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Emmanuel Le Roy Ladurie

L’historien dans l’univers des bibliothèques

Stefan Lemny

Quel historien pourrait se passer du rapport particulier avec les livres et les lieux consacrés à leur conservation et lecture, les bibliothèques ? En effet, à la différence de ses confrères d’autres champs des sciences humaines et sociales – géographes, sociologues, anthropologues, ethnologues, psychologues –, qui bénéficient d’un vaste champ d’investigation sur le terrain de la vie sociale, l’historien est parmi les plus dépendants de l’exploration bibliographique, préalable indispensable à sa recherche. Même pour l’archéologue fouillant les vestiges du passé et pour le chercheur faisant son pain avec le blé qui pousse en archive (selon la belle image d’Arlette Farge) 1

, les bibliothèques constituent le cadre essentiel de leur travail.

Peu d’historiens sont pourtant en mesure d’incarner aussi bien que l’auteur du best-seller historique Montaillou, village occitan de 1294 à 1324 (1975) le lien si complexe avec les livres. On sait que le nom d’Emmanuel Le Roy Ladurie est indissociable d’une page essentielle du passé de la Bibliothèque nationale (BN) dans sa transition vers la Bibliothèque nationale de France (BnF) telle qu’on la connaît de nos jours. Mais il serait injuste d’oublier la place capitale qu’ont occupée, sa vie durant, le livre et la lecture à travers d’autres lieux : du foyer familial de Villeray aux modestes bibliothèques militantes qu’il a fréquentées dans sa jeunesse avant de s’inscrire comme lecteur à la BN ou de fréquenter les grandes bibliothèques universitaires du monde, notamment aux États-Unis, sans oublier sa bibliothèque personnelle d’une extraordinaire richesse. Comprendre l’historien à travers l’univers livresque qui l’a accompagné toute sa vie, c’est découvrir un trait de sa personnalité, complémentaire d’autres passions qui ont nourri son esprit et son œuvre : les recherches dans les archives 2

, la curiosité pour les avancées de la science et de l’informatique 3, mais aussi les contacts directs avec la nature – jusqu’aux hauteurs des glaciers alpins – et avec les gens, y compris ceux d’humble condition à l’exemple de « Pépé Gavet » 4.

Villeray : la bibliothèque de famille

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Figure 1. Le château de Villeray dans la commune des Moutiers-en-Cinglais (Calvados), XVIIIe siècle

Source : https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/2/2a/ChateaudeVilleray.JPG

Il n’est pas donné à tout le monde d’évoluer depuis son enfance dans un manoir rempli de livres. Ceux qui s’offrent aux regards du jeune Emmanuel dans le château de Villeray portent d’abord la marque des idées de son grand-père, le commandant Emmanuel Le Roy Ladurie (1859-1925) : une collection de plus de mille livres à reliure rouge, bien que leur contenu soit d’une autre couleur politique. En effet, les ouvrages ayant appartenu au grand-père, camarade à l’École spéciale militaire de Saint-Cyr d’un certain Pétain, laissent transparaître son catholicisme fervent et ses nostalgies royalistes. Ses actes ont été d’ailleurs en accord avec ses idées : il a fait parler de lui dans la presse de son époque pour avoir refusé la fermeture de force des écoles religieuses, exigée par le décret de 1902 d’Émile Combes, ce qui lui a valu la destitution militaire, avant qu’il ne revienne aux armes pour défendre sa patrie en 1914.

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Figure 2. La bibliothèque du grand-père d’Emmanuel Le Roy Ladurie. Archives départementales d’Eure-et-Loir, Chartres

Source : https://biblhis.hypotheses.org/467

L’admiration du futur historien pour son aïeul dont il a hérité le prénom – « un héros de légende, et l’archétype du vrai chevalier, du croisé de type médiéval et chrétien » 5

 – est le parfait reflet des liens intergénérationnels qui unissent souvent les grands-parents à leurs petits-enfants.

