Fast and Curious : avec ICAR, la médiation numérique passe à la vitesse supérieure
L’essor des technologies numériques ces dernières années impacte fortement les usages et la profession de bibliothécaire. Ceci est d’autant plus vrai depuis l’apparition des intelligences artificielles génératives. Les bibliothèques voient leurs missions et leurs modes de médiation évoluer, et se doivent de répondre à l’évolution des pratiques de la société concernant le numérique culturel.
La Médiathèque départementale du Doubs s’efforce d’accompagner les bibliothèques de son réseau dans ce virage numérique : nouvelles attentes des publics, formation des professionnel·les et bénévoles, valorisation des nouvelles pratiques culturelles… Elle propose ainsi, depuis janvier 2026, un nouveau service : ICAR, bus numérique innovant qui circule sur le territoire pour lutter contre la fracture numérique et former les bibliothèques du réseau à la médiation culturelle en lien avec le numérique.

Figure 1. Le bus numérique ICAR
Photo : département du Doubs – Benoît Grosjean
I comme innovation : l’origine du projet
Un projet inscrit dans le Schéma départemental de lecture publique
En 2023, le Département du Doubs adoptait son Schéma départemental de lecture publique pour la période 2023-2030. Ce dernier se décline en trois axes principaux :
- renforcer la proximité en desservant l’ensemble de la population ;
- élargir les périmètres d’action de la Médiathèque départementale ;
- proposer un maillage culturel innovant.
Ces axes participent tous d’un même objectif : adapter les services proposés par la Médiathèque départementale aux défis du XXIe siècle, ou pour détourner les axes du plan Bibliothèques : ouvrir plus aux nouvelles pratiques, offrir plus, mieux former. Dans cet objectif, la Médiathèque départementale a pu contractualiser avec la DRAC (Direction régionale des affaires culturelles) Bourgogne Franche-Comté dans le cadre d’une Bibliothèque numérique de référence. Ce projet ambitieux, fortement soutenu par l’État, a permis de doter le service d’un SIGB (système intégré de gestion de bibliothèque) destiné à être mutualisé avec les bibliothèques du réseau départemental, d’un nouveau portail, et de renforcer la formation des professionnel·les et bénévoles du territoire concernant le numérique. L’une des actions prévues dans le cadre de la Bibliothèque numérique de référence est la mise en place d’un bus numérique permettant de proposer une offre de médiation numérique adaptée à chaque commune.
En effet, le réseau de bibliothèques du Doubs est caractérisé par une très forte présence de bénévoles : en 2023, le département comptait 861 bénévoles pour 76 salariés (soit 92 % de bénévoles). La plupart étant peu acculturé·es au numérique, il était important de proposer un outil permettant à la fois l’information en direct des usager·es des bibliothèques et la formation des bibliothécaires sur place. Ce développement de l’« aller-vers » permet de lever des freins et d’accompagner chacun·e vers le numérique culturel. Les bibliothèques du Doubs sont pour certaines situées dans d’autres équipements de la commune (mairie ou école principalement). L’arrivée devant la structure d’un véhicule très coloré, visible, a donc aussi pour objectif d’améliorer la visibilité de la bibliothèque dans la commune et d’en faire mieux connaître les services.
S’inspirant de L’Atelier mis en place par la Bibliothèque départementale de la Meuse, ICAR en diffère cependant par le format – plus petit, pour pouvoir être conduit avec un permis classique –, ainsi que par le contenu – il ne dispose pas de collections physiques, mais uniquement du matériel nécessaire à l’action culturelle numérique.
Un équipement coconstruit avec le prestataire
Le recours à l’UGAP (Union des groupements d’achats publics) a permis de sécuriser l’acquisition du véhicule et de s’inscrire dans un cadre administratif clair. Mais, dans les faits, c’est bien le travail avec le constructeur qui a été décisif.
ICAR a été conçu et aménagé par le groupe Gruau, spécialiste de la transformation de véhicules utilitaires. Très rapidement, les échanges ont dépassé la simple commande : il a fallu traduire des besoins encore en partie expérimentaux en solutions concrètes. Comment faire tenir, dans un espace contraint, à la fois des outils numériques, des temps de formation et des actions de médiation ? Comment rendre cet espace accueillant sans perdre en robustesse ?
C’est dans ce dialogue que le projet a pris forme. Le résultat est un véhicule compact mais adaptable, pensé pour des usages variés et parfois intensifs. On est loin d’un aménagement standard : ICAR est un outil conçu sur mesure, à l’intersection de contraintes techniques très réelles et d’ambitions culturelles fortes.
