Histoire de la Bibliothèque nationale de France

Yves Alix

Bruno Blasselle et Gennaro Toscano (dir.),
Histoire de la Bibliothèque nationale de France
Préface de Laurence Engel
Paris, Bibliothèque nationale de France, 2022
ISBN 978-2-7177-2897-2

En cette année où la Bibliothèque nationale de France (BnF) achève la mue de son site parisien historique 1

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Voir l’entretien de Véronique Heurtematte avec Laurence Engel, présidente de l’établissement, paru sur le site du BBF le 8 septembre 2022 : « Le site de Richelieu permet de mener jusqu’au bout la volonté d’ouverture à tous de la BnF », Bulletin des bibliothèques de France, 8 septembre 2022. En ligne : https://bbf.enssib.fr/bbffocus/le-site-de-richelieu-permet-de-mener-jusqu-au-bout-la-volonte-d-ouverture-a-tous-de-la-bnf_70718.

, la vénérable maison se penche aussi sur son passé, jusqu’au plus récent, en publiant un fort volume dont le titre dit clairement l’ambition : écrire l’histoire de la bibliothèque nationale de notre pays, de ses origines à nos jours. Malgré les précautions d’usage – « Cet ouvrage se veut une introduction à l’histoire de la Bibliothèque nationale de France plus qu’il ne prétend en faire le tour », écrit Laurence Engel dans sa préface –, cette ambition est légitime, non seulement parce que le sujet le mérite, mais parce que cette édition vient à point nommé. La première originalité de l’entreprise, lancée par la présidente en exercice et le précédent directeur général 2
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Denis Bruckmann, directeur général de 2019 à son départ en retraite fin 2021.

, est d’être menée de l’intérieur : sur les trente-trois auteurs de l’équipe dirigée par Bruno Blasselle, ancien directeur de la Bibliothèque de l’Arsenal, et Gennaro Toscano, conseiller scientifique à la direction des Collections et professeur à l’École nationale des chartes, vingt-neuf travaillent ou ont travaillé dans l’établissement ; certains n’y ont passé que quelques années, d’autres y ont fait toute leur carrière. C’est donc à une « Histoire de la Bibliothèque nationale par elle-même » que les lecteurs sont conviés. Un petit nombre de ces auteurs sont des historiens de formation – ou de métier –, mais la plupart ont un solide bagage dans ce domaine, plus de la moitié sont archivistes paléographes et la très grande majorité exercent ou ont exercé la profession de bibliothécaire. Gage pour les lectrices et lecteurs d’une approche centrée à la fois sur une démarche historique et un point de vue attaché à la professionnalité, à son développement et aux interrogations liées spécifiquement aux métiers des bibliothèques, à travers le cours, parfois méandreux, souvent heurté, d’une histoire pluriséculaire.

Une importante bibliographie générale

Un deuxième intérêt majeur de cette parution, pour qui s’intéresse à l’histoire des institutions, notamment aux bibliothèques et à la première d’entre elles, trésor de la nation, est qu’elle vient enrichir une documentation paradoxalement pauvre en ouvrages généraux et en synthèses. On peut évaluer l’importance d’un tel apport en examinant l’imposante bibliographie générale donnée en annexe (trente-cinq pages), où rien d’essentiel n’a été omis. Les deux directeurs de l’ouvrage le soulignent eux-mêmes dans leur introduction : « Son passé si riche a, paradoxalement, peu attiré l’attention des historiens, pourtant nombreux dans ses salles de lecture. Les rares histoires générales remontent au XIXe siècle. Elles ont été enrichies par des études spécialisées portant sur les départements. » En effet, pour le dernier demi-siècle, à côté de La Bibliothèque Nationale des origines à 1800, de Simone Balayé (Droz, 1988), on ne peut guère citer que les chapitres consacrés à l’établissement dans les quatre volumes de l’Histoire des bibliothèques françaises (Promodis-Cercle de la Librairie, 1988-1992), écrits par André Vernet, Claude Jolly et Dominique Varry pour les trois premiers volumes, des origines à 1914, et par Thérèse Kleindienst, Pierre-Yves Duchemin et Gérald Grunberg pour la période contemporaine. Il est juste d’ajouter à ces sommes historiques les monographies en livre de poche consacrées à la bibliothèque par Bruno Blasselle (La Bibliothèque nationale, Que sais-je ?, 1993), par le même et Jacqueline Melet-Sanson (La Bibliothèque nationale, mémoire de l’avenir, Découvertes Gallimard, 1990) ou encore La Bibliothèque nationale de France. Collections, services, publics, par Daniel Renoult et Jacqueline Melet-Sanson, paru en 2001 dans la défunte collection « Bibliothèques » du Cercle de la Librairie : chacun d’eux fait un rappel, plus ou moins détaillé, de l’histoire de l’établissement.