Dans la continuité de cet héritage livresque, le fils du capitaine et père de l’historien, Jacques Le Roy Ladurie (1902-1988) s’est constitué sa propre bibliothèque, miroir de ses activités d’exploitant agricole et de dirigeant syndicaliste, engagé par sa plume au service de son combat professionnel et idéologique, que le même Pétain nomme en avril 1942 ministre de l’Agriculture et du Ravitaillement. Outre son activité syndicale et politique, ses compétences dans l’analyse des réalités rurales retiennent l’attention des intellectuels et plus particulièrement des historiens, tels Lucien Febvre ou Fernand Braudel avec qui Jacques, se laisse entraîner, lors d’une rencontre chez leur ami commun, Henri Flammarion, dans une longue conversation autour des vertus du… haricot 6

. Rien d’étonnant, donc, à ce que les livres d’histoire et d’agriculture fassent bon ménage dans sa demeure de Villeray, comme le montre le contenu de sa bibliothèque. Parmi ses livres, certains marquent durablement le futur historien du monde rural. C’est le cas de l’Histoire de la campagne française (1932) de Gaston Roupnel, qu’il prendra soin de rééditer en 1974, ayant ainsi l’occasion d’exprimer ce qu’il doit à ses « idées visionnaires, assez géniales » : « Il n’est pas sûr que nous puissions, sans traumatisme grave, nous couper complètement de cette longue expérience rurale dont Gaston Roupnel a voulu retrouver ici le visage authentique. » 7 Autre auteur qui exerce sur lui, dès son jeune âge, une profonde influence : Alexis Carrel, lauréat du prix Nobel de médecine en 1912 8. Son livre L’homme, cet inconnu (1935) se révélera non seulement une lecture utile pendant ses années de scolarité, pour approfondir ses connaissances de philosophie, mais également plus tard, à l’occasion d’un colloque organisé au seuil du troisième millénaire, comme sujet de ses réflexions sur le rapport entre science et éthique 9.

Ces exemples sont loin de donner une idée complète des livres que le jeune homme a pu découvrir dans la bibliothèque de sa famille à Villeray. On peut connaître la composition de la bibliothèque de son grand-père et de son père, dont l’historien a fait don, avec ses propres collections, aux Archives départementales de Chartres et au Musée de l’agriculture (le Compa) de la même ville. Mais il serait risqué d’affirmer avec assurance que tel ou tel livre est véritablement passé entre les mains du trop jeune élève scolarisé à Caen (1940-1944), puis du lycéen d’Henri IV et de Lakanal (1945-1948) qui regagne la maison familiale pendant les vacances. Il se reprochera plus tard d’être passé à côté du livre de Boris Souvarine, Staline. Aperçu historique du bolchevisme (1935) : présent dans la bibliothèque de son père, cet ouvrage aurait pu le mettre en garde contre la propagande communiste qui le contaminera ensuite 10

. Néanmoins, si l’influence de la bibliothèque familiale ne peut pas être étayée par le témoignage d’autres lectures, elle a certainement occupé l’imaginaire de l’historien.

Les bibliothèques du jeune militant

Le départ d’Emmanuel pour Paris, puis pour Montpellier correspond à la rupture radicale avec sa famille sur le plan des idées politiques, qui le conduit à son adhésion au Parti communiste en 1948. Sur ce chemin, il découvre d’autres lieux de lecture, plus ou moins improvisés, à l’opposé du contenu idéologique et philosophique de la bibliothèque de sa famille. La « bibliothèque » du lycée Lakanal se résume à un placard de livres qui lui permettent de se nourrir de toute une littérature militante, voire dogmatique, fournie et recommandée en bonne partie par son ami Gérard Genette. C’est la période où il découvre plusieurs titres qui ont marqué sa génération – Drôle de jeu de Roger Vailland (1945), Critique de la vie quotidienne d’Henri Lefebvre (1947), l’œuvre de Georg Lukács – et qui ont contribué à la désintégration de sa « planète enfantine et chouanne » et à sa conversion au communisme, comme il le reconnaîtra dans Paris-Montpellier (1982), son bel ouvrage autobiographique 11

