Le jury du prix du Livre Inter

Portraits de lecteurs

Martine Burgos

Martine Poulain

Depuis 1975, date de la création du prix du Livre Inter, Radio France donne à ses auditeurs l’occasion de manifester leur passion pour la lecture et leur intérêt pour l’actualité littéraire. Entre janvier et mars, un appel est quotidiennement lancé sur les ondes, invitant les auditeurs de la station à faire acte de candidature par écrit pour devenir l’un des vingt-quatre membres d’un jury qui se veut « populaire ». La liste des dix romans soumis à leur choix est établie chaque année après consultation d’environ trente-cinq critiques littéraires de la presse française. Entre septembre et mars, ceux-ci désignent les romans qu’ils préfèrent parmi ceux qui n’ont pas encore été couronnés par les grands prix littéraires.

Une audience importante

Le succès de la manifestation ne s’est jusqu’à présent pas démenti, au contraire. Chaque année, le comité de lecture de France Inter, chargé de sélectionner les heureux élus, reçoit des milliers de lettres. Nous avons dépouillé les lettres de l’année 1991, soit 2 261 courriers. Ces lettres sont de genre, longueur et format variés, allant de la simple carte de visite au récit de vie, parfois sous forme de dialogue ou même en vers. Chaque auditeur a interprété à sa manière les appels entendus quotidiennement à la radio et dont une annonce résume parfaitement le propos : « Donnez-nous envie de vous connaître ». Il ne s’agit donc pas d’envoyer un simple « CV », mais un document aux contours indéfinis, apte à témoigner à la fois du statut et de l’expertise de lecteur et, plus généralement, de la valeur « humaine » du candidat.

L’appel à l’exercice biographique est implicite mais clair ; la référence à la capacité, par une « présentation de soi », d’intéresser, d’émouvoir autrui et, ainsi, de retenir son attention, voire de le séduire, est explicite. Le destinataire collectif qui sollicite ce courrier est un groupe composé de personnes anonymes, mais que les auditeurs identifient naturellement à celles qui font « leur » radio. Ce qui facilite un jeu de séduction quelque peu narcissique, l’auditeur s’adressant à un médium qui n’existe que de l’écoute et de la reconnaissance que lui-même lui consent.

Le corpus que nous avons examiné est impressionnant en termes tant quantitatifs (ce sont près de 10 000 feuilles manuscrites que nous avons lues et analysées) que qualitatifs. Il autorise en effet des approches et des questions multiples. Certaines relèvent de la sociologie classique : qui sont ces candidats, en termes d’appartenance sociale, d’origine géographique, d’âge, de sexe, etc. ? Qui sont ces auditeurs, qui non seulement sont lecteurs, mais souhaitent, le temps de quelques semaines, devenir critiques et juges ?

D’autres questions concernent l’image que les candidats cherchent à donner d’eux-mêmes, le profil de lecteur qu’ils mettent en avant dans l’espoir de convaincre le comité de sélection, leurs pratiques culturelles, leurs goûts en matière littéraire, la place qu’ils prêtent à la lecture dans leur vie, etc.

Nous nous contenterons ici de dégager les traits dominants de ce matériau exceptionnel en ce qu’il nous livre les représentations que se font du livre et de la lecture, à un moment donné, des lecteurs à la fois passionnés et ordinaires. Il faudrait, pour que la leçon porte tous ses fruits, procéder au même examen tous les dix ans – en souhaitant longue vie au prix du Livre Inter…

Qui sont les candidats-jurés ?

Les lettres de candidatures affluent de tout le territoire français, d’outre-mer et même de l’étranger. Comme on pouvait s’y attendre, les trois régions les plus représentées sont celles qui comptent la plus forte concentration d’habitants : Paris (10 % du corpus), la région parisienne (13,5 %), la région Rhône-Alpes (11 %) et la région Provence-Alpes-Côte d’Azur (10 %).

Le caractère urbain de la résidence des candidats est plus ou moins accentué selon les régions : entre 35 % et 60 % des candidats de province écrivent de lieux relativement éloignés des villes importantes.

On note d’ailleurs l’importance que prend, dans un nombre considérable de lettres, l’évocation d’un rapport heureux à la nature, vécu au quotidien, avec toutes les connotations bucoliques qui s’y attachent.

Une nette majorité de femmes

Les femmes prédominent nettement (72,5 % du corpus). Ce qui n’a rien de surprenant puisqu’elles sont, de manière générale, plus nombreuses à écouter France Inter, plus lectrices et, surtout, plus adonnées aux pratiques de sociabilité autour de la lecture que les hommes, se livrant plus volontiers à l’écriture intime, etc. Cependant, un quart de candidats masculins est une proportion qui n’a rien de négligeable. Les lettres envoyées par les hommes sont assez différentes, dans leur motivation et leur argumentation, des lettres de femmes.

