Cibles mouvantes

Je n’ai pas tout de suite été convaincue que les adolescents avaient besoin d’une littérature conçue pour eux et j’ai hésité avant de me lancer.

Je vois bien les difficultés d’un enfant qui entre en lecture, je dis cela comme autrefois on parlait d’entrer en religion. J’ai envie d’être aux côtés de ce néophyte, de lui tenir la main, d’écarter les pierres de son chemin, d’aller avec lui au bout de l’histoire.

Couper une phrase trop longue, éclairer un mot nouveau par le contexte, réduire les descriptions à des notations, accélérer le récit avec un dialogue, faire percevoir la psychologie d’un personnage par ses actes plus que par une analyse de son caractère, faciliter l’identification avec une narration au « je », mettre un titre et donner une unité à chaque chapitre, créer un effet de réel en utilisant des choses familières – marques de produits, jeux, modes, langage usuel –, il y a mille petites choses qu’un écrivain peut faire pour un enfant. Et ce n’est pas le mépriser, ce n’est pas soi-même s’abaisser. Je n’ai jamais ressenti ni condescendance ni humiliation à m’agenouiller devant un enfant pour renouer son lacet. C’est un mouvement spontané que je retrouve quand j’écris. Nous marcherons, lui et moi, d’un meilleur pas.

Mais les garçons et les filles de douze ou treize ans regardent le monde presque à hauteur d’homme. Ils ont accès à la littérature universelle. À leur âge, je lisais Le Cid et Madame Bovary. Je n’ai jamais oublié la sévère mise en garde d’Anatole France que je citais dans ma thèse de doctorat : « Les enfants montrent, la plupart du temps, une extrême répugnance à lire les livres qui sont faits pour eux. Ils sentent, dès les premières pages, que l’auteur s’est efforcé d’entrer dans leur sphère au lieu de les transporter dans la sienne, qu’ils ne trouveront pas sous sa conduite cette nouveauté, cet inconnu dont l’âme humaine a soif à tout âge. Ils veulent qu’on leur révèle l’univers, le mystique univers. L’auteur qui les replie sur eux-mêmes et les retient dans la contemplation de leur propre enfantillage les ennuie cruellement. » 1

Mes rencontres avec les enfants tels qu’ils sont et non tels que les adultes les fantasment m’avaient amenée à relativiser ces propos. Mais à la question : « Y a-t-il une littérature pour les adolescents ? », ma réponse penchait du côté d’Anatole France.

La maison d’édition Bayard m’aida à trouver mes convictions personnelles. Je fus conviée à un brainstorming par l’équipe de Je bouquine, le magazine des 10-15 ans. Le but de cette réunion était assez éloigné de la méditation transcendantale. Il fallait trouver des solutions pour augmenter les ventes. Parmi les idées suggérées, l’une d’elles pouvait me concerner. Il s’agissait de créer un héros récurrent qui n’est pas, comme je l’explique parfois à mes lecteurs, un héros qui fait la vaisselle, mais un personnage qui revient régulièrement pour « fidéliser le lectorat ». J’adore les réunions de marketing. Mais mes interrogations restaient entières.

Mes lectures adolescentes

Mes héros, à l’adolescence, appartenaient à la littérature générale. Il s’agissait d’ailleurs de personnages récurrents, Arsène Lupin, Rouletabille, Sherlock Holmes. Si je me penche sur mon passé de lectrice, je vois une très jeune fille qui renonce à son feuilleton de Zorro, un jeudi après-midi, pour terminer Madame Bovary. Est-ce à dire que je tutoyais les grands auteurs ? Je me souviens que je voulais sauver Emma, que j’ai lu en espérant qu’elle ne mourrait pas. Mais Zorro n’est pas arrivé.