. À cela s’ajoutent d’autres lectures, lors de ses années d’études à l’École normale supérieure de la rue d’Ulm, pendant les heures passées à la bibliothèque municipale du Ve arrondissement et dans les locaux de son activité syndicale et communiste à Paris ou à Montpellier, où il s’installe en 1953. Il s’imprègne, non seulement de la littérature de vulgarisation stalinienne, mais aussi des œuvres classiques du matérialisme dialectique et historique, comme le Capital de Marx, l’Anti-Dühring d’Engels, Matérialisme et empiriocriticisme de Lénine, etc. Même lorsqu’il rend sa carte du Parti communiste, en novembre 1956, sidéré par l’intervention brutale des Soviétiques en Hongrie, il continue de fréquenter les lieux de l’instruction et de sociabilité marxiste : la bibliothèque de la Bourse du travail de Montpellier, contrôlée par la CGT, l’Union nationale des intellectuels, dirigée par Henri Pupponi, son beau-père, l’Union rationaliste ou le ciné-club Jean Vigo, fondé et dirigé par Marcel Oms, où il croise Edgar Morin. « Comment vivre en effet – expliquera-t-il plus tard – sans certitudes, sans l’armure corsetée d’un réseau de principes grâce auxquels on interprète le monde, l’histoire, et la vie de bout en bout ? » 12.

Pour cela, ces modestes bibliothèques – parfois de simples collections de livres réunis autour d’une doctrine commune – représentent un premier recours facilité par la simplicité de leur fonctionnement et par leur accessibilité aux militants qui les fréquentent. Elles sont un espace de convivialité par rapport aux bibliothèques privées comme celle qu’Emmanuel Le Roy Ladurie a connue à Villeray. Mais elles sont aussi des lieux de passage obligé pour un jeune homme qui souhaite intégrer les combats de son temps, même si elles ne lui donnent pas entière satisfaction intellectuelle : car il est animé en même temps par d’autres aspirations scientifiques, dans le domaine qui va lui apporter la consécration.

La BN et les bibliothèques universitaires

L’École normale supérieure, ainsi que les cours et séminaires auxquels il participe à la Sorbonne, jettent les bases d’une passion pour l’histoire qui ne cesse de grandir. En octobre 1951, ayant passé le cap de la licence, il entreprend une maîtrise – appelée, à l’époque, diplôme d’études supérieures. Son sujet – « La guerre du Tonkin et l’opinion publique » – préparé sous la direction de Charles-André Julien, spécialiste d’histoire coloniale et militant socialiste,le conduit inévitablement à explorer la presse de l’époque et à frapper pour la première fois, de septembre 1951 à juillet 1952, aux portes de la BN. C’est le début d’une longue histoire d’amour avec la Vieille Dame de la rue de Richelieu, moins intense pendant l’activité d’Emmanuel Le Roy Ladurie à Montpellier (à partir de 1953), avant de s’amplifier dès son retour à Paris en 1964. Lieu privilégié des lectures qui ont constitué, en même temps que les archives, une source fondamentale pour son œuvre, la BN est également un lieu de sociabilité académique où se croise toute une génération d’intellectuels, unie dans le travail préliminaire de documentation. Les conditions d’étude de l’époque ne sont pourtant pas à la hauteur de l’importance des collections : files d’attente de bonne heure pour avoir une place, difficultés pour naviguer dans le labyrinthe des catalogues sous forme de fiches, communication parcimonieuse des documents et démarches compliquées pour obtenir des copies.

Le jeune historien a aussi l’occasion de découvrir d’autres bibliothèques. Pendant son service militaire en Allemagne, il passe quelque temps dans la bibliothèque de l’université de Marbourg, où avait été évacuée en 1945 la bibliothèque de Berlin et où il a le bonheur de consulter la revue The Economist des années 1875-1880. L’élaboration de sa thèse Les paysans de Languedoc (1966) pendant son activité à Montpellier n’est pas fondée uniquement sur le dépouillement d’innombrables fonds d’archives de la région : elle est nourrie par la fréquentation de nombreuses bibliothèques, de cette ville jusqu’aux Pays-Bas.

