Pour un soutien massif des bibliothèques de l’Enseignement supérieur et de la Recherche aux projets Wikimédia
Sous l’effet combiné de poussées technologiques, des transformations géopolitiques et sociales, les mésinformations, désinformations et autres distorsions informationnelles gagnent du terrain 1
Voir par exemple l’article de Morgane Tual, « Wikipédia : vilipendée par les conservateurs, ébranlée par l’IA, l’encyclopédie sous pression », Le Monde, 10 novembre 2025. En ligne : https://www.lemonde.fr/pixels/article/2025/11/10/wikipedia-vilipendee-par-les-conservateurs-ebranlee-par-l-ia-l-encyclopedie-sous-pression_6652859_4408996.html
Comment permettre une diffusion massive des productions scientifiques au-delà des cercles académiques ? Cette question ancienne se ramifie à l’ère des GAFAM 2
GAFAM ou GAMAM, est l’acronyme des géants du Web : Google, Apple, Facebook [Meta], Amazon et Microsoft – qui sont les cinq grandes firmes américaines qui dominent le marché du numérique.
Voir par exemple : Damien Leloup, « Pourquoi Elon Musk appelle au boycott de Wikipédia », Le Monde, 30 janvier 2025. En ligne : https://www.lemonde.fr/pixels/article/2025/01/29/pourquoi-elon-musk-appelle-au-boycott-de-wikipedia_6522113_4408996.html
En mai et juin 2025, 95 personnes y avaient participé en ajoutant plus de 1 000 références à l’encyclopédie en français. Source : https://fr.wikipedia.org/wiki/Wikip%C3%A9dia:1Lib1Ref
Wikifier la science
Le second plan national pour la science ouverte 6
(2021-2024) prévoyait, dans son axe « Généraliser l’accès ouvert aux publications », d’« inciter à l’utilisation des résultats de la recherche française dans l’encyclopédie collaborative mondiale Wikipédia ». Un partenariat a vu le jour entre le ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche et l’association Wikimédia France (relais national des projets de la Wikimedia Foundation). Dans ce cadre, sous le nom de « Wikifier la science », une série de « résidences Wikimédia » a été financée dans les URFIST 7 entre 2023 et 2025 et se poursuit maintenant jusqu’en 2027. Notre expérience d’accueil d’une résidence à l’URFIST de Lyon entre mai 2024 et juillet 2025 nous montre la redoutable efficacité de ce levier pour l’ouverture des savoirs dans une logique d’« éducation aux médias et à l’information » 8Le rapport d’activité complet de la résidence lyonnaise de Delphine Montagne est à retrouver ici : https://hal.science/hal-05133594v1
Qu’est-ce qu’une résidence Wikimédia ? Sur une période déterminée, une institution accueille une personne chargée de mettre en œuvre des actions de contribution à Wikipédia : avec les résidences des URFIST, c’est moins vers la contribution que vers la sensibilisation et la formation poussée aux projets Wikimédia que s’orientent les résidences. Sur le modèle d’une résidence d’artiste, il s’agit d’ouvrir un espace d’autonomie, d’initiative et de créativité en stimulant les expertises variées du monde académique. L’institution universitaire autant que les projets Wikimédia en ressortent bénéficiaires : l’une en activant un canal majeur de visibilité de ses productions sur Internet, les autres en s’enrichissant de contributions émanant d’organisations immédiatement productrices de ces savoirs. Si les résidences existent depuis 2006, elles ont été plutôt rares en France. La première date de 2011 (Château de Versailles), la première en milieu académique de 2021 (Université Clermont Auvergne). Les 7 résidences organisées entre 2023 et 2026 au sein des URFIST marquent une forte accélération.
Les 7 résidences URFIST*
• 2023 : Bordeaux (Pierre-Yves Beaudouin) ; Occitanie (Hugo Lopez) ; Bretagne Pays de Loire (Juliette Halimi)
• 2024 : Nice (Pierre-Yves Beaudouin) ; Strasbourg (Mickaël Schauli) ; Lyon (Delphine Montagne)
• 2026 : Paris (Delphine Montagne)
* Auxquelles il faut ajouter, hors URFIST, la résidence de Gustave Dodart au Muséum national d’histoire naturelle.
Conditions d’accueil et profil
L’appel à projet du ministère chargé de l’Enseignement supérieur et de la Recherche (ESR) comprenait, pour chaque résidence, une enveloppe destinée à subvenir tant au recrutement qu’au budget de fonctionnement. L’objectif de recrutement comportait une dimension de durée (1 an) et d’équivalence statutaire : le poste était cadré pour couvrir approximativement le coût chargé d’un ingénieur d’étude contractuel débutant. Les compétences demandées au résident sont multiples. La bonne maîtrise des différents projets Wikimédia permet naturellement un gain de temps considérable à l’entrée en fonction du résident : celui-ci mobilisera non seulement des savoir-faire techniques, mais aussi une connaissance des usages particuliers aux communautés et groupes locaux qui sont des acteurs majeurs et des interlocuteurs cruciaux pour la résidence. De la même façon, connaître les arcanes de l’enseignement supérieur, ses communautés de recherche ou les structures culturelles locales constitue un avantage considérable. L’enjeu est avant tout celui-ci : sans brusquer, négocier une présence qui s’intègre à des communautés de contributeurs et contributrices qu’une culture locale particulière, avec ses besoins et ses codes, régit. Sur tout le territoire, ces communautés plus ou moins actives existent, de même que des bonnes volontés parfois disséminées. Enfin, il s’agit de sensibiliser et de former : une prédisposition au dialogue et à la pédagogie constitue un atout indéniable. Formation, connaissance de l’ESR, appétence pour la médiation, et connaissances de la gestion de contenus informationnels jusqu’à leur transmission : à l’évidence, les compétences demandées dans de nombreux métiers des bibliothèques sont proches 9
Un référentiel des compétences des contributeurs Wikimédia (prochainement publié) a d’ailleurs été élaboré par deux résidents, qu’il serait intéressant de mettre en regard des référentiels métiers des bibliothèques et de la documentation.
