Voir, toucher, lire…

Le livre d’artiste dans les marges

Luc Brévart

Conjuguant à la fois matières, volumes, textes… le livre d’artiste est souvent difficile à circonscrire. Il se donne à voir, à lire, à toucher ; il est œuvre plastique, littéraire, graphique ; et trouve sa place aussi bien chez des collectionneurs, dans des galeries, que sur les rayonnages de certaines bibliothèques qui l’intègrent à leurs collections. Pour mieux cerner cet objet singulier, le BBF a rencontré Luc Brévart, artiste plasticien et directeur des Ateliers de la Halle, qui a cofondé en 1996 la Biennale internationale du livre d’artiste d’Arras.

Artists' books, which play with materials, dimensions, and text, are often difficult to define. They are objects that can be seen, read, and touched; they are three-dimensional works of art, literature, and design. Their rightful place is both in art collections and galleries and on the shelves of a number of libraries that have set up special collections. The BBF interviews the artist Luc Brévart, director of the Ateliers de la Halle and co-founder of the International Biennial of Artist's Books in Arras in 1996.

Conjuguant à la fois matières, volumes, textes… le livre d’artiste est souvent difficile à circonscrire. Il se donne à voir, à lire, à toucher ; il est œuvre plastique, littéraire, graphique ; et trouve sa place aussi bien chez des collectionneurs, dans des galeries, que sur les rayonnages de certaines bibliothèques qui l’intègrent à leurs collections. Pour mieux cerner cet objet singulier, le BBF a rencontré Luc Brévart, artiste plasticien et directeur des Ateliers de la Halle, qui a cofondé en 1996 la Biennale internationale du livre d’artiste d’Arras.

BBF • Essai de définition du livre d’artiste… Quelles en sont les singularités ? Quelle serait la différence avec ce qu’on appelle un livre-objet ?

Luc Brévart • Le sujet du livre d’artiste est vaste et s’il fallait s’accorder à en donner une définition, je dirai qu’il s’agit dans un premier temps, et de manière très large, du livre pris dans une dimension autre que celle de donner à lire.

Définition juridique et fiscale : qui n’est pas du ressort de l’édition, il est donc limité à un nombre d’exemplaires et sera numéroté et signé, il rentre dans la catégorie juridique de l’estampe d’artiste.

Si Anne Mœglin-Delcroix définit le livre d’artiste globalement à partir de Twentysix Gasoline Stations (1963) d’Edward Ruscha, je ne suis pas convaincu que l’on puisse réduire le livre d’artiste uniquement à sa forme conceptualisée, même s’il apparaît que c’est actuellement celle-ci qui prévaut dans l’univers muséal et universitaire. Le Jazz de Matisse ne serait-il donc qu’un livre illustré ?

À l’inverse, dans les rayons des bibliothèques, les fonds de livres d’artistes ne sont pas aussi exhaustifs mais offrent un large panorama des diverses productions.

À la fois livre et œuvre d’art, le livre d’artiste s’affranchit cependant des circuits traditionnels de l’édition et des rapports classiques entre le public et l’œuvre d’art. Le livre d’artiste se lit, se regarde, se manipule, se joue et se déjoue de notre regard.

Je me risquerai à tenter une classification tout à fait personnelle pour éclairer le lecteur.