La pyramide des âges

La pyramide des âges présente quelques caractéristiques spécifiques : très peu de moins de 18 ans ; les moins de 30 ans – période des études et d’entrée dans la vie – représentent 22,6 %, tandis que les 31-40 ans – installés, en famille – sont les plus nombreux (26 %). Dans ces deux dernières catégories, on trouve beaucoup de femmes, en congé parental, disposant ainsi d’un peu de temps pour lire et souhaitant conserver un lien actif avec le monde extérieur. On constate ensuite une baisse de participation, légère chez les 41-50 ans, accentuée chez les 51-60 ans, pour des raisons difficiles à élucider.

On peut toutefois faire l’hypothèse d’une pression plus importante de la vie professionnelle, puis d’un détachement vis-à-vis des enjeux de l’actualité littéraire chez des personnes qui se sentent « faites », dont la vie a pris plus ou moins définitivement forme ou, au contraire, que la crise atteint et mobilise sur des domaines plus directement pratiques que la lecture.

Les plus de 60 ans participent davantage même si, selon Maryse Hazé, organisatrice du prix, leur nombre aurait eu tendance à diminuer au fil des ans. Pour des raisons liées sans doute à la volonté de donner une image « dans son époque » des goûts littéraires des auditeurs et, par-delà, de la station elle-même, les retraités sont quelque peu délaissés lors des sélections. Ils s’en seraient rendu compte, ce qui aurait conduit nombre d’entre eux à ne point persévérer.

Catégories et métiers

La répartition socioprofessionnelle par catégories met en évidence la prédominance de deux groupes : cadres supérieurs et professions libérales (27,6 %), cadres moyens (21,6 %). Viennent ensuite les employés (11 %) et les étudiants (8,5 %). Les agriculteurs (souvent des convertis d’origine urbaine), petits commerçants ou artisans sont très peu représentés. Quant aux gros commerçants et industriels, ils sont sept en tout et pour tout, autant que d’ouvriers.

Tout aussi significative est la répartition par branches professionnelles. Presque un candidat sur trois est un enseignant, un sur cinq professeur dans le secondaire, souvent des professeurs de lettres mais pas exclusivement. La présence des enseignants n’étonnera guère dans ce type de manifestation. Ceux qui écrivent intègrent spontanément à leur fonction pédagogique la transmission du goût de la lecture aux élèves. Ils sont évidemment conscients du caractère particulier de leurs compétences de lecteur professionnel. Ils sont nombreux, cependant, à revendiquer le droit de participer au jury du prix du Livre Inter au titre de lecteur ordinaire, craignant même que l’aveu de leur métier ne les desserve auprès du comité de sélection, comme si une approche analytique des textes, un savoir-faire trop élaboré, risquaient d’entraver le rapport avant tout sensible au texte, l’expression spontanée d’un plaisir de lecteur, qualités attendues d’un juré du Livre Inter.

On s’étonnera, en revanche, de la forte représentation des métiers de la santé (13,6 %), auxquels on est tenté d’adjoindre ceux qui travaillent dans le secteur social (6 %), tant les préoccupations des uns intéressent et concernent la pratique professionnelle des autres. Ces hommes et ces femmes interviennent sur des lieux de souffrance individuelle et collective, partageant une vision du monde « humaniste », faite de compassion et de solidarité. Éducateurs, formateurs, infirmières, ergothérapeutes, assistantes sociales, médecins, psychologues… écrivent pour parler de leur goût de la lecture comme moyen de prolonger et compléter ce que la pratique de leur profession leur révèle de la nature humaine, ou comme refuge personnel contre les tensions générées par un métier éprouvant. Quant aux lecteurs qui exercent dans le tertiaire (poste, banque, assurance, immobilier, quel que soit le niveau hiérarchique), la passion du livre leur est un dérivatif puissant à l’ennui, à la routine, un recours contre le vide. Ils représentent 19 % du corpus, soit presque autant que les professeurs. On pouvait escompter, à l’inverse, une présence plus forte des métiers du livre : leurs représentants ne sont que 3 %, le plus souvent des documentalistes, comme si l’habitude d’entrer dans les intérêts et les goûts d’autrui, pour le conseiller, l’orienter dans ses choix, finissait par provoquer une sorte d’abnégation des goûts propres qui les décourage de faire acte de candidature.

