La médiation du patrimoine : publics, enjeux, actions et compétences

Journée organisée par Médiat Rhône-Alpes

Marie-Françoise Bois-Delatte

marie-francoise.bois-delatte@bm-grenoble.fr

La bibliothèque municipale de Lyon La Part-Dieu a accueilli, le 28 mai, la journée d’étude « La médiation du patrimoine : publics, enjeux, actions et compétences », organisée par Médiat Rhône-Alpes, en partenariat avec la direction régionale des affaires culturelles (Drac) et l’Agence Rhône-Alpes pour le livre et la documentation (Arald)  *. Les expériences variées des diverses institutions intervenantes rejoignaient tout à fait les questionnements nombreux des bibliothécaires.

Professeur à l’École normale supérieure de Lyon, Joëlle Le Marec s’attache dans ses recherches à l’étude du public des institutions. Elle souligna que le public avait tendance à avoir une attitude de passivité face aux propositions de l’institution, qui y répond avec des actions de médiation afin de le rendre actif. Mais, a-t-elle estimé, il faut veiller à éviter une surenchère (hyperchoix, communication, etc.) dont le résultat conduirait plutôt à opacifier davantage l’institution qu’à rejoindre le public.

Pierre Guinard a présenté « L’heure de la découverte », conçue par la bibliothèque municipale de Lyon pour donner un visage aux documents cachés de son silo et toucher la curiosité d’un large public. De 1997 à 2010, le bilan s’avère positif pour ce programme de médiation qui touche toutes les thématiques et implique tous les départements de la bibliothèque, ainsi que l’atelier de reliure-restauration : on est passé de 280 personnes accueillies lors de 21 séances à 1 521 auditeurs répartis sur 121 séances ! À côté des grands sujets classiques (plans de Lyon, fonds anciens, collection jésuite…), la documentation régionale a diversifié son offre et l’artothèque a développé des séances dédiées aux enfants. Élaboré avec les bibliothécaires (intervenants volontaires), le programme a vu sa communication évoluer jusqu’à la luxueuse dernière brochure, reconnue comme trop intimidante. Le public, en majorité âgé de plus de 60 ans, est nouveau à hauteur de 32 %. Les évolutions à venir s’orientent vers une hausse du nombre d’intervenants internes et externes (33 dont 7 extérieurs en 2010), des interventions à plusieurs voix (bibliothécaire et spécialiste), une offre plus élargie (enfants et familles, séances ouvertes également aux malentendants…), un élargissement des horaires, une présentation de l’ouvrage original avec son substitut numérisé, etc.

« Inventer » les publics

Pour Xavier de la Selle, directeur du Rize à Villeurbanne, la médiation en service d’archives implique de détourner les documents de leur destination première, celle de matériaux passifs, sans intention de public. Les archivistes doivent aussi innover et « inventer les publics ». Trois leviers de motivation guident les publics : le contenu identitaire (un nouveau public à forte « demande sociale », induit par le phénomène des « secrets de famille », est notamment apparu récemment), la dynamique de la recherche, où le public part comme l’archiviste à la chasse aux trésors (« le mystère de la Cordelière », jeu des archives départementales de l’Aube décliné sur internet, en est un bel exemple), la force émotionnelle dégagée par le document d’archive (lors des lectures-spectacles, « Dire l’archive », initiées à Digne dès 1999, par exemple, ou l’atelier d’écriture au Rize consacré à imaginer une mémoire sans papier).

Françoise Juhel, responsable des éditions multimédias à la Bibliothèque nationale de France, a montré, par le biais de multiples exemples de cette institution, combien la réussite de la rencontre à distance entre le patrimoine et le public impose d’anticiper toutes les questions du public, afin de les susciter, tout comme ses émotions. La réflexion est nourrie pour la réalisation tant des expositions virtuelles (où il reste fondamental de s’appuyer sur les expositions in situ) que des dossiers pédagogiques (avec la richesse des cheminements apportés par le multimédia et les contacts avec des enseignants), l’approche de la littérature (dossiers préparatoires Zola par exemple) ou l’éducation du regard (Fouquet, miniatures indiennes). Avec la démarche originale de la Bibliothèque numérique des enfants, la rencontre avec les œuvres se déroule de manière ludique.

Responsable du service animation du patrimoine de Vienne, labellisée ville d’art et d’histoire, Christèle Orcel a développé diverses actions de médiation engagées, tout en mettant en exergue la polyvalence et du sens patrimonial et des publics. Dans un métier jeune, où écriture et oralité sont mises en scène, et où l’intime joue sans cesse avec le collectif, l’approche sensible du patrimoine est fondamentale. En étant « conscient des représentations que chacun de nous véhicule », le but est de s’inscrire dans la durée, au cœur de la chaîne patrimoniale, avec la formation des guides-conférenciers et divers types de visites, expositions et ateliers assurés. Les actions communes de ce service et des musées se déclinent en lien avec les services municipaux et la Drac : formation, exposition temporaire annuelle, édition, journées du patrimoine, visites le premier dimanche du mois, ateliers complémentaires pour le public jeune... La variété des approches et des outils est particulièrement explicite à travers l’exemple de la vallée de la Gère : d’une enquête sociologique menée en 2006, on arrive en 2010 à la signalétique d’un chemin du patrimoine et à l’édition de brochures, en étant passé par des ateliers et des expositions sur cette vallée, longtemps au cœur de l’activité industrielle viennoise. Pour aller encore plus en direction du public, deux pistes sont actuellement à l’étude : rendre les expositions itinérantes et travailler avec l’artothèque.

Permettre une rencontre entre le visiteur et l’œuvre

Pour Nathalie Falgon-Defay, responsable du service culturel du musée des Beaux-arts de Lyon (douze médiateurs conférenciers), la médiation au musée vise à accompagner, dans un lieu à s’approprier, la rencontre entre le visiteur et l’œuvre pour vivre une expérience personnelle, l’aider à former son regard, lui transmettre des savoirs et rendre sa visite autonome. Construire un catalogue de médiation exige de bien cibler les publics et, pour les scolaires, qui en sont le cœur, de réadapter ses offres en fonction des programmes. Le musée a mené des expériences innovantes tant avec des publics empêchés en situation d’exclusion sociale (avec l’association ATD Quart-Monde) qu’avec des malades (centre hospitalier Saint-Jean-de-Dieu) et des familles de handicapés moteurs (fondation Richard). Il fait également se croiser les regards avec des visites à deux voix, où le médiateur est accompagné d’un historien de l’art ou de scientifiques (ornithologue, directeur du jardin botanique…). Des interprétations musicales et dansées, ou des lectures, permettent en outre de nouvelles approches de l’œuvre plastique.

Sylviane Tribollet, directrice adjointe de Médiat, a détaillé les compétences utiles à la médiation. Il s’agit selon elle d’une rencontre humaine entre des êtres (professionnels, usagers) et des œuvres au cœur de laquelle émotion, plaisir, envie et motivation trouvent toute leur place.

Il revenait à Noëlle Drognat-Landré, conseillère pour le livre à la Drac, de conclure cette riche journée. À l’instar des musées et des villes d’art et d’histoire, et devant l’impossibilité de tout assumer, a-t-elle interrogé, ne serait-il pas bon de réfléchir à la mise en place dans les bibliothèques d’équipes spécialisées dans la médiation ?