  • Bibliophilie contemporaine : lieu de la sauvegarde des savoir-faire du livre. Livres dont les textes « morceaux choisis » sont accompagnés par un ou plusieurs artistes ayant maîtrise de métiers – typographie, gravure, lithographie, reliure, etc.
  • Le livre illustré : quand il s’intéresse au sens profond du texte et que l’illustrateur ajoute au texte par son travail, il peut alors, et doit être considéré, comme livre d’artiste. C’est la rencontre d’un auteur et d’un artiste qui, à un moment donné, font œuvre commune : le texte devient image, l’image devient texte. Le meilleur exemple qui me vient à l’esprit, c’est le mouvement surréaliste, comme les collages-textes de Marcel Duchamp, entre autres. (Malgré tout, certains refusent cette idée.)
  • Le livre conceptuel : construit sur une sémantique visuelle et conceptuelle, il s’inscrit dans l’histoire des grands mouvements de l’art contemporain, et là principalement à partir des années soixante.
  • Le livre de peintre : prolongation narrative d’un geste d’artiste (c’est une pièce unique).
  • Le livre de graveur ou de photographe : non accompagné de texte, l’image intervient comme code narratif (ces livres sont multiples de par le procédé technique de production des images).
  • Le livre d’atelier : fait maison, sans technique académique, constitué de « bidouillages d’atelier ». C’est généralement une pièce unique ; s’il est multiple, il sera limité à quelques exemplaires.
  • Le livre-objet : pris en tant qu’objet indépendamment d’une lecture possible. Le livre devient une matière à sculpter, à triturer, à transformer. Il est porteur de sens en tant qu’objet issu de la réflexion de l’artiste. Il est vecteur d’un concept artistique propre à l’artiste, le texte – s’il y a – ne vient que comme un élément d’affirmation du concept.
  • Les catalogues d’exposition exceptionnels : à partir des années soixante-dix, de nombreuses expositions éditent des catalogues à tirages limités en collaboration avec les artistes. Certaines de ces éditions rares sont maintenant cataloguées livre d’artiste, je pense par exemple au livre coloriage de Keith Haring (Amsterdam, 1985).

Citons également quelques grands éditeurs historiques du livre d’artiste : Skira, Le Soleil noir, Maeght Éditeur…

BBF • Quelles relations texte/image sont à l’œuvre dans un livre d’artiste ? S’agit-il d’une œuvre plastique, graphique, littéraire ? Se donne-t-il plutôt à voir ? à lire ? à manipuler ?

L. B. • Au regard des différentes typologies de livres d’artiste, il y aura à voir, à lire et à manipuler.

La bibliophilie contemporaine fait la part belle à la poésie, aux extraits choisis. À l’invitation de l’artiste ou de l’éditeur, un auteur sera sollicité pour faire œuvre commune. La rencontre donnera naissance à une œuvre où les deux grammaires pourront dialoguer comme une évidence. L’objet se donnera tant à voir qu’à lire. L’ensemble sera magnifié par les savoir-faire mis en œuvre.

Certains artistes rencontrent le texte dans leur bibliothèque, de là naît l’envie d’un « livre autre ». L’artiste prend alors le texte à son compte et en fait une interprétation graphique, plastique… On pourrait comparer cette manière de faire à celle du chef d’orchestre qui prend une partition, se la réapproprie pour en faire un autre objet, tout en gardant l’essence de l’objet.

Pour exemple, je citerai Jean-Jacques Sergent (éditions Sergent-Fulbert), qui fut l’un des derniers typographes géniaux « re-compositeurs » de textes, et Jean-Marie Queneau (Éditions de la Goulotte), graveur de textes.

Le livre d’artiste est sacralisé par son statut d’œuvre, la manipulation – quand elle est autorisée – en devient autre, le spectateur/lecteur trouve une autre attitude vis-à-vis du livre. Le geste alors ganté devient plus lent, plus précautionneux, une relation intime se crée entre l’objet et le spectateur pour un moment de partage avec l’artiste… approche intime d’une œuvre d’art.

BBF • Comment envisagez-vous le panorama du livre d’artiste contemporain : ses tendances, ses acteurs, ses enjeux… du point de vue de la création, de l’édition, de la diffusion ?

L. B. • C’est un domaine qui reste malgré tout confidentiel et plutôt en marge du marché de l’art, même si par ailleurs des galeries et des salons d’art contemporain (Art’Up à Lille) n’hésitent pas à en montrer, voire à leur dédier des espaces.

