Pour une critique du design graphique

Marie Garambois

Catherine de Smet
Pour une critique du design graphique
Nouvelle édition augmentée
Montreuil, Éditions B42, 2025
Collection « Façons »
ISBN 978-2-494983-38-0

Du graphic design au graphisme, en passant par l’histoire de l’art sous toutes ses formes, Catherine de Smet propose une exploration tout à la fois érudite et accessible des images qui nous entourent. Historienne de l’art, critique, et enseignante-chercheuse, elle est docteure de l’École des hautes études en sciences sociales et enseigne l’histoire et l’historiographie du design graphique, du livre, de la typographie à l’Université Paris-8 Vincennes - Saint-Denis.

Cet ouvrage rejoint l’intéressante collection Façons des éditions B42, qui se veut une boîte à outils d’ouvrages consacrés au design, au design graphique, à la typographie, à l’architecture et au design de mode.

« Pour une histoire de l’art en zigzag »

Pour une critique du design graphique est une collection de textes écrits au cours des quinze dernières années par Catherine de Smet (il existe une précédente édition de l’ouvrage sortie en 2012). En dix-huit essais, cet ouvrage propose un kaléidoscope graphique, un « panorama fragmentaire […] traversé de nombreuses correspondances ».

Plongeant aux sources de la définition des identités visuelles multiples, le propos trouve ses racines dans le concept d’« industrie artistique » 1

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Aloïs Riegl, L’industrie d’art romaine tardive [Die Spätrömische KunstIndustrie, 1901], trad. Marielène Weber, Sophie Yersin Legrand, Paris, Macula, 2014.

, pour ensuite s’émanciper des Visual Studies. On comprend rapidement que son auteure n’a pas pour projet de proposer un livre exhaustif sur le sujet, mais plutôt de naviguer dans les multiples facettes de ce « composant non négligeable de la culture contemporaine ».

Des « beaux livres », « objet[s] en soi », aux publications éphémères, des affiches à la signalétique ou aux pochettes de disques, c’est une vue d’ensemble allant de la vie quotidienne à l’exposition muséale, en passant par les publications sous toutes leurs formes.

Exposer l’image

L’ombre du Centre Pompidou plane sur cet ouvrage : Catherine de Smet revient sur la création de son logo conçu par Jean Widmer en 1977, et propose un « Hommage à une couleur potentielle », le New Extreme Violet, destiné à l’identité graphique du Nouveau Festival du Centre Pompidou en 2012. Les travaux de Catherine de Smet la poussent aussi à s’interroger sans répit sur la notion même d’exposition : que donne-t-on à voir, et comment ? Quelle est l’articulation entre le dessin, la photographie, ou tout matériau visuel, et la véritable représentation du réel ou son abstraction ?

Proposant un ancrage philosophique référencé, qui irrigue toute cette collection d’essais, elle met au jour l’opposition entre Susan Sontag, pour qui le graphisme n’est pas un art, et Roland Barthes qui, au contraire, l’envisage non seulement comme un art, mais qui devrait être majeur. Cette tension entre l’abstraction et la représentation parcourt ainsi les essais réunis dans cet ouvrage.

Une histoire suisso-germanique

Certains des chapitres s’appuient sur des exemples très précis, et mettent à l’honneur le monde du design suisse et germanique. Il en est ainsi du neuvième chapitre, « Neue Grafik et la France », consacrée à la célèbre revue suisse, ou du quatorzième : « Relier le monde. Thomas Hirschhorn et l’imprimé », présentant le travail de l’artiste plasticien suisse, initialement graphiste. Ses collages, qu’il considère comme des sculptures, invoquent différentes personnalités ou expriment une satire fragmentaire du monde contemporain. Un tropisme suisse que l’on retrouve dans le onzième essai, « Alternormalisme. L’esthétique organisationnelle de Norm », consacré à l’identité artistique composée du duo Dimitri Bruni et Manuel Krebs, qui œuvrent d’un fonctionnalisme poussé jusqu’à l’absurde pour proposer un « Graphic Wonderland » d’une grande beauté typographique. Notons aussi que les réflexions de l’auteure lui permettent d’exprimer sa sensibilité personnelle, sans se départir de la rigueur analytique qui caractérise son plaisant travail : ainsi en est-il du chapitre « Graphisme d’inutilité ludique. (Pourquoi j’aime le travail de Vier5) », dédié à l’héritage moderniste du tandem Marco Fiedler et Achim Reichert, basé entre Paris et l’Allemagne. À la croisée de l’art, de l’édition et de l’architecture, le travail de Catherine de Smet est enfin marqué par ses nombreuses recherches consacrées à Le Corbusier, comme en témoigne l’avant-dernier chapitre, « La “piste verte”. Les Plans de Paris de Le Corbusier ».

Cette attention portée aussi bien au contenu qu’au contenant, au fond qu’à la forme, au signifiant qu’au signifié, reflète sans doute l’attrait de Catherine de Smet pour le design graphique. Parcouru de références fourmillantes, allant de la pop culture à i-D Magazine en passant par la philosophie et l’esthétique, Pour une critique du design graphique est un décryptage lumineux des idées graphiques qui parcourent notre imaginaire et notre quotidien, foisonnant d’images comme son propos, et très richement illustré d’une sélection dense par chapitre.

Si certaines contributions se basent sur les mêmes ouvrages (corollaire de cette petite anthologie de textes de l’auteure), le propos est si clair et didactique que cela contribue à la bonne assimilation des notions développées tout au long de l’ouvrage. La force de celui-ci réside néanmoins dans l’abondance de références dont il regorge, suscitant curiosité, réflexion et découverte renouvelée.

Ajoutons que, pour un livre qui traite de design graphique, la composition est très réussie et l’ouvrage tout à fait plaisant, qu’il s’agisse de sa première de couverture réhaussée du violet électrique de la collection Façons, ou de la mise en valeur des passionnantes illustrations des différentes sections. Une somme incontournable pour exercer aussi bien l’œil que le sens critique.