Bibliothèques universitaires et désinformation : entretien avec Cyprien Caraco
Coordinateur de formation, responsable documentaire et référent services aux chercheurs sur le site Santé Rockefeller du service commun de la documentation de Lyon-1
Un rapport sur l’information en santé 1
Mathieu Molimard, Dominique Costagliola et Hervé Maisonneuve, Information en santé : bilan des forces et des faiblesses, recommandations pour une stratégie nationale d’information et de lutte contre la désinformation en santé, Rapport au Ministre de la Santé, des Familles, de l’Autonomie et des Personnes handicapées, janvier 2026. https://sante.gouv.fr/IMG/pdf/rapport_information.pdf

Cyprien Caraco
Natalia Leclerc • Quelle perception avez-vous des problématiques de désinformation en santé, dans le cadre de vos missions en BU Santé ?
Cyprien Caraco • Parmi mes missions, je gère un fonds qui comprend les cotes de médecines et thérapies alternatives ainsi que l’alimentation. Pour ces domaines, particulièrement pointés par le rapport sur la désinformation en santé du 12 janvier 2026, on se doit d’être vigilant pour les acquisitions ou la valorisation. Faire preuve d’une veille régulière et avoir une fiche domaine à jour comprenant des liens vers des tiers de confiance aide à faire des choix éclairés. Un certain nombre de termes doivent mettre la puce à l’oreille : quantique, jeûne thérapeutique, détox, guérison miracle, booster son immunité… Des éditeurs sont connus pour être dans la promotion ou la bienveillance excessive vis-à-vis de pratiques qui peuvent aller vers des dérives : arrêt d’un traitement prouvé et donc perte de chance de guérir, emprises sectaires, surendettement, exercice illégal de la médecine…
À ce sujet, j’ai récemment rencontré une enseignante proche du collectif NoFakeMed 3
Créé en 2018, le collectif NoFakeMed est une association qui rassemble des professionnels de santé promouvant la défense de pratiques basées sur les données de la science et la lutte contre la désinformation en santé. Voir : https://www.franceinfo.fr/sante/medecines-non-conventionnelles-ll-y-a-un-risque-a-l-utilisation-sans-frein-sans-limites-de-ces-pratiques-alerte-un-medecin-generaliste_5916731.html • Victor Garcia, « NoFakeMed, vent debout contre les charlatans : “La dérive sectaire n’est jamais très loin” », L’Express, 20 octobre 2022. https://www.lexpress.fr/sciences-sante/sciences/nofakemed-vent-debout-contre-les-charlatans-la-derive-sectaire-n-est-jamais-tres-loin_2181467.html
Un des domaines que pointe le rapport et sur lequel nous avons moins de marges de manœuvre, et qui a sans doute une responsabilité plus grande dans la désinformation en santé, c’est celui des réseaux sociaux – Instagram, TikTok, YouTube notamment – aux algorithmes dont les paramétrages ne permettent pas une hiérarchisation de l’information et qui survalorisent l’émotion.
Concernant la désinformation en santé, il me semble que notre impact sur sa lutte est plus important dans notre action de formation des usagers. En formant dans les cursus ou via des ateliers à l’exercice de revue de la littérature, en alertant sur le niveau de preuve scientifique, en présentant notamment la Cochrane Library qui comprend des méta-analyses ou des essais cliniques randomisés, on sensibilise les étudiants de santé à la qualité des sources.
Même un futur professionnel peut être perméable à la mésinformation ou à la désinformation. Des intelligences artificielles [IA] génératives dans le domaine de la santé commencent à fleurir, elles devraient veiller à intégrer dans l’algorithme et dans les réponses le niveau de preuve scientifique – cela rejoint la proposition d’Info-Score Santé du rapport – et à spécifier dans les réponses qu’elles restent des outils probabilistes et que rien ne vaut le conseil d’un professionnel de santé qualifié.