Les collectionneurs existent mais sont trop peu nombreux, et à l’image de la bibliophilie qui reste trop souvent enfermée dans ses savoir-faire, ils sont vieillissants et se renouvellent peu.

Avec la baisse des dotations et des budgets, les bibliothèques, quant à elles, ne développent plus de politique d’achat.

Le mouvement « tendance » du livre d’artiste, qui a vu lors de la précédente décennie apparaître nombre de salons et expositions sur tout le territoire, s’essouffle.

Nous sommes actuellement à une période charnière, au creux de la vague, qui a fait connaître et reconnaître le livre d’artiste sous toutes ses formes auprès d’un large public.

Il ne faut pas « lâcher », car le livre d’artiste a trouvé depuis un demi-siècle sa place dans l’univers de l’art contemporain. Il est reconnu et a influencé des pans entiers de l’édition, notamment celle du livre jeunesse.

Il m’apparaît, pour faire face à cette situation, trois enjeux principaux :

  • la notion de renouvellement chez les artistes : il s’agit d’affirmer une nouvelle génération d’artistes du livre issue du fanzine et des nouvelles technologies, vers laquelle viendront de jeunes collectionneurs. Pour cela, il faut passer par l’aide à la création, le montage d’expositions et l’acquisition ;
  • la conservation et la monstration : les bibliothèques doivent être en première ligne, avec les musées et les quelques associations qui défendent le livre d’artiste ;
  • l’éducation au livre d’artiste : par la médiation et la pratique artistique dès le plus jeune âge.

BBF • Comment imaginez-vous la destinée d’un livre d’artiste : une galerie ? un musée ? une bibliothèque ? un collectionneur ? un objet en libre circulation ?

L. B. • J’aime donner à voir et à manipuler le livre d’artiste, c’est d’ailleurs la philosophie de la biennale « Livres à voir » à Arras, que j’ai créée il y a vingt ans. En effet, un livre sous vitrine est pour moi trop frustrant et je ne peux m’en satisfaire.

Si l’on garde le nom de « livre » à nos productions d’artiste, c’est bien pour le donner à voir et à manipuler. C’est du moins ma vision, sinon il est autre chose, un objet que l’on met sous cloche au regard de son statut d’œuvre d’art !

Certes, en tant qu’artistes, nous sommes flattés d’avoir un de nos livres acheté par une institution muséale ou une bibliothèque, et pour peu qu’il sorte des réserves pour être montré, c’est l’apothéose ! Mais il restera à jamais au fond d’un rayon dans l’attente d’être redécouvert un jour (qui peut prendre des siècles !).

La différence induite par le collectionneur, c’est qu’il va donner à voir et à manipuler. En effet, il est peu de collectionneurs avares à montrer leurs pièces car, en les montrant, ils valident par le regard de l’autre leurs acquisitions.

La libre circulation est moins pratiquée mais, à ma connaissance, la bibliothèque de Roubaix propose à l’emprunteur sa collection de livres d’artistes, et cette notion de « Bibliartothèque » est merveilleuse et devrait se généraliser (même si je conçois que cela puisse être compliqué).

BBF • Au-delà du domaine du livre d’artiste, comment percevez-vous la place du graphisme dans notre quotidien ? Quelle importance accorder à l’éducation à l’image dans notre société contemporaine ?

L. B. • L’image graphique est omniprésente et déclinée dans tous les domaines, que ce soit la pub, l’animation, l’illustration de presse, etc. Être prêt à la recevoir, la percevoir et la décrypter devient primordial. Et tout l’enjeu est là, celui de l’éducation à l’image. Pour moi, cela passe dans un premier temps par une pratique, pour développer ses propres imaginaires qui seront les clés de lecture des imaginaires des autres. Ensuite, par une plus grande connaissance des arts et des apports importants de culture générale, il sera plus aisé de décoder et de déchiffrer les images qui nous submergent pour ne pas avoir à les subir.