Rien n’est aussi enrichissant pour son expérience scientifique à l’étranger que les longs séjours dans les universités américaines où il est émerveillé par les conditions d’études – hébergement et bureau spacieux, proximité et horaires d’ouverture prolongés de la bibliothèque, etc. : « Là, j’ai confirmé mon goût pour les bibliothèques. Dans une bibliothèque américaine, on n’est jamais malheureux : on a des millions d’ouvrages, on peut accéder aux rayons, elles sont ouvertes jusqu’à minuit. » 13

Après son séjour américain, de retour à la BN, il se montre bien plus critique à l’égard du retard de celle-ci par rapport aux exigences de la modernité et aux avancées technologiques. D’autant plus que, nommé le 8 octobre 1978 au Conseil d’administration de l’établissement, il prend connaissance d’un rapport préoccupant sur l’état des collections qui prévient qu’« une partie des documents que possède la Bibliothèque nationale risque [de disparaître] dans deux ou trois décennies, si nous n’intervenons pas énergiquement ». Dix ans plus tard, en juin 1987, le rapport de Francis Beck dresse un tableau encore plus accablant assorti d’une conclusion sans appel : « La Bibliothèque nationale, qui n’a pas su discerner l’extraordinaire mutation de son environnement technologique et professionnel, ni prendre les mesures d’adaptation nécessaires, ne pourra cependant pas différer durablement sa réponse face à l’alternative que lui impose désormais sa situation critique » ; elle se doit en conséquence d’imaginer « un scénario de rupture », « un projet de redressement ambitieux, qui rassemble et mobilise tous les personnels avec le soutien des pouvoirs publics. » 14

Le rapport provoque alors un vif débat. Jacqueline Sanson, conservatrice de la BN à cette date, qui aura un rôle essentiel dans son passage vers la BnF, écrit à cette occasion dans Le Débat : « Le bilan est sévère, sans appel. On en sort effondré à la lecture des vingt-six premières pages [du rapport] », mais « force est de constater que ce bilan, pour sévère qu’il soit, correspond en grande partie à la réalité et traduit bien la crise que traverse cette institution, qui ressemble plus à une péniche restant à quai qu’à un paquebot cherchant à conquérir le “ruban bleu”. » 15

Il est intéressant de mentionner que, dans ces circonstances, le nom de l’auteur de Montaillou, village occitan commence à circuler comme possible « sauveur » de l’établissement. Le président de l’Association des lecteurs, Bertrand de La Roncière, l’exhorte le 13 juin 1987 à mettre sa « notoriété internationale » au service d’une décision de l’assemblée générale destinée à « alerter l’intelligentsia internationale sur la misère de la Bibliothèque nationale » 16

. Une demande réitérée le 16 juillet 1987 au nom des initiateurs d’un projet de fondation intitulée « Sauver la Bibliothèque nationale » 17.

D’une bibliothèque, l’autre : de la BN à la BnF

L’historien bénéficie du même crédit aux yeux du pouvoir : le 15 octobre 1987, François Mitterrand signe le décret de sa nomination à la tête de la BN. Un nouveau chapitre s’ouvre dans son activité : « La sagesse voudrait qu’on ne fasse pas d’administration, qu’on puisse se consacrer à une œuvre » – pensait-il au début –, mais le devoir d’assumer les « responsabilités utiles » l’emporte. Il aura ainsi l’occasion de se consacrer à une autre œuvre. L’ancien lecteur, nommé administrateur général, pense dès les premiers jours de son mandat à une solution pour remédier à la gravité de la situation de la BN, devenant le défenseur d’un projet audacieux : la mise en place d’une « B.N. Bis », qui devait servir de « modèle de modernisation et d’informatisation pour l’ensemble des bibliothèques françaises ». Il est pourtant conscient que « la décision finale, quant à un tel projet, n’est pas entre [ses] mains » 18

.

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Figure 4. Emmanuel Le Roy Ladurie devant un des premiers ordinateurs de la BN (photo de gauche) et sur le chantier de Tolbiac, avec Philippe Belaval et Dominique Jamet (20 octobre 1993)

