Valeurs et enjeux du 52e Congrès LIBER, du 5 au 7 juillet 2023, Budapest

Alice Jacquelin

Le 52e Congrès, organisé par la Ligue des bibliothèques européennes de recherche (LIBER) et qui s’est tenu à Budapest du 5 au 7 juillet 2023, a réuni plus de 400 professionnels des bibliothèques venus de multiples établissements européens, ainsi que d’Australie, d’Israël, du Canada et des États-Unis. Le choix du bâtiment, la Central European University (CEU), très moderne, confortable et situé en plein cœur de Budapest, fut judicieux, car il laissait aux participant·es de l’événement la possibilité de profiter des beaux quartiers de la capitale hongroise. L’accueil par les bénévoles hongrois·es fut des plus efficaces, et les lieux de réception (Académie des Sciences de Hongrie, Pesti Vigadó, bibliothèque du Parlement) des plus fastueux, le long du beau Danube bleu.

Cependant, lors de son keynote speech dans le grand auditorium de la CEU, la directrice de la prestigieuse bibliothèque du Massachusetts Institute of Technology (MIT), Chris Bourg, n’a pas manqué de rappeler la situation politique hongroise préoccupante, notamment pour les personnes queer et LGBTQI +, dont elle-même fait partie. En effet, l’une des ambitions affichées de faire se tenir cette année le congrès LIBER en Hongrie visait à soutenir les bibliothécaires et chercheur·euses hongrois·es dont l’intégrité scientifique est menacée par les récentes politiques du Premier ministre Viktor Orbán (précarisation des universitaires, délocalisation de certaines universités).

Chris Bourg a aussi rappelé durant son discours le rôle précurseur de la bibliothèque du MIT, qui s’est désabonnée depuis trois ans de l’éditeur scientifique monopolistique Elsevier. Cette politique documentaire vise à favoriser l’achat à l’article contre les abonnements en bouquets, bouquets sur lesquels les bibliothécaires ont finalement peu de marge de négociation : « If you’re not ready to walk away, you’re not negociating, you’re juste having a conversation » a-t-elle expliqué. Contrairement à ce qui est communément admis, Chris Bourg estime que l’abonnement en bouquets ne permet pas d’économie d’échelle. Évitant soigneusement la question de la piraterie et nuançant sur la politique du MIT vis-à-vis de l’éditeur Springer notamment, elle a néanmoins remis au cœur du débat le problème de l’éthique scientifique, des Article Processing Charges (APC) et du coût global de production de la science.

Challenges et innovations pour les bibliothèques de recherche européennes

Ces questionnements autour de la science ouverte (SO) et de l’open access (OA) ont rythmé les quatre jours du congrès LIBER lors des retours d’expérience de bibliothécaires durant les sessions parallèles, des tables rondes d’acteur·rices de la SO en sessions plénières ou encore lors des présentations de partenaires et sponsors du congrès, présentant leurs services et infrastructures.

Les différentes sessions parallèles de retours d’expérience ont permis de découvrir non seulement les nouveaux enjeux des bibliothèques de recherche, mais également la diversité des initiatives de collègues européen·nes et britanniques. Parmi les nouveaux défis à prendre en compte, on peut mentionner l’acculturation à la logique des projets européens confrontée à l’idiome institutionnel de Bruxelles, au management d’équipes de projet et à la diversité culturelle lors de la présentation d’Anna Wołodko (Université de Varsovie), mais aussi l’importance de replacer les bibliothèques comme partenaires de confiance et championnes de l’open access au sein des institutions (Suzanne Tatham, Université du Sussex).

Vanessa Proudman du groupe d’influence Scholarly Publishing and Academic Resources Coalition (SPARC) Europe a d’ailleurs insisté sur l’importance de l’advocacy dans la fonction des bibliothèques de recherche, notamment pour la protection des droits d’auteur et pour la promotion de la dimension « réutilisable » des données de la recherche. Proudman suggère de mettre davantage en lien des bibliothécaires et des avocat·es spécialisé·es dans la propriété intellectuelle pour protéger au mieux les auteur·rices au sein des universités, contre les revues rédactrices notamment.

Concernant les initiatives intéressantes présentées par certain·es homologues eurpéen·nes, nous pouvons citer les propositions des bibliothèques des universités de Manchester (Scott Taylor et Lorraine Beard) et de KU Leuven (Roxane Wyns). La bibliothèque de l’université de Manchester a créé un Office for Open Research qui a pour fonctions principales de coordonner la réponse de l’université sur l’agenda de la science ouverte, ainsi que de créer un point de contact privilégié avec les expert·es et les chercheur·euses. Ce bureau dédié à la science ouverte, et situé au sein de la bibliothèque, permet donc de positionner la BU comme un interlocuteur identifié sur la question. À l’université de KU Leuven, les bibliothécaires se sont investi·es dans la création d’un IT Library Service pour soutenir et pérenniser les infrastructures numériques liées à différents projets de recherche. Il s’agit de participer à l’écriture des projets pour assurer une durabilité, notamment financière, des plateformes et outils développés durant le temps du projet.