C comme coopération : une itinérance construite avec les bibliothèques
Un aménagement polyvalent au service des usages
Sur le terrain, c’est la modularité qui fait la différence. ICAR n’a pas une seule fonction : il change de visage selon les besoins.
À l’intérieur, tout est pensé pour cette souplesse : plans de travail amovibles, assises modulables, équipements mobiles. À l’extérieur, le bus dispose également d’un dispositif favorisant l’animation hors les murs : écran visible depuis l’espace public, auvent, éclairage. Cette ouverture permet d’investir l’espace public, de capter des publics éloignés et de transformer tout emplacement en lieu de médiation culturelle.
Cette capacité à s’adapter rapidement est essentielle, car les publics, eux aussi, sont très divers : bibliothécaires, enseignant·es, scolaires, habitant·es, publics éloignés du numérique. En fonction des interventions, le bus peut devenir salle de formation avec postes informatiques, espace de projection, lieu d’atelier ou encore support d’animation plus informelle. Les transformations sont rapides : on replie, on déplace, on réorganise (voir encadré « Une programmation itinérante » en fin d’article).

Figure 2. ICAR en intervention devant un collège
Photo : département du Doubs – Benoît Grosjean
Un concentré d’outils pour la médiation numérique
ICAR ne fonctionne pas comme un bibliobus classique. Il n’embarque pas de collections physiques, mais des outils :
- des ordinateurs, tablettes et liseuses pour la découverte des ressources numériques ;
- un écosystème de jeux vidéo (consoles et jeux) mobilisable dans une logique culturelle et éducative ;
- des outils de fabrication numérique (imprimante 3D, découpeuse vinyle) permettant des ateliers de création ;
- du matériel de captation et de production (audio, vidéo, fond vert) pour des projets participatifs ;
- des dispositifs immersifs, comme des casques de réalité virtuelle ;
- des contenus culturels numériques, incluant expositions interactives et ressources patrimoniales.
Ce choix est important. Beaucoup de bibliothèques n’ont ni l’espace, ni les moyens, ni parfois l’assurance nécessaire pour se lancer seules dans ce type d’équipement. ICAR joue alors un rôle d’accompagnement au changement et de montée en compétence. À ce titre, le bus fonctionne comme un laboratoire mobile, mais aussi comme un outil de mise en confiance.

Figure 3. Intérieur d’ICAR en configuration formation
Photo : département du Doubs – Benoît Grosjean
Un levier pour redéfinir la bibliothèque
L’enjeu ne se limite pas à proposer des animations. ICAR s’inscrit dans une démarche plus large d’accompagnement du réseau. En favorisant l’expérimentation, le dialogue et la co-construction, il participe à redéfinir la bibliothèque comme un espace de pratiques et d’apprentissage. Un lieu qui ne se limite plus à ses murs, mais qui s’inscrit pleinement dans les dynamiques territoriales et les usages contemporains.
Au fil des usages, ICAR dépasse largement son statut d’équipement. Il met en lumière des évolutions déjà à l’œuvre : une relation aux usager·es plus directe, plus interactive.
Plus largement, il ouvre des questions qui dépassent le seul dispositif : quelle place pour la médiation numérique dans les bibliothèques aujourd’hui ? Comment accompagner les équipes dans ces transformations ? Comment maintenir un équilibre entre innovation, accessibilité et ancrage territorial ? Comment permettre aux usager·es des bibliothèques de construire un point de vue citoyen sur le numérique ?
A comme accompagnement : une réponse à des pratiques en évolution
L’innovation numérique infuse toutes les sphères de la vie sociale et est source de profondes mutations. Ces dernières rendent nécessaires de comprendre ces nouveaux usages, de les décrypter et de les anticiper pour mieux y répondre.
S’adapter à l’évolution des pratiques culturelles des usager.es
Les transformations induites par l’innovation numérique sont aussi à l’œuvre dans la sphère culturelle : les plateformes de streaming captent l’intérêt des publics, environ 50 % des Français·es déclarent utiliser l’intelligence artificielle 1
Centre de recherche pour l’étude et l’observation des conditions de vie (Crédoc), Baromètre du numérique, édition 2026, apport publié en février 2026. Disponible en ligne : https://www.credoc.fr/publications/barometre-du-numerique-2026-rapport
Syndicat des éditeurs de logiciels de loisirs (SELL) / Médiamétrie, Les Français et le jeu vidéo, rapport publié en septembre 2025. Disponible en ligne : https://afjv.com/news/11790_etude-mediametrie-sell-francais-jeux-video-2025.htm
Les publics des bibliothèques ne font pas exception. Ils ont une attente forte d’offre culturelle plus variée, disponible et renouvelée, complémentaire à la consultation ou au prêt de documents dans leur bibliothèque.
