Pour un soutien massif des bibliothèques de l’Enseignement supérieur et de la Recherche aux projets Wikimédia

Jean-Baptiste Monat

Sous l’effet combiné de poussées technologiques, des transformations géopolitiques et sociales, les mésinformations, désinformations et autres distorsions informationnelles gagnent du terrain 1

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Voir par exemple l’article de Morgane Tual, « Wikipédia : vilipendée par les conservateurs, ébranlée par l’IA, l’encyclopédie sous pression », Le Monde, 10 novembre 2025. En ligne : https://www.lemonde.fr/pixels/article/2025/11/10/wikipedia-vilipendee-par-les-conservateurs-ebranlee-par-l-ia-l-encyclopedie-sous-pression_6652859_4408996.html

. Attentive aux conditions de production de ses savoirs, fruit d’une histoire qui a poli des concepts sophistiqués pour fonder rationnellement la connaissance, la recherche scientifique devrait disposer d’arguments considérables pour enrayer ces phénomènes ; en outre le développement puis l’institutionnalisation du concept de science ouverte contribuent à orienter le monde de la recherche vers une accessibilité optimale. En dépit de ces ouvertures, force est de constater que la science infuse et informe insuffisamment le débat citoyen puisque les phénomènes de désinformation gagnent du terrain.

Comment permettre une diffusion massive des productions scientifiques au-delà des cercles académiques ? Cette question ancienne se ramifie à l’ère des GAFAM 2

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GAFAM ou GAMAM, est l’acronyme des géants du Web : Google, Apple, Facebook [Meta], Amazon et Microsoft – qui sont les cinq grandes firmes américaines qui dominent le marché du numérique.

et de l’intelligence artificielle (IA). Dans une évolution générale de l’Internet marquée par sa « plateformisation », un projet historique prolonge à grande échelle l’utopie fondatrice d’un partage horizontal du savoir : Wikipédia. L’encyclopédie en ligne a su s’adapter aux mutations du contexte et des pratiques numériques, en maintenant un niveau de qualité élevé sans céder sur ses principes d’ouverture. Ses vingt-cinq ans d’existence 3
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L’anniversaire est fêté en janvier 2026 : https://fr.wikipedia.org/wiki/Wikip%C3%A9dia:25_ans

attestent d’une robustesse rare dans le monde numérique. Les attaques dont elle fait l’objet 4
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Voir par exemple : Damien Leloup, « Pourquoi Elon Musk appelle au boycott de Wikipédia », Le Monde, 30 janvier 2025. En ligne : https://www.lemonde.fr/pixels/article/2025/01/29/pourquoi-elon-musk-appelle-au-boycott-de-wikipedia_6522113_4408996.html

confirment aussi, en creux, son pouvoir émancipateur. Comment engager des stratégies en sa faveur sans dénaturer ce projet ? Les bibliothèques publiques font déjà beaucoup : en formation des usagers par exemple, ou en accueillant des évènements de type « éditathon » ou « 1Lib1Ref » 5
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En mai et juin 2025, 95 personnes y avaient participé en ajoutant plus de 1 000 références à l’encyclopédie en français. Source : https://fr.wikipedia.org/wiki/Wikip%C3%A9dia:1Lib1Ref

, leur contribution est notable. Elle n’est pas encore aussi massive que possible. Notre culture professionnelle dessine-t-elle une limite ? La relative rigidité institutionnelle contraste en tous cas avec les modalités multiformes de contribution aux projets Wikimédia, depuis le bénévolat du contributeur solitaire au libriste militant en passant par l’auto-organisation en groupes locaux. Ce n’est sans doute pas un obstacle négligeable. Mais la communauté d’intérêt autour des différents projets nécessite, en temps d’urgence informationnelle, de le dépasser. Comment ? Le modèle des « résidences Wikimédia » constitue un point d’appui possible.

Wikifier la science

Le second plan national pour la science ouverte 6

(2021-2024) prévoyait, dans son axe « Généraliser l’accès ouvert aux publications », d’« inciter à l’utilisation des résultats de la recherche française dans l’encyclopédie collaborative mondiale Wikipédia ». Un partenariat a vu le jour entre le ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche et l’association Wikimédia France (relais national des projets de la Wikimedia Foundation). Dans ce cadre, sous le nom de « Wikifier la science », une série de « résidences Wikimédia » a été financée dans les URFIST 7
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Unité régionale de formation à l’information scientifique et technique

entre 2023 et 2025 et se poursuit maintenant jusqu’en 2027. Notre expérience d’accueil d’une résidence à l’URFIST de Lyon entre mai 2024 et juillet 2025 nous montre la redoutable efficacité de ce levier pour l’ouverture des savoirs dans une logique d’« éducation aux médias et à l’information » 8
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Le rapport d’activité complet de la résidence lyonnaise de Delphine Montagne est à retrouver ici : https://hal.science/hal-05133594v1

