Éditorial
Des bibliothèques à l’épreuve de leurs milieux géographiques : entre adaptation et dépassement
La genèse du dossier du BBF que vous vous apprêtez à découvrir est facile à retracer. Une idée a en effet commencé à germer le 3 septembre 2021 à l’Enssib, le jour où Hélène Manillier, alors étudiante en master 2, a soutenu son mémoire devant un jury auquel participait Isabelle Vidal, sa directrice de mémoire ; vous retrouverez leur contribution dans ce numéro. Le jury a accordé une excellente note à ce mémoire brillant, intitulé Lecture publique en zone de montagne : au-delà des contrastes et des contraintes, les bibliothèques alpines au service de la recomposition des territoires, aujourd’hui consultable en ligne 1
. Il en a aussi tiré la conclusion qu’il y avait « quelque chose à faire » sur ce sujet, si naturellement évident, du lien entre bibliothèque et environnement géographique au sens physique du terme. Une rapide recherche dans les sommaires des numéros du Bulletin des bibliothèques de France montre pourtant à quel point ce sujet a rarement attiré l’attention des professionnels.Les aléas sanitaires en France ont quelque peu freiné la germination du projet, mais le jalon suivant a tout de même été posé, lorsque la direction de la lecture publique de Savoie et Haute-Savoie a organisé une journée d’étude en novembre 2023 sur le thème : « Lecture publique en zone de montagne : et si on prenait – enfin – un peu de hauteur ? ». Centrée sur le territoire des Alpes dans leur ensemble, cette journée a permis de reprendre et d’approfondir, au plus près du terrain, les angles d’analyse proposés par Hélène Manillier dans son mémoire, en particulier dans le domaine de la transition écologique.
Après ces deux étapes fondatrices, il était clair qu’une publication serait bienvenue, en élargissant le sujet pour aller au-delà de l’angle montagnard, et en suscitant des contributions sur les bibliothèques dans leur milieu géographique. En quoi ce milieu, qu’il soit constitué de reliefs, d’insularité, caractérisé par son climat, influence la bibliothèque ? Comment la bibliothèque interagit-elle avec cette réalité intangible, qui représente autant d’atouts que de contraintes ? Doit-on s’attendre à ce qu’elle s’adapte ?
Comme nous le disions dans l’appel à contributions, troisième étape de germination de notre projet, les caractéristiques physiques et climatiques du milieu interagissent avec toutes les activités humaines, qu’elles soient économiques, sociales, culturelles ; et la bibliothèque, en tant qu’équipement culturel majeur, n’échappe pas à cette réalité. Quelle que soit la dimension considérée – l’offre de services, l’organisation interne, l’architecture, les aménagements intérieurs –, la bibliothèque n’est pas indifférente. Au contraire, elle se nourrit et s’enrichit des spécificités géographiques de son milieu, tout en restant une bibliothèque comme les autres.
Les propositions de contributions ont été nombreuses et variées et ont toutes témoigné d’un profond attachement aux territoires et à la place spécifique que la bibliothèque y joue. L’approche proposée par les auteurs élargissait le plus souvent la problématique de notre appel à contributions – ce que fait le territoire physique à la bibliothèque et à son public –, montrant bien l’interaction des composantes naturelles et des actions humaines, et la relativité de l’emprise du milieu sur l’organisation des sociétés humaines, et donc des bibliothèques.
Le présent numéro explore donc, à travers cinq contributions, des territoires de France métropolitaine aux caractéristiques géographiques variées, depuis les zones côtières du nord de la France jusqu’aux piémonts et montagnes des Pyrénées-Atlantiques, en passant par les « reliefs doux » de la Mayenne, les îles bretonnes du Ponant et le plateau Vivarais-Lignon. Les bibliothèques implantées dans ces territoires y déploient toutes, à leur manière, des services adaptés, allant des subventions pour le transport des scolaires à la bibliothèque dans les vallées les plus retirées des Pyrénées-Atlantiques, jusqu’à des organisations spécifiques adaptées au territoire, comme les réseaux mayennais.
Plus spectaculaires peuvent sembler les conditions géographiques faites aux bibliothèques japonaises et tahitiennes : celles-ci déploient cependant les mêmes capacités d’adaptation, indispensables à leur développement et même à leur survie. Cette notion d’adaptation prend une tonalité particulière quand il s’agit de la manière dont les bibliothèques préparent les publics au changement climatique : deux articles viennent illustrer ce fait, avec l’exemple du réseau savoyard et haut-savoyard, et aussi l’exemple de la Gironde, où les bibliothécaires organisent des ateliers de « science slamée ».
Enfin, après un petit détour par la conception des bâtiments d’archives, point de comparaison fructueux avec les bibliothèques, ce dossier propose deux articles en forme de clin d’œil nourrissant la réflexion sur le lien entre bibliothèque et géographie, au prisme de la cotation Dewey et de la notion de territoire.
À l’heure de publier ce dossier du Bulletin des bibliothèques de France, nous pouvons constater qu’il y avait bel et bien « quelque chose à faire » et à écrire pour parler des bibliothèques et de leur environnement géographique. Ce dossier n’a pas la prétention d’épuiser le sujet, mais espère contribuer à combler ce qui commençait à ressembler à un vide bibliographique sur un sujet pourtant évident et si largement partagé. Nous remercions sincèrement tous les auteurs qui ont accepté de contribuer à ce dossier et qui nous ont fait voyager depuis le plateau enneigé du Mézenc jusqu’au lagon de Moorea. Bonne lecture !