Je lisais les textes classiques comme je lisais Gaston Leroux, comme j’avais lu Tintin, pour l’histoire, pour les personnages. Je voulais passionnément que ça se termine bien, c’est vous dire que j’ai fréquemment été déçue. Quand j’ai relu récemment Le Rouge et le Noir pour aider mon fils à faire sa dissertation, j’ai détesté la fin. Franchement, je la trouve mauvaise, elle me gâche tout. Tout mon plaisir. Ah, voilà le mot lâché. J’ai lu, je lis pour mon plaisir. Même en faculté, quand on me demandait de recenser les i et les u des flûtes raciniennes : « Ariane, ma sœur, de quel amour blessée vous mourûtes au bord où vous fûtes laissée », je n’avais d’yeux que pour Hippolyte. Je l’aimais parce que les femmes l’aimaient. Je m’identifiais à lui parce qu’il était vierge et que l’amour lui faisait peur. Mon seul regret fut qu’il mourût et ne se fît pas violer (j’ai quand même retenu quelque chose des flûtes raciniennes.)

Des histoires d’amour, des personnages auxquels s’identifier et des fins heureuses, les adolescents peuvent aujourd’hui en trouver. Au cinéma. Et dans les livres écrits pour eux.

Mon premier essai

Après avoir parcouru toute une pile de Je Bouquine, je pris mon stylo, mon grand cahier à petits carreaux et je me lançai : « Quand j’ai vu le magnétoscope de Xavier Richard, j’ai su qu’il m’en fallait un. » Mon premier personnage récurrent était né. Émilien, quatorze ans. La rédaction de Je Bouquine fit un accueil triomphal à mon héros. J’avais tout compris du premier coup, m’assura-t-on. Mais ce serait mieux si je choisissais un titre en français à la place de Baby-sitter blues. Et ne pourrait-on envisager de placer l’action en province plutôt qu’en banlieue ? Et fallait-il que le héros vole dans un supermarché ? Et pouvais-je adoucir la fin pour la mère parce que c’était vraiment trop dur ce qui lui arrivait ? Et… je portai mon roman à Geneviève B., alors éditrice à l’École des loisirs. Elle le publia sans en rien changer.

Baby-sitter blues est donc le premier roman

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Baby-sitter blues. © L’École des loisirs, 1989. Illustration : Jeune homme de coiffure et de style…, peinture de Robert Combas (1985). Photo de Jacques Hoepffner. Galerie Yvon Lambert, Paris

que j’ai souhaité écrire pour les adolescents. Je choisis la narration à la première personne à la fois d’instinct et par réflexion. Le héros adolescent existe dans la littérature générale, mais on ne lui laisse pas raconter personnellement ses déboires et ses émois. Ou alors, il s’appelle Arthur Rimbaud. Je n’ai pas été le premier écrivain à me servir en littérature de jeunesse du faux narrateur adolescent. Mais il m’a semblé que c’était là un territoire encore peu exploré et qui méritait pleinement l’appellation de « littérature pour adolescents. »

Déjà vieux d’une quinzaine d’années, Émilien garde le même succès auprès de mes lecteurs. Cela tient au ton employé, désinvolte, tendre et narquois. Les ados me disent souvent du héros : « Il parle comme nous. » En réalité, la langue d’Émilien, mélange d’expressions branchées et de références populaires, de verlan et d’argot grand teint, de franglais et de français littéraire, n’a que l’apparence d’un langage jeune et familier.

Tranches d’âge ?

Très curieusement, ces livres qui étaient autrefois lus par des collégiens conviennent aussi depuis quelque temps aux dernières classes du primaire. Les petits écoliers ne comprennent pas tout ce qu’ils lisent dans mes romans publiés en « Médium », mais ils ne se laissent intimider ni par la taille du livre ni par l’âge des personnages. Tous mes livres sont descendus d’un cran en peu d’années. Le jeune héros de Bravo, Tristan qui était un écolier du CM1 me fait désormais penser à un petit du cours élémentaire. C’est un constat que les enseignants font tout comme moi. Quelles que soient leurs difficultés d’apprentissage et leur tendance au zapping, les CM sont d’une maturité étonnante, les CE ont l’esprit délié comme jamais. Ils ont des connaissances qui vont du spiritisme ancien à la pédophilie, ils ont une intuition inattendue du sentiment amoureux et beaucoup d’humour, sans doute nécessaire pour supporter tant de précocité. J’ajouterai à cela, et tant pis si je passe pour un docteur Tant Mieux, qu’ils fréquentent de plus en plus tôt le livre, dès la maternelle, parfois dès la crèche, et que j’ai donc en CE1 des lecteurs déjà dégourdis.

