L’intégrité scientifique : sociologie des bonnes pratiques

Anthony Moalic

Michel Dubois et Catherine Guaspare
L’intégrité scientifique : sociologie des bonnes pratiques
Paris, Presses universitaires de France, 2025
ISBN 978-2-13-084460-0

D’après l’Office français de l’intégrité scientifique (Ofis), celle-ci « renvoie à l’ensemble des règles et des valeurs qui doivent régir les activités de recherche pour en garantir le caractère honnête et rigoureux » 1

. C’est une problématique qui s’inscrit de plus en plus clairement dans le champ d’intervention des bibliothèques de l’enseignement supérieur et de la recherche, comme en témoignent les actions de l’Association des directeurs et personnels de direction des bibliothèques universitaires et de la documentation (ADBU) en la matière, reprises dans un entretien croisé avec le Réseau des référents intégrité scientifique (RESINT) 2.

Dans leur ouvrage récent publié aux Presses universitaires de France (PUF), les sociologues Michel Dubois et Catherine Guaspare livrent une réflexion globale sur le sujet, qui montre la diversité et la complexité des enjeux actuels. Leur approche de sociologues les conduit à interroger en détail les représentations des scientifiques sur leurs pratiques, et à examiner les mutations en cours dans la façon de mener des recherches et de les publier. Leurs descriptions et analyses illustrent une « sociologie des bonnes pratiques », selon le sous-titre choisi pour l’ouvrage.

La première partie du livre, intitulée « Comprendre l’intégrité scientifique », pose d’abord les définitions et le cadre juridique. L’intégrité scientifique a fait son apparition dans le Code de la recherche à la faveur de la loi de programmation de la recherche de 2020, qui dispose que « les travaux de recherche […] respectent les exigences de l’intégrité scientifique », sans préciser outre mesure ce que recouvre cette notion – une précaution sans doute justifiée par la diversité des pratiques disciplinaires. Dès 2015, la charte de déontologie des métiers de la recherche avait posé de premiers jalons. Sa genèse est retracée à l’aide des témoignages instructifs de deux de ses rédacteurs. Après avoir fourni un portrait-robot du scientifique intègre, les auteurs définissent en creux l’intégrité scientifique, en examinant la typologie des méconduites scientifiques. Une distinction claire est établie entre les simples erreurs et ce qui relève de la fraude, marquée par une intentionnalité, une volonté de tromper. Les pratiques questionnables de recherche, quant à elles, constituent une zone grise située entre la négligence et la fraude caractérisée. Vient ensuite le temps d’aborder le paysage institutionnel de l’intégrité scientifique et ses différents acteurs, à l’image de l’Ofis, créé en 2017. Les cas de fraude ayant reçu une large publicité sont généralement à l’origine, en France comme ailleurs, de la création des institutions en charge de l’intégrité scientifique. Cette partie inaugurale se termine par un regard sur les premiers travaux de sociologie s’intéressant à l’intégrité de la recherche. Y apparaît la figure centrale de Robert King Merton, pionnier de la sociologie des sciences, pour qui « l’ethos de la science » incorpore cette notion d’intégrité, aux côtés de l’honnêteté intellectuelle, du désintéressement, de l’impersonnalité et du « scepticisme organisé », selon lequel les résultats de la recherche doivent être soumis à un examen critique constant de la part des communautés scientifiques. Toutefois, le besoin de reconnaissance peut conduire certains chercheurs à adopter ce que Merton qualifie de « comportements adaptatifs » – fraude, plagiat ou falsification –, afin de répondre à l’impératif institutionnel d’originalité. Très tôt, les réflexions sur les facteurs propices aux déviances ont mis en avant les risques posés par des systèmes de récompense perçus comme injustes, un ressort étudié dans la suite de l’ouvrage.

