New Romance : anatomie d’un phénomène éditorial
New Romance : anatomie d’un phénomène éditorial
Nancy, Éditions de l’Université de Lorraine, 2025
Collection « Le Petit Alérion »
ISBN 978-2-38451-185-3
NDLR : une série de trois articles, intitulée « New Romance et bibliothèques », publiée entre le 7 novembre 2024 et le 20 mars 2025 est accessible dans la rubrique « Contributions » du BBF.
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Les premières lignes de cet essai vous plongent dans la partie visible de l’iceberg qu’est la New Romance, grâce à la description d’une scène de dédicace organisée en 2023 avec l’autrice Sarah Rivens. Néanmoins, l’ambition des deux auteurs, Adeline Florimond-Clerc et Louis Gabrysiak, est plutôt d’en révéler et d’essayer d’en comprendre la face cachée. Ils écrivent vouloir proposer un « point de vue panoramique de la New Romance, de sa genèse à sa réception ». Pour répondre à ce défi, les auteurs ont pris le parti de transformer cette littérature en un objet définissable avec les outils des sciences sociales. Ils ont également dû faire face à quelques difficultés : la contemporanéité du phénomène – années 2010 pour ses débuts – et le manque de recul et d’études sur le sujet. L’ouvrage se veut accessible à un large public, et peut intéresser en tout premier lieu les professionnels du livre. Il se compose de trois parties, indépendantes les unes des autres : la définition de la New Romance, sa production et sa réception.
La définition de la New Romance
Les auteurs précisent que le terme de New Romance appartient en fait à l’éditeur Hugo & Cie, qui l’a créé pour sa collection. Il est, dans cet ouvrage et dans l’usage commun, utilisé pour désigner un genre particulier.
Pour définir cette littérature, il convient de la contextualiser grâce à une mise en perspective dans l’histoire littéraire. Descendante de la littérature Young Adult et des romans sentimentaux, elle en reprend les codes sans pour autant se fondre dans ces genres. De la littérature Young Adult, elle récupère le public et la trame des récits initiatiques, mais la terminologie la distingue, en accentuant davantage sur le contenu plutôt que sur l’âge du public cible. Du roman sentimental, elle garde le canevas d’une histoire d’amour comme élément central de l’aventure. Cette première partie tend également à dégager les premières caractéristiques de ce genre qui sont : des récits co-construits dans des espaces numériques, des histoires d’amour contemporaines avec des trames narratives et des tropes standardisés et une sexualité explicite.
Le dernier élément pris en compte dans la définition de la New Romance est son succès éditorial qui est démontré à partir de statistiques pas toujours évidentes à décrypter. Les auteurs précisent également qu’obtenir des données chiffrées pour leur étude a été compliqué du fait des contours flous du genre.
La production
L’une des principales caractéristiques de la New Romance concerne ses conditions de production.
En effet, la New Romance est principalement écrite, voire co-écrite, par des femmes, ce qui en fait un genre féminin sans conteste, et c’est aussi ce qui pourrait expliquer le rejet qui en découle. Les auteurs expliquent : « […] c’est notamment en raison de ce caractère "féminin" qu’elle fait et continue de faire l’objet d’une domination symbolique au sein du monde littéraire et de l’expression récurrente de dégoûts. »
La New Romance voit le jour sur les plateformes d’écriture collaboratives dont le développement a été favorisé par le Web 2.0. La facilité de la publication en ligne et l’anonymat préservé permettent de créer des « lieu[x] à soi » où les femmes s’emparent de sujets parfois tabous comme la sexualité et d’univers plus conventionnellement masculins comme les mafias ou les gangs. Ce mode d’écriture génère des échanges immédiats entre l’autrice et les lectrices, mais aussi des interactions avec les personnages auxquels les lectrices s’adressent parfois dans leurs commentaires.
Parmi les différentes plateformes d’écriture, les auteurs s’attardent plus particulièrement sur Fyctia, plateforme créée par l’éditeur Hugo Publishing. Cette plateforme a la particularité de ne fonctionner que par concours, permettant ainsi de repérer les futures publications.
Ces nouvelles pratiques interrogent le rôle de l’éditeur. Celui-ci ne serait pour autant pas diminué car la publication papier se doit d’être différente de la version en ligne : réécriture, soin apporté à l’esthétique de l’objet livre, mise en scène de l’autrice avec du storytelling qui la met sur un pied d’égalité avec les lectrices, des stratégies marketing.