Je demande très souvent aux gens qui m’invitent de prévoir une soirée où les parents, les enseignants et les enfants de tous âges seront réunis. Ce sont les enfants qui mènent le débat de façon très spontanée et les adultes qui en restent cois. Je me souviens d’une soirée-débat à laquelle assistait un vieux monsieur aveugle qui est reparti en disant : « Je n’avais jamais vu ça. »

Il faut croire que ça crève les yeux, cette maturité des enfants. Comme les jeunes gens ne semblent, eux, pas pressés de devenir adultes, le roman pour adolescents dont je mettais en doute l’existence me paraît en définitive promis à un brillant avenir. C’est là aussi un constat sur le terrain. Dans les salons du livre, je dédicace de plus en plus souvent mes romans à des étudiants qui me lisent depuis l’enfance, à de jeunes mamans qui rachètent pour bébé le livre qu’elles ont tant aimé à l’adolescence, à des familles entières que la littérature de jeunesse a soudées.

Le roman pour adolescents, qui a longtemps fait figure de parent pauvre dans la production éditoriale, est-il en train de devenir le digne héritier de la littérature populaire, cette littérature dont l’ambition est de faire rire et pleurer tous ceux qui aiment les histoires ?

Du matériau pour romans ados

Mes enfants me fournissent les détails, les anecdotes, tout ce qui sonne juste dans mes histoires et me permet d’accrocher le non-lecteur, celui qui pense que les livres le snobent. On m’a parfois demandé s’il fallait avoir des enfants pour être un bon écrivain pour enfants. Je connais plusieurs personnes sans enfant qui écrivent d’excellents romans pour la jeunesse. Je connais encore plus de mères de famille qui n’ont jamais écrit une ligne pour les enfants. Il n’y a donc pas de lien. Mais je reconnais pour ma part que le fait d’être la mère de trois enfants a imprégné tout ce que j’ai écrit, tout ce que je dis, tout ce que je suis.

À ce jour, Benjamin a vingt-cinq ans et est lui-même papa de jumelles de quatre mois. Charles vient d’avoir quinze ans et Constance en a huit. Avec mes enfants, je viens donc de traverser un quart de siècle. J’ai collectionné les footballeurs Panini (mais oui), les images de Dragon Ball Z, j’ai eu un creux à Pokémon, mais je rempile avec Yu-Gi-Ho, on a eu le Tamagoshi et le yoyo, Constance a hérité tout Star Wars en modèle réduit de son frère aîné et il ne doit pas nous manquer une cassette des chefs-d’œuvre de Walt Disney. Les Barbie, les Bratz, les Diva Stars, les Polly Pocket et les Fashion Polly repoussent les murs de ma maison. J’ai appris à dire EPS (éducation physique et sportive) et SVT (sciences et vie de la terre) au lieu de gym et sciences nat’, et moi qui ai vécu une adolescence heureuse à l’abri de la linguistique, j’ai affronté dès la sixième de Charles le schéma actanciel et les connecteurs logiques. Mais j’ai aussi appris qu’une fille qui est « bonne » n’est pas forcément promise à la béatification et qu’on peut survivre à treize ans avec trois expressions, « c’est clair », « t’inquiète » et « carrément ». J’ai été initiée au livre dont vous êtes le héros, au jeu de rôle, au jeu vidéo, au jeu en réseau, au chat, je suis un pilier de France Télécom grâce à tous nos dépassements de forfait. Depuis plus de vingt ans, je suis tenue au courant de toutes les marques vestimentaires, des chaussures à la casquette en passant par le versatile sac à dos qui a viré de Lafuma à Eastpak, j’ai supporté le rap en pensant que rien ne pouvait m’arriver de pire avant que ma fille ne se mette à écouter Lorie. Bref, je suis une maman comblée.

