The World book Industry

par Françoise Salamand

Peter Curwen

C'est un tableau étonnament complet de ce qu'il appelle l'industrie du livre que dresse Peter Curwen dans un ouvrage remarquable, The World book industry. Il récuse dès l'introduction la conception uniquement culturelle voire artisanale du livre, qui prévaut encore trop souvent, en soulignant que le produit-livre est obligé lui aussi d'obéir aux lois du marché, pour que les entreprises qui sont parties prenantes de ce marché puissent vivre et prospérer. Curwen a pour ambition de brosser un tableau de la santé de cette industrie dans le monde entier; on est frappé par la masse des chiffres qu'on trouve dans cette analyse, la multiplicité des sources officielles, la précision des études statistiques. Même si, en toute modestie, l'auteur reconnaît que certains chiffres lui font défaut, car certaines enquêtes essentielles (sur les habitudes de lecture des individus selon les pays, par exemple) n'ont pas été menées, certaines statistiques de production sont inaccessibles.

Peter Curwen étudie l'une après l'autre, d'amont en aval, chaque phase de cette industrie mondiale du livre (d'où il exclut l'imprimé périodique, pour ne retenir que les monographies) : structure du marché de la production, des échanges commerciaux internationaux, exportations-importations, tendances actuelles de ce marché. Il s'attache ensuite à se rapprocher du client/ lecteur en observant l'ossature de la distribution du livre (question épineuse comme on le sait), le rôle joué par les bibliothèques dans cette chaîne, les habitudes de ceux qui lisent ou achètent des ouvrages, le prix du livre (autre question épineuse), le problème de la protection de l'auteur et de la réglementation du copyright. Pour finir sur une note optimiste par une ouverture sur les dernières techniques d'édition électronique après avoir dressé un tableau plutôt morose de la situation de l'imprimerie.

Chaque chapitre a une construction similaire : Curwen tire d'abord des conclusions au niveau mondial des chiffres qu'il a en main, puis étudie la situation par pays, cas par cas, en commençant par les pays industrialisés, surtout les pays anglo-saxons, ensuite évoquant celle des pays en voie de développement. Cette séparation volontaire s'explique car les facteurs qui entrent en ligne de compte pour ces deux types de pays sont très différents. Prenons cet exemple : si la production mondiale de livres a augmenté de 300 à 400 % d'exemplaires entre 1950 et 1980 (moyenne estimée car les chiffres de production par exemplaire sont difficilement vérifiables) et en tout cas de 317 % par titre avec une recrudescence dans les années 60 (grâce à l'apparition du livré broché, du livre de poche), la population mondiale s'est accrue de 180 % dans le même temps et le nombre des personnes alphabétisées de 210%. Ce qui aurait dû aboutir à une expansion dynamique du marché du livre. Du point de vue population, les pays en voie de développement ou relativement industrialisés comme le Nigéria constituent de vastes marchés potentiels quand l'analphabétisme aura été vaincu. Mais l'analphabétisme est un frein à la diffusion du livre dans les pays en voie de développement et crée ainsi une situation différente de celle des pays industrialisés en matière de marché. Ceci n'est qu'une preuve de la spécificité des niveaux de développement par rapport à l'industrie du livre.

Produdion et vente

La photographie de la structure actuelle du marché mondial de la production, et des flux d'exportations-importations présentée ici est d'abord une interprétation minutieuse des chiffres de l'UNESCO. Les premières places sur le marché de la production sont disputées par les Etats-Unis et l'URSS, puis l'Allemagne fédérale, le Royaume-Uni et le Japon, suivis de la France. Grâce aux chiffres qu'il a pu rassembler, Curwen tour à tour étudie le marché mondial des traductions, des nouvelles éditions et des nouveautés avant d'aller regarder, suivant un plan déjà signalé, les productions des Etats-Unis, du Royaume-Uni, de la France, l'Italie, l'Espagne ainsi que des principaux pays asiatiques et de l'Australie, avant d'envisager le cas des éditions faites simultanément dans plusieurs pays. La liste des états choisis pour illustrer un chapitre peut varier, mais on retrouve toujours les Etats-Unis et le Royaume-Uni. L'auteur conclut ce chapitre en y examinant la concentration des entreprises d'édition, ainsi qu'en Allemagne de l'Ouest et en France où Hachette et les Presses de la Cité dominent le marché. L'information sur les importations-exportations est donnée d'une manière sûre pour les Etats-Unis; elle est plus difficile à obtenir pour les pays de l'Est, à cause de leur réticence à la communiquer, et souvent peu fiable ou périmée pour l'Afrique ou l'Amérique du sud. Cependant, Curwen livre tous les renseignements qu'il a pu obtenir sur le commerce international des livres, dans une soixantaine de pays, y compris les Etats-Unis. La situation varie considérablement et ce, pour un même degré de développement, mais les pays au PNB faible font peu d'importations et sont obligés, déjà au prix de grosses difficultés, de faire vivre une industrie locale pour un marché local, souvent par manque de devises.