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Qu’est-ce qu’une résidence Wikimédia ? Sur une période déterminée, une institution accueille une personne chargée de mettre en œuvre des actions de contribution à Wikipédia : avec les résidences des URFIST, c’est moins vers la contribution que vers la sensibilisation et la formation poussée aux projets Wikimédia que s’orientent les résidences. Sur le modèle d’une résidence d’artiste, il s’agit d’ouvrir un espace d’autonomie, d’initiative et de créativité en stimulant les expertises variées du monde académique. L’institution universitaire autant que les projets Wikimédia en ressortent bénéficiaires : l’une en activant un canal majeur de visibilité de ses productions sur Internet, les autres en s’enrichissant de contributions émanant d’organisations immédiatement productrices de ces savoirs. Si les résidences existent depuis 2006, elles ont été plutôt rares en France. La première date de 2011 (Château de Versailles), la première en milieu académique de 2021 (Université Clermont Auvergne). Les 7 résidences organisées entre 2023 et 2026 au sein des URFIST marquent une forte accélération.

Les 7 résidences URFIST*

• 2023 : Bordeaux (Pierre-Yves Beaudouin) ; Occitanie (Hugo Lopez) ; Bretagne Pays de Loire (Juliette Halimi)

• 2024 : Nice (Pierre-Yves Beaudouin) ; Strasbourg (Mickaël Schauli) ; Lyon (Delphine Montagne)

• 2026 : Paris (Delphine Montagne)

* Auxquelles il faut ajouter, hors URFIST, la résidence de Gustave Dodart au Muséum national d’histoire naturelle.


Conditions d’accueil et profil

L’appel à projet du ministère chargé de l’Enseignement supérieur et de la Recherche (ESR) comprenait, pour chaque résidence, une enveloppe destinée à subvenir tant au recrutement qu’au budget de fonctionnement. L’objectif de recrutement comportait une dimension de durée (1 an) et d’équivalence statutaire : le poste était cadré pour couvrir approximativement le coût chargé d’un ingénieur d’étude contractuel débutant. Les compétences demandées au résident sont multiples. La bonne maîtrise des différents projets Wikimédia permet naturellement un gain de temps considérable à l’entrée en fonction du résident : celui-ci mobilisera non seulement des savoir-faire techniques, mais aussi une connaissance des usages particuliers aux communautés et groupes locaux qui sont des acteurs majeurs et des interlocuteurs cruciaux pour la résidence. De la même façon, connaître les arcanes de l’enseignement supérieur, ses communautés de recherche ou les structures culturelles locales constitue un avantage considérable. L’enjeu est avant tout celui-ci : sans brusquer, négocier une présence qui s’intègre à des communautés de contributeurs et contributrices qu’une culture locale particulière, avec ses besoins et ses codes, régit. Sur tout le territoire, ces communautés plus ou moins actives existent, de même que des bonnes volontés parfois disséminées. Enfin, il s’agit de sensibiliser et de former : une prédisposition au dialogue et à la pédagogie constitue un atout indéniable. Formation, connaissance de l’ESR, appétence pour la médiation, et connaissances de la gestion de contenus informationnels jusqu’à leur transmission : à l’évidence, les compétences demandées dans de nombreux métiers des bibliothèques sont proches 9

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Un référentiel des compétences des contributeurs Wikimédia (prochainement publié) a d’ailleurs été élaboré par deux résidents, qu’il serait intéressant de mettre en regard des référentiels métiers des bibliothèques et de la documentation.

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Du gai savoir !

Usagers ou professionnels : d’où procède notre envie d’exercer dans le milieu de la documentation si ce n’est du besoin et du plaisir de lire le monde, progresser dans sa compréhension, la transmettre en l’organisant ? De même pour la contribution à Wikipédia : un ressort essentiel à la contribution réside dans le goût d’un domaine de connaissance, qui stimule le désir de transmettre. Autant il fut quelquefois difficile à nos résidents de dégager des disponibilités avec leurs interlocuteurs, autant ils suscitèrent un enthousiasme communicatif une fois devant leurs sujets de prédilection. Les projets Wikimédia sont en cela d’excellents catalyseurs ou prétexte à collaboration entre services, voire entre établissements d’un même territoire (par exemple entre bibliothèque universitaire et territoriale) : suffisamment ergonomiques, simplifiés et accessibles pour n’entraver en rien ce qui réjouit le plus les principaux concernés : leur domaine d’expertise. Qu’il s’agisse de l’occitan sifflé 10