Je reconnais que dans un premier temps mon adhésion à ce que vivent mes enfants me prive du réflexe éducatif. J’adhère comme la ventouse adhère à la surface, mais je me déprends en écrivant. Je m’aperçois alors que le tag est du vandalisme et Dragon Ball Z un monstrueux conditionnement. Quand j’écris, je retrouve mon esprit critique. Je me sers de mes histoires pour poursuivre le dialogue avec mes enfants, avec mes lecteurs, et peut-être pour les influencer. J’ai écrit des romans-miroirs pour que les enfants réfléchissent. Je veux être au courant, je veux être à la dernière mode. Mais c’est pour mieux parler de ce qui a toujours été : l’apprentissage de la vie par un enfant.

Avoir du nez ou rester zen ?

Parmi toutes les modes enfantines que je traversai, l’une d’elles retint mon attention. Cela s’appelait « Chair de poule ». Il s’agissait de livres visiblement construits sur un même schéma actanciel, mais avec les connecteurs illogiques du fantastique. Bien écrits (ou bien traduits), avec le label « made in USA » du bon faiseur, ils étaient censés faire peur aux enfants. Peu après, les ados furent scotchés devant leur écran tous les soirs où M6 passait Au-delà du réel. Le feuilleton américain utilisait les mêmes ressorts de la peur tendance paranoïaque et du surnaturel. Le phénomène « Chair de poule » qui fut très envahissant n’était pas sans me rappeler mon propre engouement pour « le Club des Cinq ». Mais l’orchestration commerciale était nettement plus évidente. La littérature de jeunesse, qui avait jusque-là fait office de réserve d’Indiens, était désormais confrontée aux lois du capitalisme et du marketing. Les livres pour la jeunesse, ça pouvait rapporter un paquet de fric. Comment réagir ?

Les enseignants, les bibliothécaires, les parents, un peu déstabilisés, finirent par admettre qu’au moins « ça faisait lire ». Les grandes surfaces firent leur meilleure tête de gondole aux nouveaux venus, tandis que les libraires spécialisés leur consentirent la place qu’on fait aux bonbons près des caisses enregistreuses. Bayard avait lancé la mode, les autres éditeurs emboîtèrent le pas. Ce fut la grande époque des couvertures noires et des yeux révulsés, des « Vertige » et autres « Frisson », poupées infernales, momies en marche, miroirs qui vous piègent et araignées qui vous sucent le cerveau. « Trop bien » vous certifiaient les gamins.

Un peu inquiétée non par le goût des enfants mais par le suivisme ambiant, je téléphonai à Jean D., mon éditeur-chef à l’École des loisirs.

– Alors, qu’est-ce qu’on fait ? demandai-je.

Il me parla de la septième vague de l’océan et du calme qui la suit. Il me parla des pins de sa région landaise qui ne poussent pas en un jour.

– Oui… Mais qu’est-ce qu’on fait ?

– On baisse la tête et on continue, fut sa conclusion.

Donc, j’écris, il publie.

Après cette conversation, je rentrai en moi-même. Quand j’étais adolescente, je prenais dans la bibliothèque de mon père des ouvrages sur la sorcellerie dans le bocage, les apparitions de la Vierge à La Salette et Ces maisons qu’on dit hantées de Camille Flammarion.