Du gai savoir !
Usagers ou professionnels : d’où procède notre envie d’exercer dans le milieu de la documentation si ce n’est du besoin et du plaisir de lire le monde, progresser dans sa compréhension, la transmettre en l’organisant ? De même pour la contribution à Wikipédia : un ressort essentiel à la contribution réside dans le goût d’un domaine de connaissance, qui stimule le désir de transmettre. Autant il fut quelquefois difficile à nos résidents de dégager des disponibilités avec leurs interlocuteurs, autant ils suscitèrent un enthousiasme communicatif une fois devant leurs sujets de prédilection. Les projets Wikimédia sont en cela d’excellents catalyseurs ou prétexte à collaboration entre services, voire entre établissements d’un même territoire (par exemple entre bibliothèque universitaire et territoriale) : suffisamment ergonomiques, simplifiés et accessibles pour n’entraver en rien ce qui réjouit le plus les principaux concernés : leur domaine d’expertise. Qu’il s’agisse de l’occitan sifflé 10
, d’un globe terrestre 11, de la biographie d’Ampère 12 ou des bâtiments disparus de Lyon 13, le principe est le même : une fois les quelques règles indispensables de contribution acquises (notamment l’indispensable mention des sources), les participants deviennent prolixes : motivés à l’idée d’aussi aisément médiatiser des savoirs ou des informations sur un site aussi visible et populaire. La question de l’audience n’est pas accessoire : dans un Web de plateformes, qui centralise à l’extrême l’information, les productions scientifiques risquent à tout moment d’être rejetées en marge des pôles d’attraction de l’attention que construisent, à la fin unique de captation des usages, des acteurs économiquement surpuissants. Seul un gai savoir a quelque chance de s’imposer à cette puissance économique : « L’intérêt peut être trompé, méconnu ou trahi, mais pas le désir » (Gilles Deleuze) ! De nombreux projets de recherche aboutissent à des constructions de plateformes isolées, coupées de toute cette machinerie du désir que construisent les géants numériques. En regard, valoriser une production scientifique en lui trouvant sa juste place dans l’entreprise encyclopédique, la rapproche d’une audience considérable tout en l’inscrivant dans une entreprise collective immense et cohérente de publicisation de la connaissance.Un terrain de jeux informationnels
Autour de Wikipédia enfin, c’est tout un écosystème d’outils, de méthodes, de savoirs interreliés que tissent les projets Wikimédia 14
Avec la racine « wiki » pour stimulant à brainstorming (cf. les projets « Wikif », « Wikicafé », « Wikipause »…).

Figure. L’écosystème Wikimédia
Schéma : Delphine Montagne et Jean-Baptiste Monat
Autant d’éléments communs fondent à l’évidence notre plaidoyer : les projets Wikimédia constituent une reproduction miniature (et pourtant géante) des écosystèmes informationnels et notamment scientifiques. Ils semblent conçus pour que des bibliothécaires puissent expliquer les tenants et aboutissants de l’élaboration et de la communication d’un savoir fiable, ouvert, partageable : « fair » à tous points de vue, et dans la lignée émancipatrice que l’Unesco, par exemple, attribue aux bibliothèques 15
Voir ainsi le manifeste commun IFLA-UNESCO de 2022 : https://www.abf.asso.fr/6/46/985/ABF/manifeste-ifla-unesco-sur-les-bibliotheques-publiques-2022
Le champ des possibles est immense : des micro-résidences perlées sur de multiples espaces géographiques ? Au contraire des résidences pérennes dans chaque région, avec des mutualisations locales au niveau de l’écosystème « GLAM 16
» ? la mobilisation du statut de moniteur étudiant ? l’intégration systématique aux fiches de postes des responsables de collection, aux chargés de numérisation ou de bibliothèques numériques ? Sans doute existe-t-il une multitude de modalités d’intégration en bibliothèque mais pourquoi, enfin, ne pas s’appuyer sur leur force principale, leur capacité de travail en réseau : un vaste « plan » structurant un maillage de référents, lui-même adossé aux groupes locaux et faisant le lien vers la recherche ne pourrait-il pas constituer un puissant filet de protection contre la désinformation, plus efficace que des initiatives verticales et centralisées ?Quoi qu’il en soit, les résidences nous semblent avoir démontré combien enrichir le commun et s’enrichir du commun, joindre l’agréable au nécessaire, consolide nos missions d’intérêt général. Entre Wikipédia et les bibliothèques, de formidables liens méthodologiques, épistémiques et philosophiques avivent, dans ces temps sombres, le plaisir de partager le savoir et rallumer, peut-être, quelques Lumières.