Source : photo de Guy Hersant

Les plus grands espoirs pour le renouvellement de la BN sont portés par la décision du Président de la République, François Mitterrand, annoncée lors du bicentenaire de la Révolution française, en 1989, de lancer la construction « d’une bibliothèque d’un type entièrement nouveau » et de l’une des plus grandes et plus modernes bibliothèques du monde pour le siècle à venir. Personne ne sait pourtant à ce moment quelle place l’ancienne Bibliothèque de la rue de Richelieu aurait dans le nouveau projet. Ce dernier est supervisé à plusieurs niveaux par les hautes instances du pouvoir (la Présidence et le gouvernement de la République) pendant une longue période de cohabitation, et disputé entre deux institutions aspirant à incarner la bibliothèque rêvée par François Mitterrand : la BN, dirigée par Emmanuel Le Roy Ladurie, et la Bibliothèque de France, créée en octobre 1989 et placée sous la direction du journaliste Dominique Jamet. Or, pendant son mandat (1988 à 1994), l’historien se révèle un formidable stratège œuvrant pour la renaissance de la BN, à travers sa fusion avec la Bibliothèque de France, qui devait aboutir à la création de l’actuelle BnF. Fait significatif, son rôle est apprécié par des personnalités du camp adverse comme Jean Gattégno, délégué scientifique de la Bibliothèque de France : « Je serais d’ailleurs tenté de tirer mon chapeau à l’administrateur général de la BN, Emmanuel Le Roy Ladurie. Au contraire de nombreux autres, il a fait preuve de la plus grande constance dans son opposition au projet tel qu’il était formulé par le président de la République. Son action ne relève pas de petites intrigues, mais d’un combat. » 19

Un combat soutenu également par les équipes qu’il a dirigées. La nouvelle BnF n’est pas seulement le résultat des aléas de la vie politique de la cohabitation Mitterrand-Chirac, mais aussi de la concertation entre les responsables des deux institutions en concurrence et du travail acharné de ceux qui ont œuvré dans les équipes de la « vielle BN » pour le récolement des collections, l’informatisation du catalogue, la sauvegarde des livres sous forme de microfiches annonçant leur numérisation ultérieure.

L’empreinte laissée par Emmanuel le Roy Ladurie sur l’évolution qui a mené de la BN à la BnF est incontestable. Pour l’historien, cette période a été aussi « une expérience extraordinaire » : « les six années les plus heureuses de mon existence, les plus actives aussi » 20

, comme il le reconnaîtra. S’il n’a pas été reconduit à la tête de la nouvelle entité, il a continué à jouer son rôle dans la nouvelle étape, en tant que premier président du Conseil scientifique de la BnF (1994-1999). Grâce à lui, cet organisme initialement inerte – comme « un samovar, n’ayant plus ni bras ni jambes, ni moyen réel pour s’affirmer » 21, selon ses mots – est devenu opérationnel, doté d’un cadre réglementaire d’action. Il a pu ainsi, pendant les premières années de fonctionnement de la nouvelle bibliothèque, veiller à la continuité, à la fois de l’héritage de la BN et des grandes ambitions du projet mitterrandien. L’intervention publique d’Emmanuel Le Roy Ladurie est particulièrement importante dans les moments difficiles de la BnF à la fin de la dernière décennie du siècle – la grève du personnel d’octobre-novembre 1998, l’enquête parlementaire dirigée par le Sénat en 1999 et les critiques dévastatrices dans la presse : « Aujourd’hui, les médias qui, à l’époque, encensaient sans vergogne François Mitterrand et ses grands projets, sont aussi ceux, nécessité ou conjoncture oblige, qui se font, après tout c’est tellement facile, les détracteurs de son œuvre. Elle n’était pas sans défaut, et il fallait absolument le dire ; cette œuvre a néanmoins, après la disparition de son Premier Inspirateur, […] le très grand mérite d’exister, de fonctionner, de progresser même, contre vents et marées. » 22

Son témoignage n’est pas seulement celui de l’ancien et dernier administrateur général de la BN et du premier président du Conseil scientifique de la BnF, mais également, à partir de 1999, celui d’un « lecteur de base » qui a bien connu le fonctionnement de l’institution avant les grandes réformes qu’il a présidées et qui, de retour dans les salles de lecture, peut voir de ses propres yeux les progrès accomplis, en bonne partie grâce aussi à son activité.

La bibliothèque de l’historien

En dehors des bibliothèques publiques, y compris de la première bibliothèque du pays, l’historien vit la même grande passion pour la lecture au sein de son propre atelier de travail, entouré d’une bibliothèque comme peu de ses pairs ont pu avoir : ce sont les livres de son appartement parisien, le cœur de ses collections, mais aussi ceux qu’il a déposés dans la demeure familiale de Villeray, dans la continuité des collections perpétuées de père en fils. Réservoir livresque lors de ses séjours pendant ses vacances ou simple lieu de stockage, ces derniers envahissent à tel point l’espace qu’il fait construire dans les granges du château des étagères d’une véritable bibliothèque, soigneusement organisée par son épouse, Madeleine.