La situation familiale

Beaucoup d’indices convergent en effet : la rédaction d’une telle lettre est une démarche éminemment personnelle et revendiquée comme telle, même si, de temps en temps, le signataire évoque les encouragements d’un entourage, conjoint ou amis. Ainsi, nous ne connaissons la situation familiale que de la moitié des candidats. Pour ceux dont nous savons qu’ils vivent en couple (75 %), l’indication de la profession du ou de la partenaire est exceptionnelle. Dans ce type de démarche, la mise en évidence d’un statut social, à la définition duquel le conjoint contribue largement, ne s’impose à l’évidence pas. Comme si le lecteur voulait être entendu avant tout comme une personne que la lecture soustrait aux conditionnements et aux déterminismes de l’existence. Dans la mise en scène de soi comme lecteur et juré potentiel, lire reste une activité qui s’exerce le plus souvent dans un cadre, certes privé, à la maison, mais une activité solitaire, pas nécessairement partagée avec les proches 1

Beaucoup de femmes soulignent que l’espace et le temps de la lecture sont arrachés à l’emprise du quotidien, qu’on s’accorde la lecture une fois les tâches domestiques assurées, comme une récompense, pendant la sieste du bébé, après la vaisselle, mais surtout et avant tout la nuit, au terme d’une journée dont les impératifs exigent une gestion impitoyable du temps 2. Soutien à la prise de conscience de soi et à l’esprit critique, raffinement de la sensibilité, ouverture sur des ailleurs insoupçonnés, expériences de l’altérité, la lecture – et il s’agit ici, principalement, de lecture romanesque – se pratique au bénéfice d’un individu qui tient à cultiver et préserver une intériorité souvent rêveuse, parfois rebelle, contre la pression d’un entourage indifférent, voire hostile – des parents, un mari, des collègues. Il arrive cependant que les lettres proposent le tableau d’une famille où des lectures et des livres sont échangés et partagés. C’est alors l’intimité d’une petite communauté conviviale, souvent élargie aux amis, qui fait corps et que la lecture révèle et entretient.

Profils de lecteurs : la plénitude

Le plus souvent, si la lecture s’inscrit dans un cadre de vie (serein ou conflictuel), elle est, plus profondément, une activité qui relie le sujet dans son existence singulière au « monde » (au travers des représentations que la littérature en offre), plutôt qu’au cercle étroit des proches :

« J’aime les livres, les couchers de soleil sur la gravure, les livres, les rires de mon bébé, les livres, la Grèce, l’Italie, l’Irlande, les livres, le champagne en apéritif, les livres, la fumée des havanes de mon mari, les livres, les émotions, les fortes et les douces, les livres, le théâtre, les livres… »

C’est ainsi que se décrit une jeune femme, habitant près de Toulouse, institutrice, en disponibilité pour élever son enfant. Dans ce fragment, on découvre les traits les plus caractéristiques d’une des figures types de notre corpus : une femme sûre d’elle-même, de ses goûts, de ses désirs, heureuse en famille, dynamique, sensuelle, cultivée, prête à toutes les aventures, ne renonçant à aucun plaisir, la lecture intervenant en leitmotiv comme le moment indispensable de la détente, du retrait et du ressourcement. La femme qui écrit à France Inter appartient plutôt aux classes moyennes. Elle exerce un métier qu’elle aime mais peut y renoncer provisoirement si d’autres devoirs, qui sont aussi des plaisirs, la sollicitent. Pas question de sacrifier au travail les joies de la famille, de la convivialité amicale, le souci de soi, de son épanouissement personnel, intellectuel, affectif, les plaisirs exaltants pris au contact avec la nature, dans la découverte du monde, par le voyage (thème insistant) ou la lecture, qui rend possible l’accomplissement d’une vie.

Ce discours récurrent est tout imprégné d’un optimisme volontariste qui s’insurge orgueilleusement contre le discours de la « galère ». Il résonne ainsi des stéréotypes d’époque, dans les réserves mêmes qu’il exprime (la « culpabilité » de la femme qui ne parvient pas à assumer parfaitement toutes ses tâches). La lecture est source d’équilibre dans une existence comme « condamnée » au bonheur et à l’action. Tel est le prix à payer, du point de vue d’une majorité de lecteurs (essentiellement lectrices), pour oser faire acte de candidature.

La souffrance ou le déclassement

D’autres lettres reconnaissent à la lecture une fonction plus traditionnelle de soutien face au malheur. Elle est alors une activité qui permet de surmonter les épreuves de la vie, la solitude, liée au décès de proches, au divorce, au célibat mal vécu, à la maladie, au handicap, à la vieillesse :

« En Indochine, dans les pires moments et dans les pires endroits, j’avais toujours un bouquin dans mon sac, et l’imagination s’évadait. » (homme, ostéopathe, 64 ans.)