Une histoire qui continue de s’écrire

Pour une telle histoire écrite à voix multiples, plusieurs partis étaient possibles ; les concepteurs ont sagement choisi le plus simple, une approche chronologique, structurée en six grandes périodes : les origines ; la Bibliothèque royale de la Renaissance à la fin de l’Ancien Régime ; Révolution et Empire ; de la Restauration à la Première Guerre mondiale ; de 1914 à 1945 ; de 1945 à aujourd’hui. Pour chaque période, un ou plusieurs chapitres décrivent les évolutions générales de la bibliothèque, presque toujours fortement liées à celles des régimes politiques, des mouvements économiques, sociaux, culturels, civilisationnels, d’autres la naissance, les développements et métamorphoses des départements spécialisés. Cette architecture claire permet donc à la fois, selon les besoins, une lecture linéaire ou une approche circonscrite à une période, un département, voire une catégorie de documents.

Les deux partis pris assumés de l’entreprise – une histoire écrite de l’intérieur et une collection plutôt qu’une synthèse confiée à un ou des historiens extérieurs –, faisaient courir un double risque : que cette histoire soit émiettée au point que le lecteur échoue à faire la synthèse nécessaire (pensons aux candidats aux concours professionnels, susceptibles d’être interrogés sur les « grandes dates » de l’histoire de l’établissement 3

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À ce propos, on peut exprimer un léger regret, qui pourra être aisément réparé dans une édition ultérieure : l’absence d’un tableau chronologique ou/et synoptique, peut-être moins utile au chercheur qu’au curieux ou à l’étudiant, mais toujours éminemment « parlant ».

) ; qu’elle s’impose un excès de neutralité, par souci (légitime) de l’image de la grande maison. Ces deux écueils ont été évités. Pour le premier, l’équilibre du sommaire et le calibrage des chapitres, comme la qualité des contributions, sont à mettre au crédit des deux directeurs, qui présentent d’ailleurs avec une grande clarté leurs choix éditoriaux dans l’introduction. Pour le second, on jugera de la liberté des auteurs en se penchant sur la dernière partie. Alors que le vaisseau BnF, près de trente ans après la parution du décret statutaire de 1994, semble avoir acquis sa vitesse de croisière (c’est en tout cas l’image que peut en avoir le grand public, et les soubresauts récents liés aux conditions d’accueil des chercheurs, s’ils disent un malaise, ne remettent pas fondamentalement en cause cette image), la réouverture du quadrilatère Richelieu peut apparaitre comme l’ultime étape de la plus grande métamorphose qu’elle ait connue, avec la création de la BnF et la construction de Tolbiac. En somme, on dirait que l’histoire est finie, ou plutôt aboutie. En réalité, aucune ou presque des questions fondamentales posées à une grande bibliothèque nationale n’est résolue – le seront-elles jamais ? Les chantiers restent presque tous grands ouverts, de la conservation (voir le projet de centre à Amiens, annoncé pour 2028) au dépôt légal, du web de données à l’évolution des attentes des publics. Le premier devoir des acteurs, qui doit être aussi le premier devoir de l’État en la matière, est d’en garder pleinement conscience.

Écrire l’histoire récente de la bibliothèque, c’est donc revenir aussi bien sur les échecs que sur les réussites, sur les réponses données aux questions d’hier comme sur celles qu’appellent les questions d’aujourd’hui. Deux grands acteurs de cette histoire montrent dans cet exercice une clairvoyance qu’il faut saluer. Jacqueline Sanson tout d’abord, qui réussit dans le chapitre qu’elle consacre à la période charnière 1988-1998 le tour de force de revenir sur les épisodes les plus mouvementés et les polémiques violentes de la création de la BnF, qu’elle a vécus aux premières loges, en faisant exactement la part des choses, avec la plus grande hauteur de vues, sans pourtant feindre d’ignorer ou de laisser dans l’ombre ces tempêtes et ces polémiques 4

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C’est très bien ainsi, d’autant que le récit de Jacqueline Sanson se lit comme un roman : c’est palpitant ! Cela dit, il faudra bien pourtant qu’un jour, un historien ou une historienne revienne par le menu sur cette période – que beaucoup d’entre nous ont vécu d’assez près –, qu’il ou elle relise tous les rapports, tous les documents officiels, tous les comptes rendus de débat, mais aussi tous les articles de journaux, les dossiers de revues, sans compter les livres de mémoires, etc., pour écrire le détail de cette histoire, sans passion, mais sans naïveté. Ce sera, assurément, une histoire à rire et à pleurer… Mais on se consolera, au bout du compte, en constatant que, dans cette histoire où tout le monde a voulu avoir à toute force le dernier mot, les bibliothécaires, discrets comme à leur habitude (« Chut ! »), n’ont pas eu le plus mauvais rôle.

. On ne peut qu’y déceler la force des liens qu’elle a tissés avec cette maison qui fut la sienne, et beaucoup s’y reconnaîtront. De même, Denis Bruckmann, investi de la tâche ingrate et périlleuse à la fois d’écrire la conclusion de ce voyage dans le temps, réussit avec le dernier chapitre, « Une grande bibliothèque du XXIsiècle », un retour lucide et prospectif à la fois sur le dernier quart de siècle, qui ouvre l’ensemble de l’ouvrage sur l’avenir, à la manière d’un livre toujours ouvert. Un beau symbole.