La deuxième partie de l’ouvrage s’attache à retracer et discuter des cas exemplaires, pris dans trois champs disciplinaires : la recherche biomédicale, les sciences sociales et les humanités. Ensuite, dans leur troisième partie, les auteurs présentent chacun des principaux objets d’étude du champ de l’intégrité scientifique : les pratiques discutables (bien plus répandues que les fraudes avérées), les problématiques liées à la signature scientifique (avec notamment la pratique des signatures de complaisance), le cas des rétractations, puis celui de l’évaluation postpublication, avant de revenir sur les causes des méconduites scientifiques. Chacun de ces chapitres s’ouvre avec une liste de références bibliographiques sur le thème abordé, avant de présenter un état des lieux s’appuyant sur les études citées. Ils montrent notamment comment le monde de la recherche s’est approprié les nouveaux outils à sa disposition afin de faire évoluer la mise en œuvre du scepticisme organisé, notamment dans le domaine des publications scientifiques, avec le développement de plateformes comme PubPeer puis la mise en avant des « détectives de la science ». Si la pression à la publication est bien identifiée comme un facteur pouvant favoriser les fraudes, une étude publiée dans PLOS One en 2015 montre cependant que, « dans des institutions bien organisées, avec des politiques de mentorat solides et une culture de collaboration, la pression à publier peut en réalité être un facteur positif, stimulant l’excellence et la rigueur scientifique » (L’intégrité scientifique…, p. 239). De quoi encourager nos établissements à se saisir de la question.

Après l’exposé initial et l’état des lieux des recherches sur l’intégrité scientifique, la quatrième partie de l’ouvrage présente cinq contributions originales des auteurs en sociologie des sciences. La première de ces études revient, en s’attachant au domaine de la biologie des plantes, sur les usages des plateformes d’évaluation postpublication. L’apparition et la présence médiatique des détectives de la science, puis le contrôle par les pairs au temps de la Covid-19 sont décrits dans deux autres contributions. Enfin, les auteurs partagent les résultats de deux vastes enquêtes. Tout d’abord, une enquête menée en 2022 auprès des personnels de recherche du CNRS les a interrogés sur des questions d’éthique de la recherche (perception des motivations conduisant l’activité scientifique, tensions entre neutralité scientifique et liberté d’expression) et de science ouverte. On y constate, entre autres enseignements, que la pratique des prépublications et l’évaluation postpublication sont majoritairement considérées par les répondants comme des « innovations légitimes ». L’enquête menée en 2023 auprès des scientifiques de l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm) s’est penchée sur les spécificités de l’intégrité de la recherche en santé, en interrogeant les enquêtés sur leurs propres pratiques et leur perception des pratiques de leur communauté de recherche. Si les répondants jugent très majoritairement leurs comportements comme intègres (peut-être victimes dans leurs réponses du biais de désirabilité sociale), ils portent un jugement plus sévère sur leurs pairs, considérant que certaines sortes de méconduites scientifiques sont très largement répandues, comme le fait d’éviter de présenter des données qui pourraient contredire ses hypothèses.

Cette somme est riche d’enseignements pour les bibliothécaires exerçant dans des institutions académiques. Elle permet de constater que l’intégrité scientifique vise une démarche qualitative et cumulative, à l’instar de ce que promeut la science ouverte. Le travail de bonne gestion et d’ouverture des données de la recherche est mentionné à plusieurs reprises dans l’ouvrage, qui revient sur « l’importance accordée […] au retour vers les données originales de recherche » (p. 283) dans le cadre de l’évaluation postpublication. Cette transparence renforce la fiabilité du travail scientifique, et le crédit qui lui est, par conséquent, apporté. De façon concordante, le portrait-robot du scientifique intègre signale que ce dernier « veille à la reproductibilité de ses travaux, en conservant toutes les données brutes et en consignant précisément ses méthodes de recherche pour permettre des vérifications futures » (p. 32). Il s’écartera ainsi des nombreuses pratiques questionnables de recherche impliquant une gestion trop lâche des données de la recherche.

La lecture de l’ouvrage de Michel Dubois et Catherine Guaspare aide à se familiariser avec le spectre des thématiques touchant à l’intégrité scientifique. Il aide également à se convaincre de la légitimité des bibliothécaires à intervenir sur ce terrain. Il apparaît donc pertinent de poursuivre la démarche engagée de rapprochement avec les acteurs de l’intégrité scientifique dans l’enseignement supérieur et la recherche et, selon les propositions émises par l’ADBU 3

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ADBU, « Agir pour l’intégrité scientifique : quels rôles pour les bibliothèques et structures documentaires de l’enseignement supérieur et de la recherche ? », 7 avril 2025 : https://adbu.fr/actualites/agir-pour-lintegrite-scientifique-quels-roles-pour-les-bibliotheques-et-structures-documentaires-de-lenseignement-superieur-et-de-la-recherche

, de « contribuer à la promotion des pratiques responsables » et d’appuyer les référents à l’intégrité scientifique dans le travail de sensibilisation des communautés de recherche aux enjeux convergents de l’intégrité scientifique et de la science ouverte.