Le bus numérique ICAR est une réponse à cette attente. Il permet aux usager·es de découvrir et d’expérimenter des ressources mais aussi des outils numériques. Par les animations qu’il propose, les participant·es testent l’intelligence artificielle, la réalité virtuelle ou la réalisation de podcasts. Cela permet aux usager·es d’acquérir des connaissances et une pratique de ces innovations. Ces médiations sont des occasions de se questionner et d’échanger afin de construire un regard critique.
L’installation d’ICAR dans une commune permet de créer un événement, d’attirer l’œil et d’inviter tous les publics, usager·es ou non des bibliothèques, à pousser ses portes. En se déplaçant au plus près des publics, il est une réponse aux inégalités sociales et territoriales.
Accompagner les bibliothécaires du réseau départemental vers le numérique
Le métier de bibliothécaire est profondément modifié avec l’usage du numérique et il est indispensable pour les médiathèques départementales d’accompagner ce changement. Consciente de ce besoin, la Médiathèque départementale du Doubs propose depuis plusieurs années des formations autour du numérique (IA en bibliothèque, parentalité numérique, écologie et numérique, jeu vidéo, découpeuse vinyle, valoriser les ressources numériques). En 2025, celles-ci ont été suivies par 91 bibliothécaires salarié·es ou bénévoles. Ces formations jouent un rôle de sensibilisation au numérique. Les bibliothèques ayant suivi une ou plusieurs formations en 2025 ont ainsi davantage demandé la venue d’ICAR dans leur commune en 2026.
Le bus numérique ICAR participe à cet accompagnement. Les interventions proposées sont pensées pour être utiles aux équipes : on teste des outils, mais surtout on apprend à s’en servir, dans des conditions réelles. L’objectif est que les bibliothécaires puissent ensuite s’en emparer, selon leurs besoins. Cela passe par de la formation, mais aussi par l’observation, l’échange, le droit à l’essai… et parfois à l’erreur. ICAR devient ainsi un outil de formation au service de la montée en compétence des bibliothécaires, professionnel·les comme bénévoles. La plupart des outils présents dans ICAR sont également empruntables auprès de la Médiathèque départementale, au même titre que les expositions ou tapis à histoires. Ainsi, une animation testée dans ICAR par l’équipe d’une bibliothèque peut être reconduite à plus grande échelle en empruntant le matériel correspondant. Un tournoi de jeu vidéo a connu un fort succès ? La même console peut être mise à disposition de la bibliothèque pendant un à deux mois, permettant de fidéliser le public ciblé.
Le bus facilite également les collaborations sur le territoire. Il est souvent un point d’entrée pour travailler avec des collèges, des structures sociales ou d’autres services départementaux. En se déplaçant, il crée des occasions de rencontre, et permet de tisser des partenariats.
Témoignage d’une bibliothèque du réseau
Évelyne • Bibliothécaire à L’Isle-sur-le-Doubs :
« Alors que le numérique est de plus en plus présent dans le quotidien, la population n’a pas toujours accès à toutes les ressources possibles et les petites bibliothèques n’ont pas les moyens d’investir dans le matériel (tablettes, ordinateurs, casques VR, Imprimante 3D…) et les logiciels. L’aide de la Médiathèque départementale est indispensable pour lutter contre la fracture numérique.
Le bus numérique ICAR est une aide formidable. Son aspect extérieur attire l’œil, attise la curiosité et donne envie d’entrer. Évolutif, son aménagement intérieur s’adapte à l’activité. Le grand écran permet de suivre ensemble certaines activités alors que les tablettes permettent un travail individuel.
Avoir un médiathécaire qui propose des ateliers diversifiés, qui les encadre est parfait quand on n’a pas les connaissances suffisantes pour le faire. Découvrir l’IA, visiter virtuellement un musée, créer un podcast ou un film en stop motion, tout est possible avec ICAR. Le passage de ce bus devient un incontournable dans la vie de la bibliothèque. Un seul regret : il est un peu petit pour que tous ceux qui le souhaitent entrent en même temps. »
Ancrer la Médiathèque départementale dans le numérique
Au sein de la Médiathèque départementale, le déploiement du bus numérique ICAR a nécessité la création d’un poste de bibliothécaire chargé du développement culturel numérique. Fort d’une expérience de plusieurs années en médiation numérique pour des bibliothèques municipales ou départementales, il a pour mission la programmation des actions de médiation du bus, la conception et la réalisation des animations, ainsi que la formation des bibliothécaires aux outils d’animation numérique. Ce poste définit le numérique culturel, et surtout sa médiation, comme une mission essentielle de la Médiathèque départementale. Ainsi, l’une des spécificités du poste est de proposer des actions de médiation en direct avec les publics des bibliothèques, ce qui est rare en médiathèque départementale.
