Si on est bibliothécaire, quatre raisons de lire « Le mépris. Émotion collective, passion politique » (François Dubet, Seuil, 2025)

David-Jonathan Benrubi

François Dubet
Le mépris. Émotion collective, passion politique
Paris, Seuil, 2025
Collection « La République des idées »
ISBN 978-2-02-160423-8

Spécialiste de l’éducation, analyste depuis un quart de siècle du « déclin institutionnel » et de l’émergence des « passions tristes », François Dubet est une plume importante de la scène sociologique. Son dernier ouvrage, publié au Seuil (dans la collection « La République des idées » codirigée par Pierre Rosanvallon et Ivan Jablonka), est un ouvrage ramassé et maniable. Sa lecture est utile aux professionnels des bibliothèques, notamment publiques, au moins à quatre titres.

1 • Ses chapitres, courts et didactiques, dotés d’un appareil critique sobre (de deux à trois notes par bas de page), servent sur un plateau synthétique une mise en perspective des grandes fractures de notre temps, des mutations de la subjectivité, des nouvelles formes d’inégalités, etc. Le mépris de classe, nécessaire au fonctionnement de la société moderne pour justifier la domination (inégalitaire) en régime politique libéral (égalitaire), n’a pas disparu, mais cède le pas à une nouvelle combinatoire de discriminations subies ou vécues par des sujets qui ne trouvent plus dans l’appartenance à un groupe socio-économique donné la protection morale qu’a pu offrir, par exemple, le milieu ouvrier. Les fils tirés s’approchent suffisamment d’une sociologie générale des conflits pour qu’un bibliothécaire – lui-même souvent un sociologue qui s’ignore – trouve profit à en fréquenter les concepts (chap. 1 et 2). Les développements sur l’expérience du mépris désincarné de l’administration, sur le revers culpabilisateur de la méritocratie en régime d’égalité des chances (et non des conditions), sur l’injonction contradictoire à être acteur de soi adressée à des individus se sentant exclus de l’histoire (chap. 4), tout cela fait écho, ici ou là, à « nos » enjeux et pratiques.

2 • Dubet, qui a travaillé sur plusieurs milieux professionnels, mobilise dans l’étude du « mépris » des éléments d’une sociologie du travail qui peuvent bénéficier aux bibliothécaires en tant que managers ou managés, à l’instar d’une introduction à la « société de la reconnaissance » du philosophe Axel Honneth (chap. 3). Si le monde du travail bibliothécaire est comparativement moins exposé, dans le rapport à l’institution et aux publics, aux formes de violence symbolique que les travailleurs sociaux, enseignants ou personnels hospitaliers, il l’est beaucoup plus que la plupart des acteurs du champ culturel. Nous sommes concernés.

3 • Si la bibliothèque publique est « un espace public avec un toit » 1

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Montpellier Méditerranée Métropole, Schéma de développement de la lecture publique, juillet 2025. https://www.montpellier.fr/sites/default/files/2025-09/3M-RDM-SDLP-brochure-A4-17.pdf

et par excellence le lieu de l’accueil de tous les publics, et de l’organisation de leur cohabitation, si « par leur action de médiation, [les bibliothèques] garantissent la participation et la diversification des publics et l'exercice de leurs droits culturels » 2
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Loi no 2021-1717 du 21 décembre 2021 relative aux bibliothèques et au développement de la lecture publique. https://www.legifrance.gouv.fr/jorf/id/JORFTEXT000044537514

, alors la compréhension des mécanismes des « inégalités singulières » et des discriminations (d’accès aux droits, de reconnaissance) qui leur sont articulées (chap. 4 et 5) peut nourrir, par rebond, une réflexion permanente sur la sémiotique de nos établissements et services : nos espaces, nos collections, notre programmation, notre discours donnent-ils prise à la perception (réelle ou fantasmée) non plus des effets de seuil que pouvait dénoncer la critique bourdieusienne de la distinction et de la légitimité, mais des effets d’« invisibilisation » qui, dans la société d’archipels, constituent le nouveau ressort d’un mépris vécu, ou en tout cas dénoncé ? A contrario, ces mécanismes viennent-ils challenger les valeurs ou l’organisation de notre action professionnelle, et le cas échéant, à quel prix ? Comme bien des collègues, l’auteur de cette recension, en deux ans, a dû argumenter l’impossibilité – dans une bibliothèque de lecture publique – de créer un fonds LGBTQ+ et un fonds animaliste, sauf à mettre en péril l’organisation générale de la collection (Oscar Wilde, dans le fonds LGBT ou en littérature anglaise ?) et à ouvrir la porte à parcellisation/recomposition permanente qui serait techniquement insoutenable (rendant accessoire la question de son évaluation éthique). Par ailleurs, la distinction entre tolérance et reconnaissance (chap. 5) n’est pas sans faire écho à des questions de politique documentaire classique, par exemple dans le rapport à des segments éditoriaux jugés plus ou moins contradictoires avec le socle de valeur (dark romance, ésotérisme…).

4 • A contrario, dans cette nouvelle société du mépris, où les combinatoires de discrimination perçue ou vécue (je suis, me sens, tantôt et selon les contextes, méprisé en raison de mon sexe, de mon diplôme, de l’écart entre mes goûts et les représentations dominantes, de ma couleur de peau, de ma religion, de mes pratiques alimentaires, de mon adresse, de ma physionomie, etc.) produisent du mépris, et où le sentiment du mépris produit en retour un autre mépris (de tiers), du ressentiment, de la colère (ciblée) ou de la rage (non ciblée), de la défiance envers le voisin en particulier et l’institution en général (chap. 6 et 7) ; bref, dans ce monde, il faut affirmer que les bibliothèques sont plus que jamais nécessaires et efficaces, et, dans l’affermissement de la cohésion sociale (car c’est de cela dont on parle), bien plus que d’autres acteurs culturels qui poursuivent d’autres buts et évoluent sur d’autres plans. Or on sait que les bibliothèques publiques pâtissent d’une sous-médiatisation (mais c’est une discrimination !) inversement proportionnelle à leur performance sociale (et à leur ambition, telle que saisie dans la loi, le Manifeste de l’UNESCO pour la lecture publique et les schémas directeurs des réseaux de lecture publique) : relativement ou comparativement peu présentes et lisibles dans les imaginaires décisionnels, les bibliothèques, par leur proximité, leur maillage territorial, leur ouverture sociale, leur humilité dans le rapport aux publics (et inversement leur attachement à une certaine exigence dans le discours), par la diversité de leurs publics, peuvent non seulement continuer d’agir comme tiers de confiance offensifs en faveur d’une éducation aux médias et à l’information, mais aussi comme des espaces de résistance passive au procès en élitisme (et aux styles populistes qui s’en délectent), comme lieux du désamorçage des « chaînes de ressentiment ». Voilà encore un élément de plaidoyer : sans cesser d’agir comme des actrices importantes de la société de la connaissance, les bibliothèques publiques, dans la société du mépris, assurent un rôle de production de reconnaissance ; elles sont doublement indispensables au projet républicain.