La médiathèque Jean-Pierre Melville

Christine Orloff

La médiathèque Jean-Pierre Melville 1, inaugurée en juillet 1989, vient de fêter son septième anniversaire. L’établissement ayant atteint, sinon l’âge de raison, du moins sa vitesse de croisière, nous avons désormais assez de recul pour porter un regard rétrospectif et critique sur cet équipement.

Un franc succès

Première constatation, le public vient et s’y plaît. Dès sa première année de fonctionnement, la médiathèque a connu d’emblée une affluence qui n’a jamais baissé. Si on retient comme critère de succès d’une bibliothèque de lecture publique les chiffres de fréquentation et le nombre de documents prêtés, on peut être légitimement satisfait du succès de l’entreprise. Avec une moyenne de 2 500 entrées par jour, on peut estimer à quatre millions le nombre de personnes ayant franchi le seuil de la médiathèque. Le total des documents prêtés chaque année, stabilisé autour de 650 000, la place en tête (avec son aînée, la bibliothèque Clignancourt, dans le XVIIIe arrondissement) dans le palmarès des chiffres de prêt du réseau des bibliothèques de la ville de Paris.

Au-delà de ces satisfactions quantifiées, la médiathèque nous a procuré des plaisirs d’ordre qualitatif : le prix de l’Équerre d’argent attribué par le Moniteur et un jury international d’architectes, a été décerné à Daniel et Patrick Rubin (Atelier CANAL), architectes de la médiathèque. La qualité du bâtiment a été largement remarquée par la presse professionnelle.

Sept ans après, nous avons le plaisir de constater que la médiathèque Melville a été choisie pour illustrer la couverture de l’ouvrage de référence en matière de construction de bibliothèques Bibliothèques dans la cité 2.

Le rôle de l’architecture

Au-delà de ces hommages anonymes et officiels, et au bout de plusieurs années de fonctionnement et de fréquentation quotidienne du bâtiment, comment analyser la réussite du projet, et dans quelle mesure l’architecture participe-t-elle à cette réussite ?

La médiathèque jouit d’une situation privilégiée et d’une implantation particulièrement pertinente au carrefour de deux artères importantes du quartier – c’est-à-dire facilement repérables –, les rues Nationale et de Tolbiac. Facilement identifiable, elle sert de point de repère dans le quartier. Nous avons eu la surprise de constater qu’elle était citée sur un panneau publicitaire pour aider les passants à localiser un lieu public ô combien fréquenté : le restaurant MacDonald du quartier. C’est dire si la médiathèque est une référence locale grand public !

L’environnement urbain

La médiathèque s’inscrit en revanche dans un contexte urbain difficile, très hétéroclite, où sont juxtaposés de multiples styles d’architecture. Impossible pour les architectes de jouer la carte de l’intégration dans le tissu urbain existant, puisque la médiathèque, voisine des tours de béton les Olympiades, est adossée d’une part à des immeubles HLM en brique des années 30, d’autre part à un immeuble de grande hauteur, typique des années 70.

En face, se côtoient la tour de la faculté de Tolbiac, de petits immeubles d’habitation début de siècle, et le célèbre ensemble des Hautes Formes construit par Christian de Portzamparc. Il fallait donc prendre un autre parti que celui – impraticable – de l’intégration formelle. Les architectes ont ainsi choisi, selon leurs propres termes, de souligner « l’importance civique » et les ambitions culturelles du projet, de manifester avec assurance, mais sans grandiloquence, le caractère public du bâtiment. Ils ont su éviter deux écueils opposés : celui de l’anonymat et celui de la monumentalité, intimidante pour l’usager novice.

Afin d’échapper à cet archétype, récurrent, selon Michel Melot 3, dans les fantasmes des architectes, de bibliothèque « lieu clos et demi-sacré », « centré sur lui-même et détaché du monde », les années 70 avaient opté pour le « mutisme architectural ».

Tournant le dos à la fois au modèle de bibliothèque forteresse du savoir et à celui du bâtiment passe-partout, les architectes ont conçu leur projet autour des deux concepts majeurs de transparence et de lisibilité. La force d’attraction de la médiathèque repose à l’évidence sur le choix du verre et, singulièrement, sur celui du verre blanc plutôt que d’un verre-miroir, opaque pour le passant. Je crois qu’on peut parler à son propos d’« architecture de lumière », dont Le Corbusier disait qu’elle est « naturelle à l’aspiration de tout homme ».

Une bibliothèque extravertie

L’atout majeur de la médiathèque Melville est d’être une vaste vitrine, ouverte de plain-pied sur la ville. La façade n’est plus un obstacle qui sépare le monde de la bibliothèque de la rue, mais une simple peau qui autorise l’osmose entre les deux espaces. La bibliothèque cesse d’être un sanctuaire, un lieu de fermeture. Les frontières entre l’intérieur et l’extérieur s’estompent, on pourrait presque la qualifier de bibliothèque extravertie. Le passant y est mis en situation de voyeur.