« Les livres sont mes compagnons de tous les instants, mes refuges et mes thérapeutes en cas de grosses fatigues ou de coups de cafards (…). Quand arrive fin juin et que je suis bien stressée, écœurée, harassée par le travail qui va se terminer pour deux mois, je rêve de l’ombre fraîche et accueillante d’un arbre au milieu d’une belle campagne et… d’un bon gros roman pour faire silence en moi, chasser les préoccupations terre à terre et laisser libre cours à mon imagination nourrie par le roman que je vais lire. » (enseignante)

Un troisième groupe de lecteurs domine le corpus, en moins grand nombre. Ceux-ci mettent en avant une trajectoire socialement plus mouvementée : quelques déclassés, des marginaux, en général par choix, des autodidactes, des personnes déplacées dans une région où elles se sentent mal accueillies, isolées, exilées de la grande ville, ou qui se sont trompées sur leur propre désir. Pour elles, la lecture est souvent le moyen de trouver une voie plus authentique, ne serait-ce qu’en leur facilitant la reprise des études :

« Après ces années d’enfance ensuquée et passive, j’avais eu l’espoir de m’envoler vers des contrées plus prometteuses. Lorsque j’ai atterri dans ce vieux mas des Cévennes avec une poignée de copains et que nous nous sommes mis derechef (sic) à élever des chèvres, cultiver le jardin, retaper la baraque, faire des fromages, marcher jusqu’à plus soif, plonger dans les ténèbres d’une vague recherche spirituelle, et, plus que tout, tenter de nous faire plaisir à chaque instant, j’ai bien cru avoir gagné mon paradis (…). Mais j’ai perdu mon rêve et mon prince charmant et il a bien fallu retourner à la vérité des autres. Au bruit, à la ville, aux regards qui se ferment, au froid, à l’anonymat de la foule, à la pollution de l’air, aux cages à lapins, au désarroi, à la solitude. » (s’occupe d’handicapés, 26 ans.)

Lire comme on respire

Les quelques extraits de lettres ont été choisis parce qu’ils permettent de sentir à quel point la sollicitation autobiographique a été entendue par les auditeurs de France Inter. Lorsque les lettres prennent la forme d’un récit de vie, c’est la part toujours essentielle de la lecture dans l’histoire de la personne qui est soulignée. La lecture est une dimension vitale du sujet. D’aucuns prétendent s’être fait lecteurs par eux-mêmes, ayant perdu jusqu’au souvenir d’un quelconque apprentissage. Une formule symptomatique revient : « Du plus loin que je me souvienne, j’ai toujours lu ». La lecture est alors ressentie comme une vocation, un goût inné. Une manière, à nouveau, d’assurer la spontanéité du jugement, son indépendance par rapport à tous les conformismes acquis :

« La légende familiale dit que j’ai ainsi appris à lire toute seule parce que je savais par cœur les histoires que j’aimais. Il est vrai que je ne me souviens pas plus d’avoir appris à lire qu’à manger ou à respirer. » (enseignante, professeur de français.)

« Pour moi, lire a toujours été un besoin aussi vital que manger et dormir. » (inspectrice des postes.)

Des lecteurs boulimiques

Si le stéréotype de la lecture comme une activité naturelle, un besoin quotidien dont la satisfaction est nécessaire à la survie, abonde dans le courrier des auditeurs, un autre, qui lui est apparenté comme son exacerbation (violemment déniée) au risque du consumérisme, fait l’objet de très nombreux développements et exercices ludiques d’écriture. On le constate amplement : pour beaucoup de candidats, il paraît prioritaire – et pertinent par rapport à la finalité de la lettre (convaincre qu’on serait un bon juré) – de présenter le goût de la lecture comme une passion dévorante. Cette passion peut entraîner la boulimie comme modalité particulière d’appropriation des livres. Ici, l’appétit de lecture n’est jamais en panne.

Au contraire, lire creuse toujours davantage le besoin de lecture. Un livre de chevet ne suffit pas au boulimique ; il faut à son bonheur des empilements de volumes, une bibliothèque tentaculaire, des étagères qui croulent, de la prolifération, de l’excès, des bacchanales de lecture, auxquelles il rêve de s’adonner dans l’oubli des limites de temps et d’espace, le refus des hiérarchies de genre, sans plan ni raison, sans vulgarité non plus, car la plénitude n’est pas gavage. Cette boulimie est donc généralement joyeuse.

