Lectures précaires

étude sociologique sur les faibles lecteurs

par Martine Darrobers

Joëlle Bahloul

Comment lisent les non-lecteurs ? Le non-sens de la question saute aux yeux ; pourtant la préoccupation de l'illettrisme semble avoir bien été au fondement de la démarche d'enquête sur la faible lecture, analysée d'emblée en termes d'obstacle à la lecture, « interprétée d'emblée comme un mécanisme de réduction ou de fragilisation de pratiques de lecture plus soutenues ». On comprend l'embarras du sociologue confronté à un objet d'étude si faiblement défini - les faibles lecteurs, même s'ils ne disposent souvent que d'un maigre bagage scolaire et appartiennent majoritairement aux catégories socioculturelles les plus défavorisées, ne constituent guère une catégorie homogène -, un objet chargé, dès l'origine, de tant de présupposés idéologiques... D'autant que la faible lecture - d'un point de vue quantitatif s'entend, mais ce point de vue implique la formulation d'un modèle qui assimile gros lecteurs et bons lecteurs - est en progression, gagnant sur la non-lecture, et « constitue donc un mécanisme de développement et non de fragilisation de la lecture ».

Lecture-perte de temps

Aussi la démarche d'étude a-t-elle voulu « appréhender la faible lecture comme pratique sociale à part entière et non plus seulement comme pratique purement culturelle » et, de ce fait, sollicite en permanence la protection de solides garde-fous méthodologiques. 55 entretiens, complétés par des observations ethnographiques, ont donc été menés. Des scénarios retracés, la faible lecture apparaît souvent liée à une rupture, un chiasme dans la trajectoire sociale des individus ; redéfinition des rapports, en premier lieu avec le milieu scolaire (échec pur et simple, réorientation vers une autre filière ou, au contraire, réinsertion dans le cadre de formations continues), ruptures avec le milieu socioprofessionnel, qu'il s'agisse de retraite, de chômage ou de mobilité, de rupture avec l'univers familial (souvent à la faveur d'une hospitalisation), toutes ces remises en cause interviennent le plus souvent de façon incitative mais aussi, de manière parfois plus inattendue, de façon régressive. C'est ainsi que la lecture n'est nullement une retombée du temps libre dû à une situation de chômage ou à l'intervalle entre études et obtention d'un premier emploi : et la retraite ne favorisera la lecture que si cette dernière s'appuie sur un complexe de réseaux de socialisation qui auront été constitués au cours de la vie active. En définitive, si les interviewés accusent tous le manque de temps qui les empêcherait de lire plus, il faut bien plutôt évoquer le statut même de la lecture, marginalisée, placée hors de la sphère des activités sociales programmées, professionnelles ou familiales, car perçue comme socialement non profitable.

Le livre apprivoisé

Contradiction à première vue surprenante quand on sait l'intensité des courants sociaux par lesquels s'effectue l'approvisionnement en livres. L'achat par correspondance, alimenté en amont par la publicité du mailing ou du pavé dans la presse quotidienne, joue un rôle fondamental tout comme l'achat en grande surface où le livre, par sa seule présence, reçoit un statut de normalité puisqu'on le trouve proposé en compagnie des autres produits dont on a besoin ; a fortiori les échanges de livres à l'intérieur de réseaux divers, local (relations de voisinage), syndical, professionnel (dans ce dernier cas à l'intérieur de circuits qui respectent la hiérarchie des statuts sociaux), réaffirment le caractère social du livre.

Dans ces pratiques, l'information écrite des critiques littéraires, la librairie générale, trop situées du côté de l'offre légitime, brillent par leur absence, alors que, contrairement aux idées reçues, la télévision joue, avec ses émissions littéraires, un rôle indéniable d'information et de promotion. Quant à la bibliothèque, également située du côté de la lecture institutionnalisée, ses modalités d'offre, contraignantes et inquisitrices, sont contradictoires du statut de la lecture : elles obligent le lecteur à programmer, à structurer un temps de lecture non reconnu, elles amputent le rapport matériel au livre souvent défini en termes d'appropriation extrêmement étroite. En témoignent les modalités de rangement du livre qui obéissent à des hiérarchies rigoureuses selon le sexe ou la position au sein de la famille : livres des filles, des garçons, de la mère, de la famille, avec des lieux de rangement visibles (les livres du salon où se retrouvent les titres de la culture légitime et les encyclopédies) et invisibles (placards pour les livres professionnels ou illégitimes). En corollaire de ces stratégies de présentation sont émises des définitions extrêmement restrictives et valorisantes du livre; celui-ci ne. saurait être qu'un livre légitime, avec une présentation matérielle soignée, voire prestigieuse, qui ne saurait être qu'un roman, écrit par un grand auteur - en tout état de cause un auteur légitimé par l'école ou la télévision - et comportant essentiellement du texte.

Il n'est pas besoin de souligner à quel point ces définitions s'écartent de la pratique réelle puisqu'elles excluent de fait tout le secteur - fondamental - de la presse (quotidiens ou magazines), tout le secteur des livres non légitimes (souvent au format de poche) et des dictionnaires, bref, la plus grande partie des lectures des faibles lecteurs, lectures qui s'étagent autour du roman (souvent sentimental) où l'on recherche une « philosophie de la vie », avec une relation privilégiée au narratif, au réalisme, au vécu, au pratique, à l'actualité.

Rien de surprenant dans ces conditions que les faibles lecteurs se déclarent généralement non-lecteurs - mais le hiatus entre leurs pratiques de lecture et leurs représentations de la lecture légitime ne doit pas prêter à confusion. Il y a indéniablement contradiction entre une activité d'acquisition extrêmement socialisée et une activité de lecture qui ne donne lieu à aucune valorisation et aucune interaction sociale : il n'empêche, souligne l'auteur, « les connaissances acquises lui permettent de maintenir sa conscience d'appartenir à la culture majoritaire, transmise par toute la gamme des médias (...). La faible lecture, de ce point de vue, et quel que soit son scénario, n'a rien à voir avec la sphère de l'illettrisme ; dominée culturellement, elle ne représente pas un univers socialement exclu ». CQFD !