Afin d’accompagner les bibliothèques du réseau départemental, c’est toute l’équipe de la Médiathèque départementale qui a dû s’initier aux différents outils numériques, et s’approprier la médiation avec ICAR. Des « vendredis du numérique » ont été organisés pendant plusieurs mois afin de faire des démonstrations d’outils numériques : jeu vidéo, ressources numériques, expositions numériques, outils de médiation muséale numérique. L’objectif de ces démonstrations a été de faire de l’ensemble de l’équipe de la Médiathèque départementale des ambassadeur.rices du numérique auprès de son réseau. Des formations en faveur de la montée en compétence des bibliothécaires ont été proposées, auxquelles s’est inscrite l’équipe de la Médiathèque départementale.
Toute l’équipe se fait ainsi le relais des actions numériques proposées, qui impactent chacun des métiers de la Médiathèque départementale. Relais auprès des bibliothèques, collections, formation, communication, desserte, etc. sont autant de services désormais pensés en partie par le biais du numérique.
R comme réussite : en guise de conclusion
ICAR est donc avant tout un outil d’équité territoriale et de dialogue. Son format et sa modularité lui permettent d’aller dans chaque commune du territoire, et d’adapter les propositions aux besoins de la bibliothèque ou du partenaire présent sur place. Il permet ainsi de proposer une offre de médiation numérique culturelle dans l’ensemble du Doubs, au-delà des seuls pôles urbains. Les interactions entre le médiateur numérique de la Médiathèque départementale, les professionnel·les et bénévoles des bibliothèques et le grand public contribuent à démontrer ce qu’est la bibliothèque aujourd’hui : un lieu de dialogue, de construction de la citoyenneté et de débat.
ICAR s’inscrit pleinement dans les orientations du Schéma départemental de lecture publique : renforcer la proximité, élargir les actions, mieux irriguer le territoire. Mais il le fait de manière très concrète, en rendant ces objectifs tangibles sur le terrain.
Une programmation itinérante
La programmation d’ICAR n’est pas figée ; elle s’ajuste au fil de l’année en fonction des retours du terrain, des besoins identifiés et des opportunités de partenariat. Le bus se déplace entre trois et quatre jours par semaine. Le dispositif rencontre un réel succès auprès des bibliothécaires du réseau. Entre janvier et avril 2026, plus de soixante actions ont eu lieu sur l’ensemble du département, permettant de toucher plus d’un millier de personnes.
Le début d’année est consacré à des temps d’appropriation. En janvier et février, le bus se transforme en espace de formation : tables, ordinateurs, liseuses. Les premières interventions permettent de (re)découvrir les ressources numériques proposées par la Médiathèque départementale, mais aussi d’aborder des sujets qui préoccupent les bibliothécaires et le public comme l’intelligence artificielle. Ces ateliers, souvent construits en lien avec les formations proposées en amont, prennent la forme d’exercices concrets : écriture collaborative, détournement d’images, réflexion autour des usages. L’enjeu est moins technique que critique : comprendre, manipuler, questionner.
Au printemps, la programmation évolue vers des formats plus immersifs. Le bus passe en configuration « conférence » ou animation, et laisse davantage de place à la médiation directe. Les jeux vidéo y occupent une place centrale, non pas comme simple loisir, mais comme support culturel. Ils permettent d’aborder des questions variées, de l’accessibilité à la narration interactive. Les plus jeunes ne sont pas oubliés, avec des propositions autour du conte numérique et des applications ludiques.
Les mois de mai et juin marquent un retour à la pratique. Les ateliers proposés s’appuient sur des outils de création : découpeuse vinyle, logiciels de retouche, appareils photo. On y expérimente la fabrication d’objets avec la réalisation de fanzines. Ces temps prolongent les formations suivies par les bibliothécaires et visent à rendre les pratiques reproductibles dans les structures.
L’été introduit une dimension plus expérimentale. Le bus devient un espace de production : création de podcasts, initiation au stop motion, premiers pas dans la captation sonore et visuelle. Ces formats, plus ouverts, laissent une place importante à l’initiative des participant.es et à l’adaptation aux contextes locaux.
À l’automne, la programmation s’allège volontairement avec des formats plus autonomes, comme des expositions numériques ou des animations en extérieur. Cela permet d’intégrer ICAR dans des temps forts (événements locaux, actions partenariales) tout en testant d’autres modalités d’intervention.
Enfin, la fin d’année réintroduit des dispositifs plus techniques, avec des ateliers autour de la vidéo (fond vert) ou de la réalité virtuelle. Ces propositions, souvent très attractives, permettent de toucher un public large.