Bibliothécaires en Europe : formations, opportunités et difficultés

Colloque international, Teatro comunale Weber Facchini, Medolla, Italie, les 16 et 17 octobre 2025

Sara Pretto

En Europe, aujourd’hui, le rôle des bibliothécaires s’inscrit de plus en plus dans une dynamique internationale, où les différences culturelles ne constituent pas des obstacles, mais deviennent au contraire des ressources pour la construction de cette « âme européenne » évoquée par l’initiative A Soul for Europe.

À l’occasion des 50 ans de l’Association italienne des bibliothèques – Associazione Italiana Bibliotheche (AIB) – en Émilie‑Romagne, un colloque de deux journées a ainsi réuni des intervenants venus d’Espagne, de France, de Hongrie, de Belgique, de Suède et d’Italie, afin de dresser un état des lieux de la profession et d’en explorer les perspectives. Cette rencontre a mis en lumière, de manière incontestable, la vitalité des bibliothèques contemporaines et leur potentiel transformateur dans nos sociétés.

Construire une culture professionnelle européenne

Le fil conducteur des échanges a été la construction d’une culture professionnelle européenne et l’évolution des pratiques. Les discussions ont valorisé des dispositifs tels que les centres de documentation européenne, les bibliothèques des institutions de l’Union européenne, ainsi que les opportunités offertes par Erasmus+ ou le réseau CERL (Consortium of European Research Libraries). Elles ont également abordé des enjeux actuels : l’intégration des humanités numériques, le rôle stratégique des bibliothèques dans les domaines biomédical et sanitaire, et leur capacité d’adaptation face aux défis environnementaux.

Dans ce cadre général, la figure du professionnel des bibliothèques a été examinée selon trois axes : la formation, les opportunités et les problématiques du métier. Même si ces thèmes dépassent largement le cadre de deux journées, ils donnent une vision claire de l’ampleur des défis auxquels les bibliothécaires doivent aujourd’hui répondre.

Opportunités, réseaux et innovation professionnelle

Les opportunités mentionnées sont nombreuses : partenariats, réseaux professionnels, mobilités – notamment celles permises par Erasmus, dont l’impact est significatif autant pour les étudiants que pour les professionnels. À l’échelle européenne, EBLIDA (European Bureau of Library and Documentation Associations) joue un rôle structurant en tant qu’« association des associations », représentant près de 70 000 bibliothèques. Sa mission consiste à faire entendre la voix des bibliothèques auprès des institutions européennes et à encourager leur prise en compte dans les politiques publiques.

EBLIDA soutient aussi l’innovation et la coopération, comme le montre le financement du projet ELAN (programme Europe Créative), destiné à accompagner le renouvellement des associations bibliothécaires nationales. Cet engagement est crucial pour répondre à une difficulté majeure : la formation professionnelle, souvent figée dans des modèles traditionnels, alors même que les compétences nécessaires évoluent rapidement.

La bibliothèque comme « troisième lieu »

Les travaux ont été ouverts par la lectio magistralis de Paola Dubini (Université Bocconi), consacrée à la transformation des bibliothèques en « troisième lieu » : un espace ni domestique ni professionnel, doté d’une intentionnalité sociale forte. Contrairement aux « non‑lieux », la bibliothèque devient un environnement familier, accueillant, propice à la socialisation et à la sérendipité des rencontres.

Pour attirer les publics, elle doit s’appuyer à la fois sur des émotions positives – comme la curiosité – et sur des besoins sensibles – tels que la possibilité d’une solitude sûre et non jugée. Cette approche implique une gestion intentionnelle : faire de la bibliothèque une destination intégrée à la routine quotidienne, soutenue par des initiatives qui lui donnent une « âme ». Cela exige des alliances territoriales solides et une véritable reconnaissance institutionnelle, encore souvent limitée. Mme Dubini rappelle ainsi que l’intentionnalité est la clé pour fixer des objectifs réalistes, négociés avec le territoire et portés collectivement.