Les tendances du marché mondial des ventes marquent un fléchissement en 1980-1982 (dû à la crise). S'il se porte bien aux Etats-Unis et au Canada, il progresse lentement en Australie et le succès des livres d'enfants a conservé toute sa vitalité sur le marché anglais.

Distribution et lecture

Quant à la distribution, talon d'Achille du marché du livre, Peter Curwen essaie d'en démêler les fils si complexes pour proposer une solution satisfaisante. The World book industry étudie le comportement du produit-livre avec ses deux facettes : du côté du producteur et du côté du lecteur. Entre les deux, une multitude d'intermédiaires, du grossiste au libraire détaillant, ce qui, avec les réglementations douanières et une possible censure pour ce qui est du commerce international, peut ralentir l'acheminement du livre au lecteur. Force est de choisir entre la possibilité d'obtenir des réductions de prix (grâce à des commandes massives ou groupées) et la rapidité de la livraison. Un système de distribution centralisé comme le Centraal Boekhuis aux Pays-Bas, pouvant desservir son client en deux jours, est préconisé. Le groupage des commandes rend le service plus efficace, mais que devient alors le livre à rotation lente, rarement demandé, qui doit être envoyé à l'unique lecteur qui le désire ? L'informatique et les télé-transmissions, avec l'utilisation de l'ISBN comme identificateur de l'ouvrage, ouvrent des perspectives pour un service plus rapide et plus fiable, qui gère les stocks et les transactions d'ouvrages. Mais le problème reste entier pour les commandes isolées et chaque membre de la chaîne de distribution essaie de faire porter à un autre maillon le coût de cette commande (notamment du transport).

C'est dans ce contexte que Peter Curwen place un bref chapitre sur les bibliothèques (une dizaine de pages), parce que les achats faits par de telles institutions occupent une place prépondérante sur le marché. Curwen souligne la grande disproportion (connue des professionnels) qui existe entre le rôle joué par les bibliothèques aux Etats-Unis et au Royaume-Uni par rapport au reste du monde. De plus, dans les pays industrialisés, les bibliothèques fournissent aux éditeurs un marché stable pour les ouvrages reliés, avec des variations dues à l'inflation ou aux réductions de crédits, tandis que dans les pays en voie de développement, le type de livre demandé est différent, les bibliothèques faisant partie d'abord du système éducatif qui lutte contre l'analphabétisme.

En liaison avec la circulation du livre, on trouve un chapitre qui éclaire sur les habitudes de lecture dans le monde, bien que peu d'enquêtes fiables aient été faites sur ce point précis. On peut voir que Britanniques et Américains sont ceux qui dépensent le plus pour la lecture sur leur budget loisirs, alors que les Japonais, dont le temps libre se serait allongé, préféreraient les activités sportives. Les chiffres sur la composition du lectorat sont encore plus difficiles à trouver même pour les Etats-Unis. Curwen propose des tableaux pour la Finlande où l'analyse du type de lecteurs et de lectures est assez poussée, et pour d'autres pays selon ses ressources documentaires.

Prix du livre et droit d'auteur

Quand on parle du budget-livres des personnes privées, le prix du livre devient un sujet crucial. Curwen, tout en soulignant la difficulté de l'entreprise, parce que la valeur d'un livre varie à la fois selon les méthodes de fabrication, sa qualité matérielle et la demande à laquelle il répond, essaie de passer en revue les politiques suvies dans plusieurs pays en rappelant le poids apporté une fois encore par l'inflation et les variations des monnaies. En comparant les volontés des différents gouvernements et syndicats d'éditeurs, il reprend le débat sur le prix libre ou le prix imposé. Mais il soulève les questions plus qu'il n'y répond.