À la télévision, je regardais Les Envahisseurs : « Bonjour, monsieur Vincent. » Rien de neuf sous le soleil à part l’offensive du marketing. Il n’était pas question pour moi de cloner « Chair de poule », d’autant moins question que le fantastique à l’anglo-saxonne ne m’attire pas. Je suis d’une autre tradition, celle qui « rôde autour du surnaturel plutôt que d’y pénétrer » et, toujours selon Maupassant, « jette les âmes dans l’effarement ». Ainsi que l’expose Tzvetan Todorov, théoricien du fantastique, ou bien le diable existe ou c’est une illusion. Le fantastique, celui que je pratique, occupe le temps de cette hésitation. Ou bien Tom Lorient a été enlevé par des extra-terrestres ou bien il était shooté aux antidépresseurs. En écrivant Ma vie a changé, Amour, vampire et loup-garou, puis Tom Lorient, j’ai sacrifié à la mode du moment mais en respectant mon héritage. Je suis un écrivain français.

L’univers, le mystique univers

La maison Bayard, présente à chaque tournant de ma carrière pour le meilleur et pour le pire, me proposa de fêter l’an 2000 avec les lecteurs du mensuel Je Bouquine. Il me fut demandé de trouver un objet qui permettrait de retracer 2000 ans d’histoire en six épisodes, chacun de ces épisodes pouvant se lire séparément et mois après mois, comme un feuilleton. N’ayant que peu de temps pour réussir ce tour de force, j’exigeai et j’obtins l’aide d’une documentaliste.

Mon premier travail fut donc de trouver cet objet vieux de 2000 ans, capable de traverser les siècles et de susciter six histoires différentes. On pouvait penser à un bijou, une pierre, une statue… Je savais en acceptant ce challenge que les romans historiques n’avaient pas la faveur du public adolescent. En revanche, nous étions toujours en pleine vogue du fantastique anglo-saxon. Je décidai donc d’écrire un récit entre histoire et légende, mais d’utiliser un matériau fantastique appartenant à la tradition française et rappelant la Légende dorée de Jacques de Voragine. Je choisis comme objet le parfum que Marie de Magdala n’aurait pas répandu sur les pieds de Jésus. Selon la légende, Marie-Madeleine, la prostituée repentie, prit un bateau pour la Gaule et mourut près d’Aix-en-Provence. Je la fis s’embarquer avec un flacon de parfum miraculeux

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D'amour et de sang. © Bayard Jeunesse, 2002. Illustration : Thomas Ehretsmann

, teinté de rouge par le cinabre. D’amour et de sang était né.

J’ai hésité avant de prendre ce parti d’un merveilleux chrétien, d’une part parce que je travaillais pour Bayard, une maison appartenant à une congrégation religieuse et pouvant se montrer sourcilleuse sur l’utilisation que je ferais d’un personnage de l’Évangile, d’autre part parce que je ne tiens pas à passer pour un pilier de sacristie. Je suis seulement quelqu’un qui se sent redevable de toute la richesse d’une tradition millénaire, quelqu’un qui a lu les légendes des chevaliers de la Table ronde, Ben Hur, Quo vadis ? et qui connaît un peu la Bible.

Il me fallut six mois pour écrire ces récits et des kilos de documentation. Je fus aidée par Colette F., la documentaliste devenue amie, qui répondit à toutes mes demandes de : « Y avait-il des mouchoirs au Moyen Âge ? » à : « Trouve-moi un plan de Paris en 1848. »

Après avoir découvert la recherche documentaire, j’ai peu à peu abandonné le « je » du narrateur, enfant, ado ou adulte, pour le récit à la troisième personne. Quand une porte est fermée, le narrateur ne voit pas ce qui se passe de l’autre côté. Jusqu’alors, cette prudence me convenait. Mais j’avais de plus en plus envie de passer le seuil. Dans ma propre vie, à chaque fois que j’ai dû affronter l’inconnu, qu’il s’agisse de maternité, de maladie ou de mort, je suis allée chercher des livres. De la même façon, la recherche documentaire m’a permis de me séparer de ce « je » qui bornait mon regard. J’y reviens parfois comme on rentre chez soi. Mais l’appel d’air est de plus en plus fort.