La façade, dévoilant les profondeurs de la bibliothèque et les activités qui s’y déroulent, est un appel, une invite pour le passant à entrer. Elle révèle l’intimité des lieux, le sage alignement des tables de lecture et des rayonnages, l’atmosphère studieuse. Le lecteur, exposé aux regards extérieurs, invite les passants à le rejoindre.

L’ingéniosité des architectes a permis de ménager, sur les deux façades vitrées, de longues coursives « décaissées » par rapport au niveau des plateaux, où les lecteurs qui veulent lire ou travailler s’installent à l’écart de la circulation de ceux qui choisissent leurs documents.

A son tour, le lecteur, protégé des agressions sonores de la rue par une épaisseur de verre isolant, devient lui-même spectateur et peut s’attarder dans la contemplation de l’agitation extérieure. Ces espaces de lecture sont particulièrement appréciés par le public et les tables y sont constamment occupées. Les lecteurs bénéficient de l’éclairage naturel sans avoir à souffrir d’une trop forte luminosité, le bâtiment recevant la lumière plein nord. Comme l’écrivait Louis Kahn : « Un homme avec un livre se dirige vers la lumière. Une bibliothèque commence comme cela. Il ne fera pas quinze mètres vers un éclairage électrique » 4.

Le choix du verre, assez banal dans la mesure où ce type de construction, alternative au tout béton, est désormais assez répandue, est en même temps assez paradoxal s’agissant d’un bâtiment abritant des livres, puisque chacun le sait, les documents imprimés craignent la lumière.

Cette hantise de la conservation resurgit fréquemment dans les questions des bibliothécaires qui visitent la médiathèque. Mais les documents prêtés subissent bien d’autres outrages que ceux du soleil, et nous n’avons pas vocation à la conservation. Signe des temps, indice des mutations que connaissent nos établissements, la médiathèque n’a pas été conçue autour du livre, et désormais « le souci des lecteurs prend le pas sur le souci des livres » 5.

Lisibilité et simplicité

Une autre caractéristique du bâtiment est sa grande lisibilité et la simplicité de son organisation interne. Le rez-de-chaussée et le premier étage, outre la zone réservée aux inscriptions et aux transactions, commune à tous les publics et à tous les supports, accueille les collections en prêt destinées aux adultes, tous supports confondus (livres, périodiques, CD, vidéos).

Le deuxième étage est entièrement consacré à la lecture et à la consultation sur place (aussi bien des usuels que des vidéos documentaires). Le dernier étage est dédié aux enfants. Chaque niveau possède son propre poste de renseignements. L’espace a été conçu de manière à décloisonner au maximum les fonctions et les sections et à favoriser la rencontre des publics.

Le système de construction retenu, des poutres autorisant de longues portées, dégage de vastes plateaux, librement aménagés, faciles à réorganiser si nécessaire. Ce système de plateaux libres autorise l’intégration des différents services et des différentes aires d’activité : bibliothèque et discothèque s’inter- pénètrent au premier étage. Aucune séparation non plus entre la consultation sur place des vidéos et celle des imprimés au deuxième étage.

L’escalier hélicoïdal, quant à lui, dans son écrin de verre cylindrique avec vue plongeante sur chaque niveau, assure la transition et facilite le passage symbolique entre les différents espaces « adultes » et « enfants ». Outre sa commodité sur le plan purement matériel, ce décloisonnement des sections permet en quelque sorte l’abolition des hiérarchies entre supports, permet une plus grande convivialité, le « brassage » des publics, et favorise la rencontre, non seulement des usagers, mais aussi des collègues.

Centralisation

Le système de « banque de prêt unique », qui avait été retenu dans le programme, contribue à assurer la cohésion de l’équipe. Tous les bibliothécaires, quelle que soit leur section d’appartenance, se rencontrent jour après jour en service public et assurent l’inscription de tous les publics, enfants et adultes, ainsi que les transactions pour tous les types de supports. Ceci est particulièrement appréciable dans un bâtiment comportant quatre niveaux, où la tentation est grande de se replier sur son étage et sa section.

Un autre avantage de cette centralisation est la simplification des démarches pour le « lecteur » qui n’a plus à attendre qu’une seule fois au prêt et au retour, même s’il veut emprunter ou rendre tous les types de documents de toutes les « sections ». Seuls revers de la médaille, une concentration assez disgracieuse des chariots de documents rendus qui ne seront remis en circulation que le lendemain matin et une affluence considérable du public aux heures de pointe.

Signalétique

Le décloisonnement des sections, allié à la clarté et à la simplicité de l’architecture intérieure, garantit l’efficacité de ce bâtiment, où le voyage est en quelque sorte « sans frontière » et l’orientation facile. Ce qui a permis d’éviter l’accumulation des panneaux signalétiques qui déroutent parfois autant qu’ils orientent.

Nous avions cependant attaché une grande importance à la conception et à la réalisation de la signalétique, pensant qu’elle participe non seulement à la fonctionnalité, mais aussi à l’image de marque de la médiathèque. Il ne fallait donc pas plaquer une signalétique standard, totalement hétérogène à l’architecture et à la décoration.