Les BU, en promouvant la science ouverte, contribuent à ce que les publications des chercheurs en santé soient plus visibles et publiées plus rapidement, aspect important car la désinformation en science est virale. Nos services à la recherche, en alertant aussi bien les jeunes chercheurs que les chercheurs plus aguerris en santé sur l’existence des paper mills 5
Définition de Wikipédia : « Une usine à articles (en anglais essay mill ou paper mill qui signifie usine papetière ou littéralement “moulin à articles”) est une entreprise qui permet aux clients de commander un article scientifique original (ou document académique) sur un sujet particulier afin qu’ils puissent commettre une fraude scientifique. » (https://fr.wikipedia.org/wiki/Usine_%C3%A0_articles#cite_note-1)
« Le côté obscur de la médecine fondée sur les preuves », Rédaction Médicale et Scientifique, 24 décembre 2025. https://www.redactionmedicale.fr/2025/12/le-cote-obscur-de-la-medecine-fondee-sur-les-preuves
Natalia Leclerc • Au regard du bilan réalisé par Mathieu Molimard, Dominique Costagliola et Hervé Maisonneuve dans leur rapport, quelles actions réalisez-vous déjà ?
Cyprien Caraco • Les bibliothèques universitaires et notre SCD [service commun de la documentation] contribuent à la lutte contre la désinformation en santé et d’une manière générale en formant aux compétences informationnelles, notamment au point 3 du référentiel RECIF 7
de l’ADBU [Association française des directeurs et personnels de direction des bibliothèques universitaires et de la documentation] : évaluer de façon critique l’information obtenue, et plus précisément le critère critère 3.2 : estimer la fiabilité de l’information 8Issu du travail de la commission Pédagogie & documentation de l’ADBU, inspiré de référentiels pédagogiques et du travail réalisés au sein des SCD, le référentiel des compétences informationnelles (RECIF) est un outil destiné tant aux professionnels des bibliothèques qu’aux communautés universitaires intéressées par la formation aux compétences informationnelles.
Une partie de notre tutoriel en libre accès 9
, consacré aux compétences informationnelles, développe cet axe. Nous mentionnons, entre autres, Canal Détox 10 de l’Inserm [Institut national de la santé et de la recherche médicale] ou le collectif NoFakeMed. Le tutoriel propose également des exercices – flashcards, analyses de sources – ainsi qu’un lien vers la la liste des revues recommandables en santé, tenue à jour par la Conférence des doyens de médecine et le Conseil national des universités Santé. Par ailleurs, nous abordons aussi la problématique des vidéos et images générées par les IA ainsi que leurs biais.En outre, avec ma collègue Rachel Gil, nous avons collaboré à la création d’un module du Pix Santé Lyon-1 consacré à la recherche d’information probante en santé. Les objectifs pédagogiques incluent la recherche d’information fiable :
- identifier les sites de référence et repérer les sites frauduleux ;
- mener une recherche documentaire efficace ;
- trouver des données scientifiques publiées et produire une bibliographie pertinente ;
- détecter des contenus de désinformation ;
et la communication en santé :
- connaître les bonnes pratiques de connexion aux plateformes ;
- interagir en ligne en tant que professionnel de santé ;
- comprendre les enjeux liés à l’IA et aux algorithmes.
Deux scénarios pédagogiques ont été développés :
- Scénario 1 : dialogues humoristiques générés par IA, mettant en scène des chercheurs piégés par la mésinformation (fausses informations sans intention malveillante). Les apprenants doivent les guider vers des sources probantes. Le site santé.fr, mis en avant dans le rapport sur la désinformation en santé, sert de ressource centrale.
- Scénario 2 : communication de crise d’une institution de santé cherchant à rétablir sa crédibilité : choix des plateformes, sélection des données à transmettre, bonnes pratiques pour publier un billet de blog ou communiquer sur les réseaux sociaux.
De plus, pour le premier cycle des études de santé, nous proposons régulièrement des exercices d’évaluation de la fiabilité de l’information à partir de sources variées : article de blog sans auteur ; article scientifique ; article de blog d’une clinique ; tribune publiée dans Le Monde ; article généré par IA, avec faux experts et style journalistique imité.
