de la rupture générationnelle et d’une culture jeune surdéterminée par la consommation de masse (ministère Misoffre, articles d’Edgar Morin dans Le Monde, affres de François Mauriac, jeunisme d’Aragon et snobisme de Godard, piscine à Nanterre – et, pour les plus aisés, Yves Saint Laurent sur l’île Saint-Louis), le sujet de la liberté de création (l’auteur du compte rendu a parfois cité l’article 1 de la loi LCAP, mais l’incidente fonction anniversaire de celle-ci à l’égard du congrès communiste d’Argenteuil lui était passée inaperçue), les rapports entre ce que nous appelons aujourd’hui les ICC et le reste de la culture (et le rôle de l’incroyable performance audiovisuelle de la gouvernante Céleste Albaret – et du Livre de poche – dans la transmutation de Marcel Proust en Proust), l’impact social ou symbolique du prix sur l’accès au savoir (certains aspects de la querelle du Livre de poche, dans une restitution très complète, p. 90-101, parleront à qui discute aujourd’hui de la gratuité des médiathèques ; mais l’Amour de l’art, le réquisitoire de Bourdieu et Darbel contre les musées et Maisons de la culture, c’est aussi en 1966, p. 320-321), le cadre éditorial et médiatique des polémiques mémorielles (et le rôle à retardement de la publication concomitante en France d’Eichmann à Jérusalem d’Hannah Arendt et du best-seller Treblinka de Jean-François Steiner, dans le renouvellement de l’historiographie du génocide juif et du collaborationnisme d’État), la convocation de la culture face au changement civilisationnel (primat de la science, usines à rêve, temps vide), la montée en neige des modes conceptuelles (« le signe se vend »)... sont quelques-uns des thèmes et problèmes qui nous sont contemporains, et dont on croise ici une histoire riche et polyphonique.

Il n’est quasiment pas une page qui ne pointe indirectement mais pertinemment vers un enjeu ou un objet de notre quotidien de professionnel des bibliothèques et de la culture. 1966 : année actuelle ?

2 • Une seconde motivation de lecture est hédoniste. Plaisir littéraire, que provoque le récit souvent rythmé des affaires, la reconstitution d’une scène (le sacre de Mauriac au Ritz), les dessous d’un film. Plaisir nostalgique, parce que nous y lisons la naissance d’une époque, la nôtre, dont nous voyons l’achèvement ? Nous, bibliothécaires, qui sommes tous à la MGEN, ne sommes-nous pas représentatifs et continuateurs de cette classe nouvelle et en plein essor, celle qu’on a alors dite des « nouvelles couches intellectuelles » – la (petite) masse silencieuse du livre – nées de la massification de l’accès à l’enseignement supérieur, qui ont investi la culture et les idées (et donc la lecture) comme le terrain d’une réalisation de soi et la possibilité d’un avenir meilleur, et que heurte aujourd’hui de face la fin de l’avenir, la disparition des capacités cognitives de lecture, et le retour de la guerre ? Risquons-nous, tout au long du livre, d’éprouver la nostalgie d’un moment où le débat d’idées occupait les pages de magazines titrant à dizaines de milliers d’exemplaires, où les clashs et punchlines, qui existaient déjà avec leurs biais de personnalisation, leurs encastrements dans des querelles de clocher et/ou des intérêts économiques ou positionnels, requéraient vingt minutes d’attention ? Plaisir amusé, parce que l’ironie discrète de Compagnon et les moqueries bravaches des intellectuels de ce temps-là entre eux prêtent à sourire ? Qui est aujourd’hui agacé par les langages pseudo-savants qui détériorent ici ou là les politiques publiques (dont la politique culturelle) retrouvera avec un délice surpris les sarcasmes de Picart et ses amis universitaires contre le charabia de Roland Barthes sur Racine. Plaisir intellectuel, sans doute, parce que l’ouvrage produit une formidable mise en ordre et en contexte de noms, textes et concepts qu’un bibliothécaire a nécessairement croisés ici ou là durant et depuis l’époque de ses études. À cet égard, l’exposé historique de ce que fut le structuralisme, et l’exposé de la question de savoir s’il fut quelque chose, est magistralement vivant et pédagogique.

3 • Parce que le livre fait œuvre de modestie et de générosité : après la lecture, on éprouve l’envie profonde d’autres lectures, de voir ou revoir quelques films, de se connecter à une borne d’accès à l’Inathèque.

4 • Parce que les commémorations à venir de 1968 – dont il sera curieux de voir la teneur ou la couleur selon les résultats électoraux de 2026 – convoqueront dans nos établissements les spectres de nombreuses figures tutélaires qu’on croise dans 1966, année mirifique, et que l’avoir lu nous offre en la matière une session de rattrapage « all in » (façon Club Med, la note de bas de page en plus).