Traitant du copyright, Curwen rappelle que c'est un problème à la fois moral (droit de l'auteur pour son œuvre) et économique, puisqu'il est parfois possible de payer un livre moins cher... en le photocopiant. Deux conventions mondiales, reconduites à Paris en 1971, réglementent le copyright: l'Universal copyright convention à laquelle les Américains participent, et la Convention de Berne. Mais ces conventions se prêtent à des interprétations différentes du droit d'auteur, d'autant plus que les lois ont été rédigées dans plusieurs pays, avant l'apparition massive des photocopies. La piraterie dans le domaine du livre, qui a causé un préjudice de 500 millions de dollars en 1981, ne saurait être ignorée. Dans les pays où le budget consacré aux livres ne peut être que très faible, les gouvernements hésitent à réagir contre une pratique qui offre des prix inférieurs parfois de la moitié. Les éditions pirates se rencontrent surtout en Corée, à Taiwan et Singapour.

Demain une nouvelle donne

Pour bénéficier des avantages du copyright, un livre édité par un Américain doit être impérativement publié sur le territoire américain, d'après une copyright law qui a été légèrement amendée en 1978. Ainsi Curwen introduit-il le chapitre sur l'impression des livres. Cette loi est défavorable aux imprimeurs européens puisque les ouvrages américains peuvent entrer librement dans la communauté européenne alors que la réciproque n'est pas vraie. Le Royaume-Uni, en matière d'imprimerie est dans une situation difficile : ses coûts de production sont élevés alors que son taux de production est bas. Un nombre croissant d'éditeurs britanniques se font imprimer à Hong-Kong ou à Singapour, ce que Curwen constate plus ou moins aussi pour les autres pays européens. Les pays en voie de développement, obligés d'avoir des industries locales sont arrêtés par d'autres facteurs comme le prix du papier.

Curwen conclut son magistral ouvrage par une ouverture sur un futur déjà en marche, surtout aux Etats-Unis, car, avec la composition informatisée, les maisons d'imprimerie qui pourront faire l'investissement nécessaire au départ pourront produire moins cher, en suivant de plus près les demandes des éditeurs. L'édition électronique peut bouleverser toutes les données sur le marché du livre. Les Etats-Unis ont une place dominante dans ce secteur avec des techniques qui n'ont pas encore été largement introduites en Europe. Pour Curwen, les différents types de publications électroniques sont : télétext, vidéotext, bases de données en conversationnel, cablage, vidéodisque et CD-ROM, et il prend un exemple opérationnel pour chaque type. Cependant, si l'édition électronique paraît régler tous les problèmes de mises à jour et de rapidité pour des textes courts ou des données factuelles tels que les bibliographies, les annuaires (Curwen dit en passant que le projet d'annuaire électronique français est le plus avancé), les catalogues de grandes bibliothèques, ou les journaux scientifiques, elle pose des problèmes pour l'édition de textes longs, de textes littéraires. Une expérience intéressante a été menée avec la parution de l'Academic american encyclopaedia disponible à la fois en ligne et sur papier. Mais là encore, il y a des clés d'accès suivant les articles, qui constituent des repères informatiques.

Il est difficile de résumer un tel ouvrage de par la technique même qu'il emploie. Il ne cherche pas directement à démontrer une thèse mais, grâce aux chiffres qu'il met sous nos yeux, constate une situation dont il veut mettre en lumière toute la complexité. L'ouvrage est très riche de chiffres et de tableaux et cette compilation de données sera utile à tous ceux qui s'intéressent à la bibliologie, que leur interprétation rejoigne celle de Curwen ou non. Le point de vue adopté dans The World book industry est nettement anglo-saxon et on peut regretter que cet ouvrage de bibliologie qui se présente comme un livre d'économie se borne à des constats (si érudits soient-ils) et ne propose pas plus d'idées concrètes pour réorganiser une industrie partout en équilibre plus ou moins précaire. Le caractère « mondial » de l'analyse l'est d'une manière inégale car certains pays sont privilégiés et font l'objet d'une étude exhaustive alors qu'à certains autres ne sont consacrées que quelques lignes pour chaque chapitre. Cependant, le livre de Curwen est une mine de renseignements difficiles à rassembler et on doit se presser de les exploiter car, comme toutes les études économiques, la conjoncture étant très fluctuante, les chiffres et les conclusions tirées deviendront caducs à plus ou moins brève échéance.