Conduire une politique documentaire

par Michel Sineux

Bertrand Calenge

Est-il permis de suggérer aux responsables du Cercle de la librairie et, singulièrement à la directrice de la collection « Bibliothèques » de prévoir des rééditions régulières, afin de les vendre en coffret attractivement illustré, des deux ouvrages de Bertrand Calenge : Les Politiques d'acquisition : constituer une collection dans une bibliothèque (1994) et Conduire une politique documentaire (1999) ? Ils sont en effet complémentaires et, à condition d'être constamment mis à jour car leur conception ouverte est celle d'un work in progress ils constituent, rassemblés, un outil pédagogique permanent, au même titre que le légendaire Métier de bibliothécaire.

Même si les stratégies d'acquisition sont présentes dans les deux livres, le second ne redouble pas le premier. Les Politiques d'acquisition proposait des principes tirés de diverses expériences glanées sur le plan international ; Conduire une politique documentaire expose des procédures synthétisées à partir de pratiques essentiellement françaises et se présente comme un manuel applicatif. Toutefois, si la plus grosse part de son corpus (première et deuxième parties) a tout du traité pédagogique, la réflexion théorique et politique n'en est pas absente, notamment en ce qui concerne les enjeux et les principes. Quant à la dizaine d'exemples pratiques qui couvrent la dernière partie de l'ouvrage tous français, avec une exception notable pour la bibliothèque cantonale et universitaire de Lausanne s'ils font apparaître la même préoccupation de concevoir une politique documentaire, ils sanctionnent en même temps la diversité des approches et des recettes.

Une évolution récente

Dans son rapport de 1994, le Conseil supérieur des bibliothèques constate encore que « la bibliothéconomie oublie de plus en plus la notion de collections » et que les bibliothèques se soucient trop peu de la maîtrise de leur développement. Les toutes dernières années semblent marquer une évolution. L'intérêt plus apparent des élus pour la bibliothèque, le concept encore largement mythique de bibliothèque locale, la perception accrue, sinon tout à fait nouvelle, de la politique documentaire comme enjeu de légitimation professionnelle non seulement vis-à-vis d'éventuelles pressions extérieures, mais aussi par rapport à l'objet même du métier de bibliothécaire, en sont autant d'indicateurs significatifs et prometteurs.

L'auteur fonde ce constat sur les résultats de deux enquêtes auprès des bibliothèques françaises. La première, lancée en 1993, montrait qu'à de très rares exceptions près, les politiques d'acquisition étaient absentes ou du moins non formalisées. La seconde, lancée en 1997, avait un triple objectif : établir une photographie de la réflexion en cours dans les établissements, déterminer les axes d'action jugés prioritaires par ces bibliothèques, collecter des documents officiels et officieux produits localement. Le nombre des réponses et la diversité de leur provenance sont déjà suffisamment représentatifs pour témoigner utilement d'un frémissement général.

Si l'organisation des acquisitions est encore peu remise en cause, ici ou là des politiques et des procédures sont en émergence, et la nécessité d'une politique documentaire formalisée est reconnue, quoique jugée difficile. Parmi les constats qui rendent indispensable, selon l'échantillon sondé, la conduite d'une politique documentaire concertée et validée, on citera la diversification documentaire qui impose des choix à différents niveaux, la multiplication des secteurs dans la bibliothèque, l'aménagement des espaces de libre accès, la circulation de l'information entre établissements, la diversification des publics qui conduit à s'interroger sur les services à rendre, enfin la justification budgétaire dans un contexte de restriction et la légitimité politique, imposée ici ou là dans des municipalités ostensiblement prescriptives, qui ne sont pas nécessairement toutes méridionales ou d'extrême droite.