La réception
La question de la réception est abordée selon trois angles : la réception médiatique, la réception par les professionnels du livre et la réception par les lectrices. Sur le plan médiatique, l’intérêt pour la New Romance arrive avec un certain décalage, de plus de cinq ans. L’approche du genre semble suivre le même schéma qu’il y a quarante ans pour la littérature sentimentale : critique du contenu puis nuance, en faisant valoir le point de vue de la lectrice, et enfin une synthèse qui préconise d’accompagner ces lectures. Les auteurs concluent que cette réception est identique à celle « d’autres objets culturels à fort succès commercial ou consommés par de jeunes gens ».
Du côté des professionnels du livre, les blocages de la réception sont autres. À une certaine difficulté à s’approprier ce fonds – surtout pour les plus de 30 ans – viennent s’ajouter les interrogations sur le classement et les questions d’éthique. Néanmoins, donner accès à cette littérature est un enjeu important aussi bien pour les librairies que pour les bibliothèques car elle est un fort moteur économique et de dépoussiérage des lieux de la culture. Dans les deux cas, la New Romance assure un public supplémentaire non négligeable. Pour que les professionnels du livre puissent s’emparer de cette nouvelle littérature et continuer à assurer leur rôle de médiateur, il ressort un réel besoin de formation.
La plus grande force prescriptive proviendrait des influenceurs et du bouche à oreille. On s’étonne, dans ce dernier point, que les auteurs s’appuient sur une étude de 1955 pour démontrer que l’influence des médias sur les personnes est anecdotique. Il nous semble en effet que l’évolution de la place des médias depuis les années 1955 est à prendre en considération.
Pour évaluer la réception de la New Romance par les lectrices, Adeline Florimond-Clerc et Louis Gabrysiak se trouvent confrontés à la quasi-inexistence d’enquêtes. Seule la plateforme Babelio a mené une enquête de taille, mais auprès d’un public déjà conquis. À cette enquête vient s’ajouter celle menée par les auteurs eux-mêmes auprès d’un petit panel d’étudiants. Les conclusions confirment ce qui a déjà été mentionné dans les parties précédentes, à savoir que le lectorat de la New Romance est majoritairement un public féminin, âgé de 16 à 19 ans, dont la particularité est de lire aussi les ouvrages en version originale. Les jeunes filles qui lisent ces romans accordent une importance à la « crédibilité des personnages et [à] leur capacité de réflexion sur eux-mêmes et leurs actions ». Elles cherchent avant tout le divertissement et l’évasion.
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Les auteurs de cet essai considèrent que cette littérature est controversée, car destinée « à une tranche de la population qui a toujours fait l’objet d’une attention particulière : les jeunes, notamment les jeunes filles et leurs rapports aux relations amoureuses et sexuelles ». Voulant éviter de porter tout jugement sur ce genre, ils contrebalancent ce qui peut choquer dans le contenu par trois fonctions : la fonction cathartique, la fonction divertissante et la fonction littéraire. L’accent est mis sur le fait que les fans de New Romance lisent beaucoup, ce qui contrebalance l’idée que les jeunes ne lisent plus.
Pour définir la New Romance, quatre caractéristiques ont été mises au jour : le succès éditorial, l’âge du lectorat, la proximité autrices/lectrices et l’engouement pour l’objet-livre. Ces caractéristiques sont « extra-littéraires » et viennent donc éclairer, comme annoncé en introduction, la New Romance en tant qu’« objet », en tant que phénomène social. On est tout de même un peu déçu de ne lire qu’en fin de conclusion une ébauche sur les leitmotivs littéraires de la New Romance, autres que les quelques rares éléments disséminés ici et là dans les différents chapitres. Il faudra donc attendre une autre étude pour avoir une analyse plus précise de la forme et du fond de ce genre littéraire. Les contours parfois un peu flous des parties font à la fois la force et la faiblesse de cet ouvrage. Le point positif est d’avoir ainsi une véritable vision panoramique en un seul chapitre, le point négatif étant les nombreuses redites d’un chapitre à l’autre, embrouillant parfois l’esprit dans l’évolution de la réflexion.