La signalétique a donc été confiée à une agence de graphisme qui a travaillé en collaboration avec les bibliothécaires et les architectes. Réalisée en sérigraphie blanche sur un support métallique noir mat, rappelant volontairement la traditionnelle ardoise, elle utilise une police de caractère très classique, proche du Garamont. Là encore, priorité a été donnée à la sobriété et à la lisibilité, avec une mise en valeur des titrages par rapport aux indices de la classification Dewey, peu explicites pour le profane.

Ont été exclus d’emblée l’emploi de logos et la multiplicité des couleurs qui créent surcharge et fatigue visuelle et entraînent, me semble-t-il, des difficultés supplémentaires de déchiffrement et de repérage. Je partage cette conviction avec Jean Gattégno, qui affirmait de façon quelque peu provocatrice dans une interview accordée en 1989 à Techniques et architecture que « le rôle principal de l’architecture n’est pas d’abord d’être fonctionnelle. (...) Il faut d’abord avoir le désir d’entrer dans une bibliothèque, puis d’y rester. Je suis convaincu que ce n’est pas simplement la richesse des fonds qui fait la bibliothèque, mais ce qu’on appelait autrefois, le cadre, l’atmosphère » 6.

Tout est détail

Un des charmes de la médiathèque Melville tient à la qualité de sa décoration intérieure et à sa cohérence avec le projet architectural. Les architectes ayant reçu une mission de décoration, ils ont pu aller jusqu’au bout de leur talent et montrer leurs capacités de designers, auxquelles, j’en suis sûre, les lecteurs sont sensibles. Le choix des couleurs est capital quand il s’agit d’habiller de tels espaces. Le vert profond, retenu comme couleur dominante de la bibliothèque (rayonnages, tables de lecture, bureaux, moquette), rehaussé par un rouge sourd et intense, qui revêt certaines cloisons, vient tempérer le caractère un peu froid de l’architecture de verre et d’aluminium.

Le choix du parquet (pour l’escalier hélicoïdal et le rez-de-chaussée), comme celui de certains éléments de mobilier (fauteuils Le Corbusier pour l’espace des périodiques, lampes de bureaux opalescentes sur les tables de lecture, banquette de cuir rouge sur les coursives audiovisuelles) confèrent à la bibliothèque un caractère d’intimité à la fois chaud et cossu, qui fait qu’on s’y sent chez soi pour lire, travailler ou rêver.

Une grande partie du mobilier, hormis les rayonnages des plateaux et les chaises (pour des raisons évidentes de réassortiment) a été dessiné par CANAL avec un souci poussé du détail et une grande élégance ; en particulier les banques de prêt et d’accueil, larges plateaux de médium rouge et aluminium, soulignés d’un fin liseré d’inox, mariant la couleur des murs et les reflets métalliques de la façade, ou les rayonnages cintrés des coursives épousant les courbes de la façade. Les architectes qui répètent souvent qu’« en architecture, il n’y a pas de détail, tout est détail », ont tenu à dessiner eux-mêmes les bacs à albums de la section jeunesse et jusqu’aux grandes corbeilles à papier noires cerclées de métal. Aucune fausse note ne vient donc troubler l’harmonie de l’ensemble. La clef de toute réussite architecturale n’est-elle pas, en fin de compte, de réussir à concilier esthétique et fonctionnalité ?

Je laisserai donc, en guise de conclusion, la parole à Christian de Portzamparc qui, dans un article intitulé « Les matériaux du rêve », définissait ce qui devrait être, selon lui, l’ambition de l’architecture : « Classique puis moderne, jamais l’architecture n’a voulu revendiquer, en même temps que la plus haute exigence de rigueur, la plus généreuse faculté d’enchantement ». Sauf chez Philibert Delorme, dont cette phrase est tout un programme : « L’architecture est faite pour calmer la mélancolie » 7.

Juin 1996

  1. (retour)↑  La médiathèque Jean-Pierre Melville, située dans le XIIIe arrondissement, dépend des bibliothèques de la ville de Paris.
  2. (retour)↑  Bibliothèques dans la cité, ouvrage collectif sous la dir. de Gérald GRUNBERG, Paris, Ed. du Moniteur, 1996. Cf. le compte rendu p. 123.
  3. (retour)↑  Michel MELOT, « La forme du fonds : Cahier des charges pour architectes futurs ». Autrement (Série Mutations), avril 1991, n° 121, p. 170-177.
  4. (retour)↑  Louis KAHN, extrait du journal Royal Architectural Institute of Canada, octobre 1957, cité dans Techniques et architecture, juillet-août 1989, n° 384, p. 106.
  5. (retour)↑  Anne-Marie CHARTIER, Jean HEBRARD, Discours sur la lecture : 1880-1980, Paris, BPI, 1989.
  6. (retour)↑  Jean GATTEGNO, « Le désir de lire », Techniques et architecture, juillet-août 1989, n° 384, p. 56-58.
  7. (retour)↑  Christian de PORTZAMPARC, « Les matériaux du rêve », Architecture d’aujourd’hui, décembre 1995, n° 302, p. 53-57.