, d’un globe terrestre 11, de la biographie d’Ampère 12 ou des bâtiments disparus de Lyon 13, le principe est le même : une fois les quelques règles indispensables de contribution acquises (notamment l’indispensable mention des sources), les participants deviennent prolixes : motivés à l’idée d’aussi aisément médiatiser des savoirs ou des informations sur un site aussi visible et populaire. La question de l’audience n’est pas accessoire : dans un Web de plateformes, qui centralise à l’extrême l’information, les productions scientifiques risquent à tout moment d’être rejetées en marge des pôles d’attraction de l’attention que construisent, à la fin unique de captation des usages, des acteurs économiquement surpuissants. Seul un gai savoir a quelque chance de s’imposer à cette puissance économique : « L’intérêt peut être trompé, méconnu ou trahi, mais pas le désir » (Gilles Deleuze) ! De nombreux projets de recherche aboutissent à des constructions de plateformes isolées, coupées de toute cette machinerie du désir que construisent les géants numériques. En regard, valoriser une production scientifique en lui trouvant sa juste place dans l’entreprise encyclopédique, la rapproche d’une audience considérable tout en l’inscrivant dans une entreprise collective immense et cohérente de publicisation de la connaissance.

Un terrain de jeux informationnels

Autour de Wikipédia enfin, c’est tout un écosystème d’outils, de méthodes, de savoirs interreliés que tissent les projets Wikimédia 14

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Avec la racine « wiki » pour stimulant à brainstorming (cf. les projets « Wikif », « Wikicafé », « Wikipause »…).

. Pour le bibliothécaire, quel terrain de jeu ! Les notions que brassent la gestion des collections, la formation des usagers, le support à la recherche et les services de médiation auprès de publics se retrouvent dans ses différents pôles : ainsi, la gestion des identifiants uniques et la structuration des métadonnées sont au cœur de Wikidata ; la question des licences traverse la médiathèque Commons entre autres, la problématique des sources est au cœur de Wikipédia et avec elle les notions d’évaluation de l’information, de recherche documentaire, de rédaction scientifique… Les points d’interfaçage de ces pôles contribuent à l’idée d’un Web sémantique, appuyé sur un système distribué, dynamique et réactif (plutôt que sur une « intelligence artificielle » …) au service d’une science véritablement avec et pour la société.

Illustration
Figure. L’écosystème Wikimédia

Schéma : Delphine Montagne et Jean-Baptiste Monat

Autant d’éléments communs fondent à l’évidence notre plaidoyer : les projets Wikimédia constituent une reproduction miniature (et pourtant géante) des écosystèmes informationnels et notamment scientifiques. Ils semblent conçus pour que des bibliothécaires puissent expliquer les tenants et aboutissants de l’élaboration et de la communication d’un savoir fiable, ouvert, partageable : « fair » à tous points de vue, et dans la lignée émancipatrice que l’Unesco, par exemple, attribue aux bibliothèques 15

. Au-delà de l’exemple particulièrement fertile des résidences URFIST, mille modalités d’investissement de cet écosystème restent à imaginer, d’autres modèles restent à trouver, dans l’agilité attendue de nos organisations. Si nos moyens nous semblent souvent en deçà de l’enjeu informationnel, il est d’autant plus crucial de les investir sur des projets à l’efficacité éprouvée.

Le champ des possibles est immense : des micro-résidences perlées sur de multiples espaces géographiques ? Au contraire des résidences pérennes dans chaque région, avec des mutualisations locales au niveau de l’écosystème « GLAM 16

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Acronyme anglais pour : Galeries, Bibliothèques, Archives, Musées.

 » ? la mobilisation du statut de moniteur étudiant ? l’intégration systématique aux fiches de postes des responsables de collection, aux chargés de numérisation ou de bibliothèques numériques ? Sans doute existe-t-il une multitude de modalités d’intégration en bibliothèque mais pourquoi, enfin, ne pas s’appuyer sur leur force principale, leur capacité de travail en réseau : un vaste « plan » structurant un maillage de référents, lui-même adossé aux groupes locaux et faisant le lien vers la recherche ne pourrait-il pas constituer un puissant filet de protection contre la désinformation, plus efficace que des initiatives verticales et centralisées ?

Quoi qu’il en soit, les résidences nous semblent avoir démontré combien enrichir le commun et s’enrichir du commun, joindre l’agréable au nécessaire, consolide nos missions d’intérêt général. Entre Wikipédia et les bibliothèques, de formidables liens méthodologiques, épistémiques et philosophiques avivent, dans ces temps sombres, le plaisir de partager le savoir et rallumer, peut-être, quelques Lumières.