Objections

L'enquête pointe aussi des objections, telles que l'impossibilité d'être objectif, le manque de temps, la difficulté d'anticiper sur la production éditoriale, l'imprévisibilité des publics. En filigrane, l'auteur y décèle une inquiétude et une interrogation sur le changement et ses risques, ainsi que le sentiment que la préconisation d'une politique documentaire dévaluerait le travail d'acquisition que les bibliothécaires ont mené jusque là.

Aussi, pour résoudre ces oppositions, Bertrand Calenge propose-t-il une méthodologie bibliothéconomique fondée sur cinq impératifs : distanciation, négociation, objectivation, action, intégration. Si les techniques et les procédures qui permettent la concrétisation de ces impératifs ne sont pas présentées comme des panacées, elles contribuent en revanche « à professionnaliser ce qui, finalement, est le coeur du métier des bibliothécaires et la source de leurs activités, la gestion des collections », à l'opposé de la tentation, toujours forte chez les professionnels, de reproduire, dans leur activité prescriptive, « un univers intime ».

L'étude des préalables

Les première et deuxième parties de l'ouvrage sont consacrées à l'étude des préalables à toute politique documentaire et à la construction des stratégies. Les préalables sont l'analyse des collections existantes (le projet de l'auteur exclut la problématique spécifique des bibliothèques de patrimoine et se concentre sur les bibliothèques municipales, départementales de prêt, universitaires et de grands établissements), les actions préliminaires à mener sur celles-ci (désherbage, cartes documentaires, réseaux), l'évaluation des pratiques, des publics, de l'environnement, l'instauration des paramètres et indicateurs de la future politique documentaire (paramètres liés aux collections, aux services et aux publics).

La construction de la stratégie documentaire se doit de dépasser les tensions qui existent dans la constitution des collections : présence du fonds existant, qui appelle une continuité, pression des utilisateurs, qui pousse la bibliothèque à vouloir les satisfaire, besoins recensés de publics variés ; conviction des bibliothécaires, enfin, quant à la mission culturelle et éducative de la bibliothèque. Pour résoudre ces tensions, la stratégie documentaire passe par le développement d'une culture de l'évaluation dans la bibliothèque, l'adoption d'une logique de conduite de projet, l'intégration du projet documentaire dans la continuité et la responsabilisation des acteurs. Ce sont les objectifs, mesures et procédures de constitution et de gestion des collections que décrit cette seconde partie de l'ouvrage, à l'aide de divers scénarios qui épuisent tous les contextes possibles sans omettre aucun support.

Les outils des stratégies documentaires

La dernière partie présente les outils des stratégies documentaires de neuf communautés et bibliothèques françaises, à laquelle s'ajoute la bibliothèque cantonale et universitaire de Lausanne. L'échantillon, qui eût pu être plus important, suffit néanmoins à pointer une variété d'approches et une belle diversité de tailles et de structures d'établissement, permettant à chacun d'y trouver des pistes et des repères utilisables.

Mais le lecteur aurait grandement tort de sauter le bref chapitre qui fait charnière entre les deuxième et troisième parties de l'ouvrage. Avec la modestie qui sied à tout vrai pédagogue, Bertrand Calenge le qualifie d'interlude, alors que c'est lui qui donne au livre son assise politique. Plus qu'un catalogue (et surtout pas un catéchisme) de commandements idéologiques ou déontologiques pour l'exercice d'une politique documentaire, ces quelques passages forment plutôt une sorte de partage des eaux, une poétique de la bonne manière de poser les problèmes, avant d'imaginer les solutions. L'objectivité des savoirs dans la collection, les notions de qualité et de pluralisme y apparaissent dégagées des brumes et des malentendus qui souvent les entourent, de même qu'y sont clairement analysées et dédramatisées les relations de la bibliothèque avec ses tutelles.

En replaçant la politique documentaire au coeur de la bibliothèque et de la bibliothéconomie, ce livre est aussi une contribution à la redéfinition de la bibliothèque et de ses missions, à la recherche de son unité perdue (?) à travers ses avatars, ses interrogations et ses combats au cours du dernier demi-siècle.