Désormais, j’ai la certitude que je peux parler de n’importe quoi. L’étendue de mon ignorance me met même dans un curieux état de surexcitation : que de romans en perspective ! Les expériences de mort imminente pour L’Expérienceur, la vie en banlieue avec Magic Berber, ou la satire de la mondialisation à travers Alias, chaque sujet choisi élargit mon champ de conscience et celui de mon lecteur. Au fond, je ne suis pas loin de penser comme Anatole France. Les jeunes attendent qu’on leur révèle tout l’univers.

Mais peut-on tout leur dire ?

– Alors, il n’y a pas de tabou dans les livres ! s’est soudain exclamé un collégien au cours d’une rencontre.

Depuis dix minutes, nous parlions d’homosexualité à propos de Oh, boy ! Personnellement, je n’ai pas souhaité traiter de l’homosexualité en inventant Barthelémy Morlevent. J’ai simplement créé un personnage

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Oh boy ! © L’École des loisirs, 2000. Photo : Lise Sarfati / Magnum.

de jeune homosexuel qui est, avec ou sans jeu de mots, gai et positif. Je n’ai pas voulu que le sida lui serve de droit d’entrée dans la littérature de jeunesse, Bart se porte comme un charme. Je n’ai pas fait exister Barthelémy pour qu’on en tire des leçons sur le droit à la différence. Je le dis aux jeunes, la tolérance est un mot qui m’exaspère. Trop aimable de tolérer l’autre ! L’autre, ton semblable, veut être aimé. J’ai créé un homo pour le donner à aimer. On rit avec lui, on pleure avec lui, on se réjouit de ce que ses amours semblent en bonne voie. C’est tout ce que je demande, c’est peu, c’est beaucoup. Je réfléchis en ce moment à un personnage de prostituée, un autre de curé, un dernier de militant antimondialiste, pas pour traiter de la morale, de la religion ou de la politique dans mes romans, mais pour les donner à aimer, c’est tout.

Dès lors, je me sens libre, libre de dire le mot précis, juste, cru s’il le faut, de montrer celui que j’aime dans sa vérité toute nue. Mais il n’y a pas de scène osée dans mes romans et je désamorce avec l’humour les situations qui pourraient être scabreuses. Je ne le fais pas par crainte de la loi sur les publications pour la jeunesse qui stipule qu’il ne faut pas « démoraliser l’enfance », mais parce que je respecte l’intimité de mon jeune lecteur. Mon goût pour la littérature de jeunesse tient, au moins en partie, à la réserve qu’elle exige du créateur. Je suis libre de paroles, mais réservée de nature. Mes livres sont donc discrètement érotisés, mes héros ne pensent qu’à ça, mais ne le font qu’en privé, dans les marges ou entre les lignes. Le petit elfe de Ma vie a changé est la meilleure représentation de cet érotisme chaste et malicieux, de cette retenue imposée, ici non par les convenances, mais par sa taille. Vingt-deux centimètres. La documentaliste qui l’héberge le regarde, l’admire, caresse ses ailes, soupire. Et le remet dans sa boîte.

C’est le désir qui nous rend vivants. Aimants, créatifs. Mes héros sont désirants. Tradition courtoise et passions raciniennes sont mon point d’ancrage bien plus que le libertinage qui s’ensuivit et dégénère maintenant en exhibitionnisme et pornographie.

Février 2003

  1. (retour)↑  Ce texte est extrait de Auteur jeunesse par Marie-Aude Murail http://www.marieaudemurail.com à paraître en avril 2003 dans la collection « La littérature jeunesse. Pour qui ? Pour quoi ? » aux éditions du Sorbier.
  2. (retour)↑  Ce texte est extrait de Auteur jeunesse par Marie-Aude Murail http://www.marieaudemurail.com à paraître en avril 2003 dans la collection « La littérature jeunesse. Pour qui ? Pour quoi ? » aux éditions du Sorbier.
  3. (retour)↑  Anatole France, Le livre de mon ami.