Cette bibliothèque a été déplacée une première fois en 2009, et installée dans un nouveau lieu, à la suite du don que l’historien a fait 23

aux Archives départementales d’Eure-et-Loir, où se trouve l’ensemble de ses collections, et au Conservatoire de l’agriculture de Chartres, notamment les livres sur les questions agricoles de son père. On ne connaît pas le nombre précis d’ouvrages de cette bibliothèque – 25 000, selon la presse locale 24, autour de 17 500, selon l’inventaire ébauché par Madeleine Le Roy Ladurie –, et c’est sans compter les livres restés dans son appartement parisien et les livres donnés occasionnellement à diverses bibliothèques : la BnF 25, Météo-France de Paris, l’Institut catholique de Vendée à La Roche-sur-Yon, etc. L’étude de ces collections n’est qu’à ses débuts 26, mais les premiers résultats s’annoncent dignes d’intérêt pour la connaissance de la biographie intellectuelle de l’historien. La richesse impressionnante de sa bibliothèque est révélatrice aussi de son avidité de lecture qu’il nourrit incessamment.

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Figure 5. La bibliothèque d’Emmanuel Le Roy Ladurie. Archives départementales d’Eure-et-Loir, Chartres

Source : https://biblhis.hypotheses.org/467

En quête de nouveautés éditoriales, il est un visiteur régulier des librairies et un acheteur presque compulsif. Dans la fébrilité d’une recherche, quand il ne trouve pas un ouvrage déjà acheté, il n’hésite pas : « Alors – déclare-t-il à un journaliste – je le rachète. » 27

Une autre partie importante de sa bibliothèque est constituée de livres envoyés par les services de presse des maisons d’édition, par ses amis ou par d’autres auteurs, certains en raison de leurs liens d’amitié, d’autres en signe de reconnaissance pour ses chroniques dans la presse culturelle de premier plan : nombreux sont ceux qui espèrent ainsi s’assurer la promotion médiatique de leurs travaux. Bien évidemment, il ne peut pas satisfaire toutes les attentes, malgré le temps dédié, parfois très tard dans la nuit, à la lecture de ces publications. Si plusieurs ouvrages ne semblent pas avoir été ouverts ou feuilletés, d’autres conservent les signes d’une lecture attentive : ici, un bref commentaire admiratif ou hostile écrit sous l’impulsion de l’instant, avec toute la liberté d’un travail accompli dans la plus stricte intimité ; là, de nombreuses annotations en marge des pages ou sur les feuilles de garde ; là encore, des pages déchirées afin de servir pour un autre ouvrage en préparation, etc.

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Figure 6. Traces de lecture dans la bibliothèque personnelle

Source : photo de Stefan Lemny

Les traces laissées en marge de ces livres sont significatives de la manière dont l’historien aborde ses propres collections. Une bibliothèque privée n’est pas, bien évidemment, soumise au règlement d’une bibliothèque publique et surtout d’une bibliothèque patrimoniale. Celui qui la possède se permet de défier les principes sacro-saints de la conservation. La bibliothèque d’Emmanuel Le Roy Ladurie est de ce point de vue un contre-modèle de la bibliothèque qu’il a dirigée. Loin de toute forme de fétichisme, elle est le miroir de son travail passionné d’historien, de la vivacité de son dialogue avec les livres et de son souhait de fructifier leur contenu. Même lorsque la cécité galopante devient un obstacle, il ne se résigne pas et se fait aider par une machine à lire ou par ceux qui lui font la lecture à haute voix.

La passion d’Emmanuel Le Roy Ladurie pour l’univers des livres explique aussi d’autres travaux, telles ses publications concernant l’histoire de la BN, en particulier, et l’histoire du livre en général, qui mériteraient d’être réunies dans un volume 28

. Pour toutes ces raisons, son exemple est représentatif de l’importance du monde des livres et des bibliothèques dans l’activité d’un grand historien. Il n’a eu de cesse de se nourrir de leur savoir dans ses propres recherches, ayant de surcroît la chance de marquer directement de son empreinte une page essentielle de leur histoire, et en particulier de la BnF 29.