Les étudiants doivent identifier les indices de fiabilité ou de non-fiabilité : date, sources citées et qualité de ces sources, article scientifique à comité de lecture, identité et légitimité des auteurs, déclarations d’intérêts, etc.
Côté formation interne, en 2025, les personnels du SCD Lyon-1 en bibliothèque de santé ont été sensibilisés aux dérives des médecines alternatives et complémentaires [MAC]. Les questions abordées incluaient : faut-il acquérir ces documents ? les valoriser ? les médiatiser ? Faut-il privilégier un accès indirect ? La formation portait principalement sur les enjeux liés aux collections.
Cette formation s’est appuyée notamment sur :
- l’intervention de Médiat du 10 octobre 2024 : Médecines alternatives et complémentaires : comment les intégrer dans les collections des bibliothèques ?
- l’atelier 6 des Journées nationales des bibliothécaires et des documentalistes en santé (JNBDS) du 26 juin 2025 : Thérapies complémentaires et alternatives : quelle place dans nos collections ?
- le mémoire d’étude de Morgane Russeil-Salvan, en mars 2025, à l’Enssib : Proscrire ou prescrire ? Le cas des médecines alternatives en lecture publique. Entre pluralisme, neutralité et lutte contre la mésinformation.
Enfin, fin janvier 2026, avec ma collègue Élodie Terracol, nous avons animé un atelier consacré aux fakemeds et aux dérives des MAC.
L’objectif est double : clarifier le périmètre des fakemeds et des MAC ; engager une réflexion collective sur les formations à proposer pour sensibiliser les étudiants en santé à ces enjeux.
Alors que des collections et des diplômes universitaires, certes non inscrits dans la formation initiale, existent déjà sur ces thématiques, il nous semble essentiel de développer une culture professionnelle minimale sur les aspects suivants :
- hiérarchie des preuves scientifiques (méta-analyses, études observationnelles, essais cliniques…) ;
- repérage dans la littérature académique dans des bases comme PubMed, WOS, Cochrane, Embase ;
- repérage des éditeurs promouvant certaines pratiques controversées et vérification de l’éventuel passé judiciaire des auteurs ;
- identification des tiers de confiance (Inserm, HAS [Haute Autorité de santé], ANSM, santé.fr, Santé publique France, Miviludes [Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires], …) et leurs productions.
Les participants seront invités à réfléchir à plusieurs axes de formation possibles :
- déceler une pseudoscience (niveau licence) ;
- IA et fakemeds, désinformation en santé (master, doctorants) ;
- fakemeds, désinformation et réseaux sociaux (public paramédical).
Natalia Leclerc • La Stratégie nationale peut-elle être l’occasion pour les BU Santé de développer de nouvelles actions, de nouveaux projets ?
Cyprien Caraco • Oui, la Stratégie nationale peut être une occasion de développer de nouveaux projets, mais, à mon sens, les dynamiques les plus prometteuses émergent surtout de ce que nous construisons collectivement au sein du réseau des bibliothèques d’une manière générale et de santé en particulier.
Par exemple, la liste de diffusion créée récemment par la BIU Santé Médecine de l’Université Paris Cité, suite à la JNBDS 11
, joue déjà un rôle intéressant et a du potentiel pour renforcer notre capacité collective à réagir, analyser et sécuriser l’information. Elle permet une veille mutualisée. Un cas récent autour de PubMed.ai 12François Libmann, « PubMed.ai n’est pas celui que l’on croit », Bases & Netsources, novembre 2025. https://www.bases-netsources.com/articles-de-bases/pubmed-ai-n-est-pas-celui-que-l-on-croit
De la même façon, un évènement porté par la commission Pédagogie et documentation de l’ADBU comme les Journées nationales des formateurs [JNF] ou un outil comme la plateforme Zenodo sont précieux pour le partage de contenus de formation entre bibliothèques et la mise en réseau.