Des infrastructures pour soutenir l’ouverture et la diversité scientifique

Le 52e Congrès LIBER a aussi permis de mettre l’accent sur l’importance des plateformes et des infrastructures, à la fois privées et institutionnelles, dans le développement d’une science ouverte équitable. Plusieurs opérateurs étaient présents lors de la table ronde dédiée aux infrastructures de la SO, notamment la bibliothèque Online Library and Publication Plateform (OAPEN), le Directory of Open Access Books (DOAB), la plateforme de publications de données ouvertes DRYAD, ainsi que le Public Knowledge Projet (PKP) qui propose un logiciel en open source pour la publication scientifique.

Le PKP favorise la décolonisation de la science et la bibliodiversité en permettant de « visibiliser » des publications issues du Sud économique. La discussion s’est poursuivie sur le décentrement des savoirs et sur la nécessité de soutenir la diversité des langues de la science, entre autres par le biais de l’Open Journal Systems (OJS) basé sur le modèle Diamant et dont la moitié de la production scientifique est issue d’Indonésie et du Brésil.

Du côté des opérateurs institutionnels et européens, la plateforme de publication d’Open Research Europe (ORE), liée aux projets Horizon 2020, encourage, elle aussi, le modèle Diamant. La présentation de l’outil de publication d’ORE par Georgina Durowoju a été l’occasion d’insister sur l’importance de renouer des relations entre les bibliothèques de recherche et les éditeurs en OA, de repenser de meilleurs critères bibliométriques pour valoriser les publications originales et innovantes, de revoir l’évaluation par les pair·es grâce à l’open peer-review ou la collaborative peer-review, et globalement d’envisager le futur de la communication scientifique.

La plateforme ORE est pilotée à l’aide d’un comité consultatif de bibliothécaires dont certain·es étaient présent·es autour de la table. Les phases d’atelier et de discussions en petits groupes ont permis à ces collègues de présenter les innovations dans leurs universités autour de la publication en OA et d’échanger sur le sujet avec Julien Roche, directeur du service commun de la documentation (SCD) de l’université de Lille 1 et premier président français de la LIBER.

Du côté français : quelques retours d’expérience

La délégation française était la plus nombreuse du congrès avec plus d’une quarantaine de bibliothécaires, ce qui a donné lieu à de nombreuses présentations passionnantes sur le fonctionnement du système français de soutien à la science ouverte, sur les propositions des opérateur·rices et acteur·rices français·es, et sur les différentes initiatives de la part des bibliothèques universitaires (BU) hexagonales. Pour ne citer que quelques exemples, Margaux Larre-Perez, formatrice à la bibliothèque de l’université Paris Cité, a présenté la manière dont la BU avait développé une certification à la SO dans le cadre des formations doctorales : cette formation permet aux doctorant·es non seulement de s’informer sur la SO pour leurs futures carrières, mais aussi de questionner les pratiques de leurs directeur·rices de thèse ou de leurs collègues de laboratoire.

Plusieurs présentations ont eu à cœur de présenter aux collègues européen·nes certains programmes nationaux français en faveur de la science ouverte. En guise d’aperçu, Cécile Swiatek Cassafieres, directrice du SCD Paris Nanterre a expliqué le programme national des « ateliers de la donnée » permettant aux BU de se placer comme acteur central dans la préparation, curation et publication des données de la recherche. Quant à Hélène Bégnis du Centre pour la communication scientifique directe (CCSD) et Françoise Rousseau-Hans du Consortium Couperin, elles ont présenté le dispositif d’archives ouvertes HAL, qui fonctionne selon le modèle Green comme un dépôt d’auto-archivage national pour les thèses, les articles, et qui propose aussi 143 portails institutionnels.

Peu avant la clôture du 52e Congrès LIBER, Jean-François Lutz (université de Lorraine) et Pierre Mounier (OpenEdition) ont présenté une mise en perspective du modèle Diamant du côté français. S’ils définissent ce modèle comme un grassroot mouvement initié dès 1996 par la revue CyberGéo et dès 1999 par la plateforme Revues.org, ils insistent désormais sur l’importance du réseau des infrastructures françaises qui supportent ce système : notamment le Centre national de la recherche scientifique (CNRS), les presses universitaires, mais aussi la chaîne de production Métopes, les plateformes d’édition et de diffusion Episciences et OpenEdition, le réseau de pépinières Repères, ou encore le centre de mathématiques Mersenne.

Si Lutz et Mounier mentionnent le soutien financier des BU, notamment par le biais de l’abonnement Freemium d’OpenEdition, ils insistent néanmoins sur le fait que les initiatives éditoriales restent rares au sein des BU car l’édition scientifique n’est pas perçue comme des missions centrales des BU, même si le paysage est en train de changer.

Lors de son discours de clôture, Julien Roche a remercié les bénévoles hongrois·es et a invité les participant·es à s’inscrire pour la 53e édition du congrès LIBER, qui aura lieu l’année prochaine dans la ville balnéaire de Limassol à Chypre.