Largement majoritaire chez ces lecteurs, elle semble triompher sans mal du modèle de dégustation lente, prudente, toujours à la recherche de l’excellence, propre à la tradition lettrée, qui inspire une minorité de candidats. On peut cependant percevoir dans l’ostentation boulimique quelques traces, parfois, d’un sentiment de culpabilité, comme si l’autre discours continuait de hanter l’imaginaire des lecteurs. En témoignent ces deux extraits qui suggèrent, par leurs réserves et leur ironie mêmes, la difficulté qu’ont les rédacteurs des lettres à préciser la juste position à tenir, s’adressant au comité de sélection, entre les deux dérives qui menacent un « jury populaire » : la culture de masse et l’élitisme :

« Je lis tout ce qui me tombe sous la main, je suis une boulimique de la lecture, je fais provision de livres comme d’autres font, à l’approche d’une guerre, provision de victuailles (…). Mais, comme toute boulimique, je rejette beaucoup, j’ai parfois tout oublié d’un livre que j’ai lu un an auparavant (…). » (inspectrice des postes, 36 ans.)

« Je ne suis pas une lectrice modèle, idéale, je ne suis pas comme le petit Marcel Pagnol qui dévorait n’importe quoi, pourvu que ce soit des mots. Moi, je sélectionne, je suis “difficile”, je ne veux que des chefs-d’œuvre, d’illustres auteurs et ne supporte pas qu’on me parle de mon époque, de mon pays à cette époque. » (lycéenne.)

Des lecteurs éclectiques

Avec la boulimie, une autre caractéristique de la pratique de lecture est mise en avant par les auditeurs de France Inter : l’éclectisme. Modernes, d’esprit ouvert, ces candidats jurés revendiquent, de manière générale, le droit de goûter à tout, de tout aimer. L’éclectisme n’est pas nécessairement la dispersion. Il est une manière de rester disponible, ouvert à la richesse inépuisable des expériences de vie que les livres proposent. Il est bon de profiter de l’extrême diversité des livres, différents par leur forme, leur sujet, leur écriture, et qui autorisent des aventures sans cesse renouvelées à la sensibilité et à l’intelligence du lecteur :

« J’ouvre un livre : je pénètre dans la vie des êtres, je respire, je souffre avec eux, partage leurs joies et leurs espérances. La porte de leur maison est toujours ouverte, leur jardin jamais clos, leur pays sans frontière. Le quotidien s’éloigne avec ses jours mornes, ses tourments, ses échecs. Les mots m’enveloppent comme un voile magique et page après page se déroulent les étapes d’un passionnant voyage souvent trop tôt achevé. » (femme, agent commercial dans l’import-export, 36 ans.)

« Quels voyages magnifiques je fais dans le temps, dans l’espace et dans le cœur de l’homme grâce à la lecture. » (institutrice en disponibilité)

« Je dois avouer que j’aime la lecture, moins pour les connaissances qu’elle apporte que pour le plaisir qu’elle procure, plaisir d’être emportée dans un univers différent, dans d’autres périodes de l’histoire, dans des aventures que je ne vivrai certainement jamais. » (inspectrice des postes, 36 ans)

L’éclectisme manifeste la dimension de la quête qui est le propre de l’homme moderne. Dans un monde ouvert par les médias, celui-ci ne saurait évidemment se satisfaire des règles de jugement édictées par des choix esthétiques exclusifs. Lorsque les occasions de déplacements et de rencontres, réels ou virtuels, se multiplient, quand la curiosité est constamment tenue en éveil, les convictions attachées à des systèmes de valeurs consacrés par une tradition sont rarement épargnées et les connaissances seulement provisoirement établies. Ainsi l’éclectisme des lectures revendiqué par les candidats au jury du Livre Inter participe de la recherche du sens à donner à notre univers, à notre vie, qui est un sens toujours à construire, dans la fréquentation des autres (autres réels, autres fictionnels), grâce auxquels nous nous ouvrons à d’autres représentations, d’autres expériences, d’autres imaginaires et sensations du monde.

Mais la plupart des candidats soulignent que leur intérêt ne se limite pas à l’intrigue ou à l’univers évoqué par le texte. Pour que le voyage littéraire ait lieu, il faut que les forces du voyageur ne s’épuisent pas dans les péripéties du parcours et que les découvertes du voyage valent la peine qu’on y prend. Les lecteurs sont pleinement conscients de la qualité de leur lecture. Ils ont acquis des compétences, précisé leurs attentes par une pratique assidue qui les rend exigeants : « A force de lire, je suis devenue sensible au style de l’auteur, en sus de l’histoire racontée ». L’amour des mots est très souvent cité à l’origine de la passion de lire, pour leur force évocatrice, leur matière sonore, leur musicalité : « J’aime que la langue soit magnifique ». Cette magnificence est aussi une victoire sur une forme de pauvreté particulièrement douloureuse, celle du monde intérieur, lorsque le sujet dispose de peu de mots pour dire le monde alentour.

Les lecteurs réels

Prenant souvent la forme d’un autoportrait ou d’une autobiographie de lecteur, les lettres sont aussi des lettres de motivation dans lesquelles sont avancées les raisons de la candidature. Ces raisons sont de deux ordres, intimement liés. On y trouve en effet une défense et illustration du lecteur comme juré virtuel possédant les qualités qui le prédisposent à faire particulièrement bonne figure dans un jury tel que celui du Livre Inter.