Les Ateliers de la Halle

Les Ateliers de la Halle, créés initialement il y a vingt ans sous le nom de Quai de la Batterie, sont installés dans un lumineux atelier attenant aux jardins de Cité Nature à Arras.

Les Ateliers de la Halle sont une association ayant pour but :

– le développement des pratiques artistiques du livre et de l’original multiple (livre d’artiste, lithographie, gravure et sérigraphie), et des pratiques artistiques contemporaines ;

– la sensibilisation et l’éducation à l’image contemporaine ;

– la promotion du livre d’artiste par l’affirmation de la biennale « Livres à Voir » comme l’un des événements majeurs du livre d’artiste en France ;

– l’accueil d’artistes en résidence de création ;

– la constitution d’un fonds régional de livres d’artistes et d’originaux multiples produits in situ.

Les Ateliers de la Halle occupent un atelier de 100 m² équipé de presses traditionnelles, d’une presse lithographique Voirin fin XIXe siècle, de deux presses taille-douce dont une Brisset milieu XIXe siècle, d’une presse à épreuve typographique et de nombreuses casses, d’une presse à percussion et de nombre de petites presses et outils nécessaires aux techniques du livre et du multiple. Les Ateliers sont en outre équipés d’une ligne infographique complète pour l’édition, la sérigraphie et l’impression photopolymère.

Les Ateliers ont mis en place un principe de fonctionnement sans salariés permanents, les intervenants et acteurs sont artistes inscrits à la maison des artistes, et œuvrent selon les projets et missions, qu’ils soient résidents ou non.

Luc Brévart est directeur non salarié et œuvre en tant que créateur et scénographe. La partie administrative est partagée bénévolement entre les adhérents et les artistes.

Les Ateliers couvrent principalement le territoire du bassin régional de l’Artois et répondent régulièrement à des sollicitations menées sur le territoire national.

L’un des axes prioritaires de l’action des Ateliers de la Halle est l’éducation à la pratique du livre d’artiste. Pour ce faire, ils accueillent nombre d’élèves dans leurs ateliers et interviennent en école et dans les bibliothèques de la région par le biais d’un outil mis en place en 1999, « La petite fabrique ambulante ».

Site des Ateliers de la Halle : http://ateliersdelahalle.com

    Livres à voir – Biennale internationale du livre d’artiste d’Arras

    Vingt ans que « Livres à Voir » revendique son engagement pour le livre d’artiste, cet objet si particulier aux infinis possibles. Vingt années de découvertes, de partage et d’émotions qui font de « Livres à Voir » l’un des plus anciens événements dédiés aux livres d’artiste en France, et l’unique au nord de Paris.

    Créée en 1996 par Luc Brévart et Pierre Vandrotte, la Biennale internationale du livre d’artiste d’Arras s’est rapidement imposée comme un événement majeur du livre d’artiste, et contribue désormais – à l’instar du Festival international du film et du Main Square Festival – au rayonnement culturel arrageois.

    Au fil de ses éditions, « Livres à Voir » s’évertue à offrir au public un large panorama de la création contemporaine dans le domaine du livre d’artiste. Un univers riche où se croisent typographes, graveurs, lithographes, illustrateurs, peintres… dont le but est d’explorer tous les possibles du livre, de le faire exister au-delà des mots.

    Ici, le livre d’artiste se lit, se regarde, se manipule, se joue et se déjoue de notre regard et s’offre tout entier au public.

    « Livres à Voir », tous les deux ans, investit le prestigieux Hôtel de Guînes, où une soixantaine d’artistes français et européens se donnent rendez-vous, pour la plus improbable des bibliothèques.

    Trois grands prix y sont chaque fois remis : Prix de savoir-faire, Prix de la création et Prix du jury.

    Site de « Livres à Voir » : http://ateliersdelahalle.com/biennale-du-livre-dartiste-livres-a-voir-10/