Les sciences humaines et le témoignage oral

de la source à l'archive

par Domnine Plume

Dans le dernier numéro de Sonorités, quinze auteurs se proposent de faire le point sur les acquis scientifiques et culturels de la pratique du témoignage oral dans différents champs de recherche et d’en mesurer les enjeux théoriques et pratiques. Le questionnement n’est pas nouveau puisque la majorité des intervenants présents s’était rassemblée vingt ans auparavant lors d’une journée d’études à Aix-en-Provence autour de cette même problématique 1. Le contexte actuel, en revanche, et notamment suite aux avancées des nouvelles techniques de l’information et de la communication (la numérisation), suscite des interrogations et des préoccupations assez diverses. Il ne s’agit plus tant de débattre de l’utilité de l’enquête orale, dont la légitimité n’est plus discutée, que de réfléchir sur les méthodes de collecte et de traitement de l’information ainsi que sur les procédures d’archivage.

Les disciplines et le témoignage oral

La première partie vise à doter les archives sonores d’une problématique, d’un double point de vue diachronique et synchronique. Jean-Claude Bouvier, premier président de l’Association française des archives sonores (AFAS), retrace le rôle joué par cette dernière auprès des chercheurs et des institutions. Ainsi, ethnologues, historiens ou linguistes s’interrogent d’un point de vue épistémologique et pratique sur les usages des archives orales dans leur discipline : quel statut accorder à la parole ou plus précisément que collecter ? Que garder ? Comment et pour qui conserver ? Quelle déontologie adopter vis-à-vis de l’enquêté et des conséquences de la divulgation d’informations recueillies dans un contexte confidentiel ? Ces questions trouvent pour partie réponse dans la seconde partie de ce numéro à travers des exemples concrets de travaux de recherche qui utilise le collectage comme source.

Dans une brève et pertinente introduction, Jean-Noël Pelen rappelle que la méthodologie de l’enquête orale doit s’adapter aux objectifs poursuivis par le chercheur. Ainsi, le recueil d’informations de type documentaire n’implique pas les mêmes contraintes qu’un travail s’intéressant aux représentations de la réalité du témoin. La posture du chercheur doit, dans ce second cas, dialectiser la présence et l’effacement de l’enquêteur afin de laisser émerger la parole de l’autre.

Le rôle de l’enquêteur n’est finalement rien moins que de se constituer comme « véritable témoin » du récit, ce qui engendre un certain nombre de contraintes. Du travail de transcription aux différentes « strates » d’informations que restitue un enregistrement, le chercheur-enquêteur se retrouve invariablement confronté, au-delà de ce qui lui est immédiatement accessible, à la part d’inaudible que contient le témoignage.

Les travaux présentés ensuite s’inscrivent dans cette direction, autoréflexive, et font état de la méthodologie privilégiée, du statut des matériaux collectés et des obstacles rencontrés lors de l’enquête de terrain, au travers de nombreux exemples tels que le grand mariage comorien, la modernisation d’un village des Cévennes, les représentations des Indiens d’Amérique du Nord à travers le western, le poids d’un acteur associatif dans la reconnaissance des jardins familiaux marseillais.

Archivage : la création d’une source

L’intervention de Marie-France Calas sur le statut documentaire de la source orale insiste sur la nécessité de normalisation et d’harmonisation ; celui-ci constitue à ses yeux le principal frein à la constitution d’un « archivage raisonné », qui permettrait aux documents sonores d’être mieux conservés et scientifiquement exploitables. Cette question a pris un sens nouveau avec l’arrivée des technologies numériques et les possibilités nouvelles qui sont offertes en termes conservatoires et archivistiques. Si la numérisation et son corollaire, l’Internet, peuvent être considérés comme une chance pour le patrimoine sonore, ce ne sera qu’à la condition de constituer de véritables collections et de mettre un frein à la logique d’éparpillement, déjà à l’œuvre faute d’institutions collectives. La constitution d’une charte de collecte orale sonore au niveau national et européen, ainsi que la création d’un catalogue collectif, devraient permettre une meilleure valorisation et utilisation des sources orales. On notera, plus pragmatiquement, l’intérêt que l’on peut porter aux aspects juridiques et techniques du témoignage oral et de l’enquête dont cet article livre une synthèse éclairante.

On aborde enfin la question des nouveaux réseaux pour les phonothèques (Véronique Ginouvès, Bénédicte Bonnemason) avec la création des pôles associés à la Bibliothèque nationale de France, dans le domaine de la littérature orale et de l’ethnomusicologie. La Fédération des associations de musiques et danses traditionnelles (FAMDT) poursuit depuis 1988 une mission de normalisation, de conservation et de coopération nationale et internationale. En 1994, la commission Documentation publie un manuel d’analyse documentaire 2 ; en 1999, une nouvelle étape est franchie avec la signature entre la Bibliothèque nationale de France et la FAMDT d’une convention pôle associé, et ce dans la continuité des projets de phonothèques régionales. Après une présentation de ce partenariat, les auteurs manifestent un intérêt non dissimulé à l’égard des nouveaux réseaux de communication en devenir, notamment en terme d’accessibilité aux banques de données numérisées et, par conséquence, du patrimoine oral.

  1. (retour)↑  Cette rencontre faisait suite à la création de l’Association française d’archives sonores (AFAS) en 1979.
  2. (retour)↑  Réédition en 2001 par B. Bonnemason, V. Ginouvès, V. Pérennou, Guide d’analyse documentaire du son inédit pour la mise en place d’une base de données, Modal – AFAS.