Un lecteur représentatif

Outre la passion et la compétence, le candidat possède une caractéristique essentielle : il est un lecteur représentatif de la masse des lecteurs anonymes, ceux-là mêmes dont le jury devra être l’émanation, le porte-parole, le reflet.

Ainsi, l’appartenance du lecteur aux « classes moyennes » – son identité de « Français moyen », de « Monsieur » ou « Madame Tout-le-monde » – est précisée comme un atout dans la mesure même où elle s’accorde parfaitement à ce qui fait la spécificité du prix : être décerné par un jury de lecteurs, de non-professionnels, que rien ne distingue de leurs congénères, sinon cette passion commune de la lecture, totalement désintéressée au demeurant en termes de profit matériel ou social. Si le prix du Livre Inter est le seul « prix démocratique », c’est parce qu’il « donne la parole aux lecteurs, cette grande famille anonyme qui fait vivre les romans » (homme, professeur de français d’école normale, 36 ans), aux lecteurs « de France et de Navarre qui font le succès du livre. » (étudiant-ingénieur, 23 ans.)

« Vous voyez que le citoyen lambda, sorte de “poinçonneur des Lilas” peut avoir son mot à dire. » (femme, 64 ans.)

« Je suis ce genre de citoyen moyen que l’on rencontre dans quelques coins de librairie ou de bibliothèque. » (homme, 70 ans.)

« Mes goûts : ceux, inclassables, d’une “accro” de la lecture issue des classes moyennes. » (femme, professeur d’allemand, 42 ans.)

Un professeur de français de 38 ans s’inquiète cependant : « Des gens comme moi, vous devez en avoir des tonnes ». Et, en effet, à quel titre prétendre à l’honneur d’être choisi comme juré, distingué comme personne singulière, dès lors qu’on fait de son appartenance à la moyenne un motif essentiel de candidature ? C’est l’une des ambivalences, et non des moindres, qui ressort du corpus. Seule la conviction qu’on jouera son rôle de « représentant des lecteurs anonymes » (une agricultrice de 57 ans), avec la modestie et la sincérité la plus totale, permet de déjouer les pièges d’une dialectique difficilement gérable entre appartenance revendiquée à la moyenne et mise en relief d’une singularité.

Un point de vue personnel

Car, bien entendu, le candidat écrit en son nom propre et prétend énoncer un point de vue personnel sur les livres et la lecture.

Dans l’expérience littéraire, ce qui relève du personnel est assimilé, en premier lieu, à un vécu émotionnel :

« Chez nous, on est un peu plus porté sur l’anecdote et l’émotion que sur le cérébral (…). Je ne suis pas ce qu’on appelle une grosse tête (…). Si vous voulez un cœur dans votre jury, faites-moi signe. » (homme, ingénieur d’études au CNRS.)

« Bien plus tard, cependant, et cette révélation fut plus émouvante que la première, quoique plus lente, je compris que le livre s’adressait moins à mon intelligence qu’à mon cœur. » (enseignant.)

Les candidats-jurés veulent ressentir avant de juger, à l’inverse du spécialiste qui appréhende froidement le texte, le tient à distance, l’analyse sans se laisser prendre par la fiction – démarche qui rate l’essence même de l’art dont la visée est, en s’adressant à la sensibilité de chacun, la recomposition d’un homme plus authentique, plus généreux, plus simple, ouvert aux autres, étranger en tout cas aux calculs sordides d’intérêt, aux marchandages et combines entre éditeurs, critiques et écrivains, qu’on soupçonne d’être à l’origine de bien des prix décernés par les plus prestigieux jurys.

Le risque et la confrontation

Par son mode de recrutement et son fonctionnement le jury du prix du Livre Inter peut ainsi prétendre être « le seul qui soit au-dessus de tout soupçon » (homme, médecin au service militaire). En effet, nombre de lettres mettent en avant que ce jury serait le seul où les lecteurs seraient représentés dans la diversité de leurs goûts et de leur origine 3, où chaque œuvre, quels que soient le courant, le genre auquel elle se rattache, la notoriété de son auteur ou l’importance de sa maison d’édition, bénéficierait de la même qualité et attention de lecture. Toutes les œuvres défendues le seraient à égalité de chance.