Bibliothèques biomédicales : une déclinaison opérationnelle

Dans le prolongement de ces réflexions, la présentation de Francesca Gualtieri (Italian Group of Biomedical Librarian) a illustré la déclinaison la plus opérationnelle des missions bibliothécaires dans le domaine de la santé. Les bibliothèques biomédicales, véritables « navigateurs » de l’information scientifique, jouent un rôle stratégique en triant, validant et médiant les données pour les chercheurs, médecins, pharmaciens, personnels soignants et citoyens. Leur expertise repose sur des compétences technologiques, scientifiques et bibliothéconomiques de haut niveau, conjuguées à un savoir‑être humain indispensable face à la délicatesse du contexte sanitaire.

Leur efficacité repose sur des réseaux solides, tels qu’EAHIL (European Association for Health Information and Libraries) ou Bibliosan, et leur avenir dépend largement d’une reconnaissance institutionnelle accrue ainsi que d’une intégration réfléchie de l’intelligence artificielle. Cette profession montre une évolution majeure : les bibliothécaires ne sont plus de simples gestionnaires, mais des médiateurs de savoirs essentiels au fonctionnement du système de santé.

Bibliothèque, espace de soin et responsabilité civique

Au sein des discussions sur une culture professionnelle partagée, l’intervention de Luca Valenza (Commission bibliothèques publiques de l’AIB-Piemonte) a apporté un éclairage profondément humaniste. Il a présenté la bibliothèque comme un espace de soin et de lenteur dans une société marquée par l’accélération, une « infrastructure du vivant » favorisant la compréhension mutuelle et la vulnérabilité partagée.

Selon lui, le bibliothécaire est un « artisan du lien », défenseur de la bibliodiversité et d’une justice cognitive face à la domination des algorithmes. Il appelle à une posture active : non plus gardien, mais activateur, privilégiant la circulation à la possession et l’usage social à l’accumulation. Cette vision constitue une véritable militance civique visant à défendre la complexité et la pluralité dans un monde tenté par la simplification.

Défis : ressources limitées, autonomie insuffisante

Le débat consacré aux problématiques professionnelles a souligné des difficultés communes : ressources humaines et matérielles insuffisantes, perception de la bibliothèque comme une charge en période d’austérité, fatigue quotidienne, et sous‑estimation persistante des enjeux culturels. À cela s’ajoutent la faible implication des politiques territoriales et le pouvoir décisionnel restreint des bibliothécaires, qui rendent difficiles les projets à moyen et long terme.

C’est dans ce contexte que l’intervention de Catharina Isberg (Bibliothèque de Lund) a apporté une réflexion novatrice. En abordant la question de l’erreur comme outil d’apprentissage, sous l’angle de l’interconnexion – « everything is connected » –, elle invite à reconnaître l’interdépendance des enjeux et à intégrer la bibliothèque dans une société en transformation. L’erreur, non pas célébrée mais analysée, devient un levier essentiel pour réajuster les objectifs, comprendre le réel et anticiper les besoins d’une communauté désormais locale et globale.

Conclusion : une ambition européenne

Ce colloque a tracé une voie claire : les bibliothèques sont des infrastructures essentielles de la connaissance et des moteurs de progrès social. Elles doivent être soutenues par des politiques éclairées et par des professionnels compétents, non comme simples partenaires, mais comme alliés engagés dans la construction de l’avenir de l’Europe.

La formule de Marie Curie résonne ici avec une justesse particulière : « Dans la vie, rien n’est à craindre, tout est à comprendre. Il est temps de comprendre davantage afin de craindre moins. »

Placer la compréhension au cœur de l’action, c’est faire des bibliothèques des lieux où s’élabore une intelligence collective capable d’affronter la complexité du présent et de préparer lucidement l’avenir.

Consolider les moyens, reconnaître l’expertise des bibliothécaires et renforcer les coopérations européennes : telle est la condition pour que les bibliothèques demeurent des espaces de confiance, de soin et de savoir, où l’on apprend à lire le monde pour mieux le transformer.