Catalogues régionaux des incunables des bibliothèques publiques de France. Volume XXII. Région Bourgogne

Monique Hulvey

Catalogues régionaux des incunables des bibliothèques publiques de France. Volume XXII. Région Bourgogne
Édité par Dominique Coq
Genève, Droz, 2025
Collection « Histoire et civilisation du livre », no 41
ISBN 978-2-600-06679-2

La collection des Catalogues régionaux des incunables des bibliothèques publiques de France lancée en 1979 par la Direction du livre, vient de s’accroître d’un XXIIe volume. Chaque publication couvrant une région spécifique, ce volume, rédigé par Dominique Coq, est consacré aux collections d’incunables conservées dans l’ancienne région Bourgogne qui regroupait jusqu’en 2016 les départements de la Côte-d’Or, la Nièvre, la Saône-et-Loire et l’Yonne. Il décrit les collections accessibles au public dans vingt-cinq établissements divers, dont plusieurs dépôts d’archives, sociétés savantes, ainsi qu’un musée et une abbaye, Notre-Dame de Cîteaux. Toutefois ce sont cinq bibliothèques qui conservent 84 % des 1 065 incunables en 877 éditions : les bibliothèques municipales de Beaune, de Dijon, d’Autun, d’Auxerre et de Semur-en-Auxois 1

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Le catalogue liste aussi une trentaine d’incunables disparus des bibliothèques de Bourgogne au XXe siècle ou depuis (p. 403-408).

. Comme le rappelle Dominique Coq en introduction, le recensement de ces collections est aussi le fruit des travaux de deux conservateurs qui l’ont précédé dans cette tâche 2
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La regrettée Marie-Françoise Damongeot et Louis Torchet.

, ainsi que ceux publiés dans deux catalogues plus anciens des exemplaires conservés à Dijon et à Autun 3
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Publiés respectivement par Marie Pellechet en 1886 et par Charles Boëll et André Gillot en 1911.

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L’introduction générale est une partie importante des Catalogues régionaux car elle est l’occasion pour le rédacteur du volume de préciser le contexte de l’assemblage des collections et l’origine typographique des éditions, mais également de relever tous les détails qui lui semblent pertinents pour l’histoire du livre. Cette introduction est particulièrement riche dans le catalogue de Bourgogne, Dominique Coq mettant l’accent sur de multiples données utiles à l’historien.

Issues des saisies effectuées pendant la Révolution dans les établissements religieux de la région, les collections d’incunables sont pour la plupart demeurées en Bourgogne depuis la Renaissance, ce qui simplifie la recherche sur leur circulation et les circonstances de leur arrivée. Après la mort de Charles le Téméraire en 1477, la Bourgogne se trouve divisée entre le duché de Bourgogne qui est rattaché à la France et la Franche-Comté, l’ancienne Comté de Bourgogne, qui reste dans l’Empire habsbourgeois. La publication du Catalogue des incunables de Bourgogne, pendant de celui de Franche-Comté, publié par Marie-Claire Waille en 2019 4

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Catalogues régionaux des incunables de bibliothèques publiques de France. Volume XIX. Région Franche-Comté, rédigé par Marie-Claire Waille, Genève, Droz, 2019.

, permet donc de documenter la richesse du patrimoine écrit bourguignon à une époque-clé de son histoire, l’approche régionale des catalogues favorisant l’étude de la diffusion du savoir et le mapping du commerce du livre au cours des dernières décennies du XVe siècle. L’origine typographique des ouvrages conservés révèle en effet des différences substantielles d’un territoire à l’autre. La Franche-Comté, sous la forte influence commerciale de Bâle, de Lyon et de Strasbourg, a servi de débouché commercial aux libraires allemands et italiens 5
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Op. cit., p. 14-15.

et compte une part moindre d’éditions provenant de pays francophones. En revanche, près de la moitié des ouvrages présents en Bourgogne provient de France, de Savoie et de Suisse romande. Parallèlement à ce constat, l’introduction propose une liste des éditions en langue vulgaire contenues dans les collections bourguignonnes et les relie à leurs premiers possesseurs, rendant ainsi plus perceptibles les motivations d’achat de ces derniers, ainsi que d’éventuelles stratégies éditoriales autrement difficiles à cerner à travers la multiplicité des données existantes.

Au cours de ces explorations régionales, l’entreprise des Catalogues d’incunables a mis en lumière nombre d’éditions très rares ou même inconnues des grands recensements internationaux. C’est aussi le cas en Bourgogne où plus de vingt unica, très majoritairement d’origine parisienne ou lyonnaise, ont été découverts grâce au catalogage de ces collections 6

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Dont Petrus Christianus, Libellus grammatices [Chablis ou Troyes : Jean Le Rouge, circa 1483] (no 654, ISTC ip00457500), qui est le seul exemplaire d’un traité de grammaire jusqu’ici inconnu, tout comme son auteur (cf. p. 15).

. En listant ces témoins survivants d’éditions jusqu’alors inconnues, Dominique Coq tente de fournir des éléments de réponse à la question que pose la quasi-disparition de nombreuses éditions françaises du XVe siècle 7
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Selon l’hypothèse avancée, les imprimeurs français du XVe siècle auraient produit un grand nombre d’éditions à petit tirage.