Le plaisir de partager

Un autre attrait de ce jury est l’absence supposée de rivalité, du souci de briller, de l’emporter sur l’autre qui caractériserait, dans l’esprit des candidats, les rapports entre ces gens réunis par le seul désir de partager, d’échanger, le plaisir de se retrouver, enfin, « parmi les siens » (femme, 25 ans, prothésiste), au milieu de ses « pairs lecteurs » (homme, 52 ans, greffier), pour « prolonger la lecture par une réflexion critique avec d’autres » (femme), « éprouver à leur égard une proximité plus vive encore » (homme, enseignant). Une lectrice souligne l’intérêt d’être juré en termes de « défense de ses opinions morales », mais dans un cadre de partage et de dialogue qui exclut toute violence polémique. L’important est d’expérimenter, avec des inconnus, « des personnes que l’on n’a jamais rencontrées » (homme, universitaire), une démarche de recherche et de questionnement, à propos d’un objet – le roman – qui touche d’abord la sensibilité, en amont des prises de position rationalisées, des affirmations identitaires dogmatiques et sectaires. C’est à une aventure humaine qui les trouble et les sorte de leur confortable routine, d’« une vie étroitement normale » (homme, professeur de gymnastique) que ces lecteurs, qu’on a vus si fiers de leur bonheur, aspirent.

Une expérience risquée, utile et responsable

C’est une expérience risquée, du point de vue de certains candidats, qui leur permettra de se situer. « Je suis un lecteur moyen », avoue un chauffeur de taxi de 68 ans, « j’aimerais voir si je me comporte bien vis-à-vis des autres lecteurs ». C’est aussi une expérience utile parce qu’elle oblige à une lecture « altruiste ». On s’apprête à lire « pour les autres » plutôt que pour soi, en essayant d’accorder sa subjectivité à celle des lecteurs ordinaires qu’on représente, les passionnés et les déçus, les assidus et les indifférents. De cette lecture altruiste, on tire aussi des bénéfices personnels. Comme lors de l’enregistrement de lecture à voix haute, « on découvre une “nouvelle lecture”, c’est-à-dire destinée aux autres, donc plus profonde, plus complète. » (femme, interprète.)

Enfin, c’est une expérience responsable, parce qu’en participant au jury on intervient directement dans le champ de la production littéraire, on participe, au nom des lecteurs anonymes et silencieux, au procès de découverte et de reconnaissance des œuvres : « Être une fois, une seule, acteur d’un moment de la littérature contemporaine. » (homme, responsable de formation, 41 ans.)

Une contestation tempérée

Le jury du Livre Inter peut donc apparaître comme une sorte de contre-pouvoir disputant aux institutions établies (éditeurs, critiques, écrivains) le droit d’intervenir dans un espace public dont elles ont confisqué les voies d’accès à leur profit. En même temps, les lecteurs ne résistent pas tous à l’attrait de ces mondes dont les médias – à commencer par la radio – entretiennent le prestige et le mystère :

« Faire partie du jury du Livre Inter serait pour moi, qui habite en province, une occasion unique de rencontrer des écrivains, le monde de l’édition et de la création littéraire. » (homme, directeur de mission, 36 ans.)

Être juré, ce serait « connaître l’atmosphère d’un jury de prix littéraire », « approcher le monde littéraire », « accéder au cénacle », être choisi pour figurer parmi « cette crème-de-l’élite-du-haut-du pavé ». Paris, à ce titre, reste « la ville rêvée », le lieu emblématique d’une expérience où l’idée de participation active s’accorde, sans rivalité ni calcul, avec celle de rencontre et d’échange entre des acteurs (le public, les écrivains) devenus partenaires réels d’un geste consensuel : fêter le livre et la lecture.

Les goûts littéraires

Il resterait à traiter la question des goûts mis en avant par les lecteurs pour légitimer leur démarche de candidature. Pour les cerner, nous avons fait un relevé systématique de tous les noms d’auteurs cités dans les lettres, sans discrimination : qu’ils soient auteurs de référence, patrimoniaux ou d’actualité, auteurs-phares d’une vie de lecture, auteurs de chevet ou n’existant que par le souvenir d’une révélation, écrivains bien aimés ou (plus rarement) exécrés, auteurs faisant l’objet d’un intérêt passager lié à la simple distraction, écrivains attachés à l’enfance du lecteur ou à son âge mûr, ils contribuent tous, à divers titres, à la formation personnelle des lecteurs. Nous obtenons ainsi une liste impressionnante de plusieurs centaines d’écrivains parmi lesquels nous avons retenu pour l’analyse seulement les cent onze nommés plus de vingt fois et qui composent le Panthéon littéraire des lecteurs-candidats.

Les romanciers du XXe siècle l’emportent largement, les auteurs vivants étant légèrement plus nombreux que les morts. Shakespeare, Molière et Racine sont les seuls dramaturges à hanter la mémoire des lecteurs. Quant aux poètes, ils sont cinq, très attendus : Baudelaire, Verlaine, Rimbaud, Éluard et Prévert. Les écrivains français représentent 70 % des auteurs les plus cités et, dans le domaine étranger, c’est la littérature nord-américaine, avec onze romanciers, qui est la mieux représentée, suivie de l’italienne et de la russe (quatre auteurs chacune).