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L’introduction contient également un résumé des multiples observations notées par son auteur, mettant en exergue un véritable kaléidoscope d’informations : éléments de décor, singularités rencontrées dans les volumes comme les traces de pratique d’atelier ou les notes laissées par le rubricateur, mais aussi les mentions de prix d’achat de l’ouvrage ou le prix payé pour la reliure. Toutes ces indications si précieuses pour l’histoire du commerce du livre imprimé représentent une aide considérable pour l’utilisateur du catalogue. L’auteur met aussi l’accent sur les provenances notables dont il conviendrait de citer la plupart car elles regroupent des humanistes célèbres comme Pierre de La Ramée ou le carme bourguignon Laurent Bureau, ainsi que des religieux, des inquisiteurs ou des magistrats et autres personnalités, parmi les nombreux autres anciens possesseurs mentionnés dans le volume. Comme souvent à la Renaissance, la pléthore d’annotations rencontrées à travers les ouvrages renferme d’innombrables trésors, qu’il s’agisse de réflexions plaisantes qui semblent abonder en Bourgogne pour la joie des lecteurs du catalogue ou de remarques personnelles, par exemple celles dont l’annotateur prolixe Jehan Lambert, carme de Semur, a parsemé ses livres. Autant de détails qui nous renseignent, au fil des notices, sur les circonstances de l’acquisition ou de la transmission de ces ouvrages, comme la mention du don remarquable d’une Bible (Naples, 1476) à l’abbaye de Cîteaux par le marchand perpignanais Tomàs Taqui, favori de Louis XI 8

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N o 153, ISTC ib00545000.

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Au-delà de l’approche bibliographique traditionnelle qui consiste à recenser les éditions contenues dans une collection, ce sont en effet les particularités de chaque exemplaire qui occupent maintenant une place prépondérante dans les notices des Catalogues régionaux. C’est le cas dans les notices des incunables bourguignons qui fournissent des descriptions scientifiques très détaillées, enregistrement minutieux des caractéristiques de chaque exemplaire 9

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La taille des feuillets de chaque exemplaire, qui peut varier beaucoup d’un exemplaire à un autre, serait aussi une indication utile pour l’étude du papier.

 : en plus de leur provenance et annotations, la mention de leur appartenance à des volumes composites constitue une donnée indispensable à l’étude des collections anciennes, que le recueil ait été assemblé par son utilisateur ou par un libraire pour une vente plus lucrative. De même, la documentation des reliures du XVe ou du XVIe siècle, présentes sur un peu plus du tiers des volumes, a nécessité une analyse approfondie, le catalogue imprimé souffrant de l’absence des reproductions nécessaires. Ces reliures, par leur décor, leur structure et autres éléments distinctifs, procurent en effet une première méthode pour tenter d’identifier leur lieu de fabrication, un élément-clé de l’histoire du commerce du livre au cours de la période incunable. De plus, nombre de reliures du XVe ou début du XVIe siècle conservent, contre les plats du volume (ou parfois visibles à l’intérieur des plats), des défets imprimés ou manuscrits qui sont partie intégrante de leur fabrication et aident à dater et à localiser leur origine. Le niveau de précision des descriptions fournies dans les notices du catalogue suscite l’admiration et la gratitude de son utilisateur envers le rédacteur, car il n’est pas simple de localiser l’origine d’une reliure, ni de dater sa fabrication, certains corpus étant tout juste en cours d’identification pour les reliures fabriquées à Lyon notamment. Il est donc compréhensible dans un contexte aussi évolutif, et bien que les localisations qu’il mentionne dans le catalogue semblent parfaitement judicieuses, que Dominique Coq ait préféré laisser quelques points d’interrogation, cette première publication servant idéalement de base à de futures mises à jour 10
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C’est le cas par exemple pour la reliure de l’incunable Auxerre BM Inc 95 (no 267, ISTC ic00609000) qui, au vu de nouveaux éléments, ne peut plus être attribuée à un atelier lyonnais. De même, le nom « Meister », contenu dans les fers apposés sur la reliure de l’incunable Autun BM Q 27 (no 313, ISTC id00430000), a pu être identifié depuis la publication de ce catalogue comme Hans Meister, relieur actif à Bâle de 1474 à 1481. Il aurait également travaillé à Strasbourg, lieu de publication de l’ouvrage (cf. EBDB : Einbanddatenbank, réf. de l’atelier : w002411B).

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Compléments des pièces annexes habituelles des Catalogues régionaux – comme les tables des lieux d’impression, des imprimeurs et des libraires, des établissements et institutions, ou l’index des provenances, incontournables dans un catalogue imprimé –, les tables des reliures anciennes et à décor par pays d’origine, celle des défets manuscrits ou imprimés et des recueils, se révèlent des outils tout à fait indispensables à une utilisation optimale du catalogue. Un ensemble de 72 planches reflète également la multiplicité de données remarquables contenues dans les collections d’incunables bourguignons, très peu d’exemplaires décrits ici ayant fait l’objet d’une numérisation.

L’ensemble de ces travaux constitue une masse de matériaux incontournables pour l’historien du livre à la Renaissance. Comme toute publication, en intégrant les collections décrites dans les autres volumes et les recensements internationaux de référence en ligne comme l’Incunabula Short-Title Catalogue 11

ou le Gesamtkatalog der Wiegendrucke 12, ils sont destinés à s’enrichir mutuellement de compléments et précisions. La description des exemplaires conservés en Bourgogne, comme celles des autres volumes récents des Catalogues régionaux, d’une grande valeur scientifique mais de portée limitée par leur support, pourrait voir son utilisation considérablement accrue si ces contenus étaient directement accessibles en ligne. En se cumulant avec les données d’autres dizaines de milliers d’incunables qui s’y trouvent déjà rassemblées et mises à la disposition des chercheurs, cette intégration permettrait de multiples regards croisés sur la diffusion du savoir, l’histoire du commerce et de la circulation des premiers imprimés à travers l'Europe 13
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Comme la base de données MEI (Material Evidence in Incunabula) du CERL (Consortium of European Research Libraries).

. Cette mise en commun serait l’occasion pour l’entreprise si productive des Catalogues régionaux d’incunables de jouer le rôle essentiel qui lui revient pour l’étude du patrimoine écrit du XVe siècle.