Les neuf écrivains qui font les meilleurs scores sont des romanciers : quatre appartenant au domaine classique établi (Balzac, Zola, Proust et Camus), une romancière sur la bonne voie (Yourcenar), quatre écrivains en activité, Jean Rouaud, qui venait de remporter un énorme succès avec Les Champs d’honneur, Jean d’Ormesson dont le nombre de citations tient probablement au fait qu’en 1991 il est président du jury, Milan Kundera, à la notoriété déjà établie, et enfin Daniel Pennac qui, avec La Petite Marchande de prose, avait reçu le prix du Livre Inter l’année précédente.

Dans ce palmarès, on le constate, rien de révolutionnaire. Les auditeurs de France Inter affichent des goûts équilibrés entre la révérence à l’égard des classiques et la curiosité des productions contemporaines. Les œuvres les plus fréquentées ne sont ni d’avant-garde ni vieux jeu, pas non plus de mauvais genre. Elles occupent les suppléments littéraires des quotidiens, obtiennent des comptes rendus dans les magazines littéraires, on en parle dans les émissions de télévision ou de radio, elles obtiennent des prix… Elles participent, honnêtement, au maintien d’une certaine qualité littéraire, renouvelant sans la bouleverser la tradition du roman essentiellement français. L’éclectisme de leurs goûts n’apparaît pas si grand que les lecteurs le prétendent. Leur liberté de choix, qu’ils veulent, en principe, sans limite, ils la pratiquent avec pas mal de prudence. Mais à ce corpus de livres autour desquels s’établit le consensus critique des experts eux-mêmes, les lecteurs ordinaires apportent, par leur passion même, un supplément de force et de profondeur.

Donner la parole aux lecteurs passionnés

L’analyse de ces lettres d’auditeurs-lecteurs, dont on n’aura donné ici qu’un très bref aperçu, se révèle particulièrement riche. La sociologie de la lecture, tout comme les politiques du même nom, s’est concentrée, ces dernières années, sur les deux extrêmes du spectre : les petits lecteurs, voire les illettrés d’un côté, les lettrés de l’autre. Il était temps d’entendre aussi les voix de lecteurs assidus, passionnés, enthousiastes, qui forment le cœur des amateurs de livres aujourd’hui.

Ces lecteurs, qui n’entendent pas laisser le soin de leur capacité critique aux seuls experts, affirment ici la place essentielle que celle-ci tient dans leur vie. Résolument critiques vis-à-vis d’une existence qui serait livrée à la seule satisfaction consumériste, se posant souvent, par exemple, en adversaires de la télévision, ils conçoivent la lecture comme ce qui leur permet de sublimer la banalité et les difficultés de la vie quotidienne, comme ce qui donne sens à leur propre existence, à leur relation à autrui et au monde. Quelque peu narcissiques, ils font, par le contact des textes, une expérience mesurée de l’altérité, qui leur permet de savourer leur existence propre, ainsi tranquillement transfigurée.

Juillet 1998

Illustration
Liste des auteurs de référence cités dans les lettres des lecteurs candidats au jury du prix du Livre Inter (1991)

  1. (retour)↑  Cela n’exclut pas le désir ardent de transmettre le goût de lire aux enfants (ce qui demeure l’affaire des mères) ou une action militante de soutien à la lecture : près de 15 % des candidats participent à des bibliothèques tournantes, sont bénévoles dans des bibliothèques de quartier, etc.
  2. (retour)↑  « J’aime lire la nuit. Comme certainement beaucoup de lecteurs, je ne peux pas m’endormir sans avoir lu. Bien sûr je lis plusieurs livres en même temps. Il y a ceux du soir et ceux du matin. J’ai lu des livres le matin par petits quarts d’heure volés au sommeil. » (homme, technicien en électronique.) « J’y consacre chaque jour au moins trois moments : le matin, vite, après le petit déjeuner au lit, avant de me jeter dans mes habits et vers le boulot ; le soir, au lit encore, avant de m’endormir, même si c’est tard ; enfin, à n’importe quelle heure de la journée pour faire un break : quand je rentre ou quand je suis triste ; quand je suis fatiguée et avant de passer à autre chose, etc. » (femme, documentaliste.)
  3. (retour)↑  « Dans un jury dont la qualité et l’originalité sont liées à l’heureuse diversité de ses membres, peut-être y a-t-il une place pour un regard qui ne s’est jamais détaché du texte depuis l’enfance. » (homme, maître de conférences, faculté de lettres)