Les abécédaires français illustrés du XIXe siècle

par Marie-Renée Morin

Ségolène Le Men

Ségolène Le Men reprend ici une thèse de doctorat de troisième cycle de sémiologie soutenue à Paris VII en 1981 sur les abécédaires du XIXe siècle. Son étude est essentiellement fondée sur l'exploitation d'une collection de la Bibliothèque nationale regroupée au Département des imprimés. Toutefois quelques uns des 677 titres recensés avec perspicacité et constance ont été retrouvés dans d'autres fonds de ce même département, au Département des estampes, à l'Institut national de recherche et documentation pédagogique, au Musée national d'histoire de l'éducation de Mont-Saint-Aignan.

Courageuse était la démarche. Peu de chercheurs s'aventurent à étudier un type de livre d'enfant sur toute la durée du XIXe siècle. Il est en effet difficile de distinguer, pendant les trois premiers quarts de ce siècle. parmi les «ouvrages à l'usage de la jeunesse », le manuel scolaire et le livre de récréation, lequel est d'ailleurs composé avec des intentions éducatives. Aussi les principales études portent-elles sur le manuel scolaire programmé par la IIIe République ou sur l'exploitation d'un thème à travers le livre d'enfant. Il est de plus quasi impossible de connaître et même parfois d'apprécier l'âge de l'enfant concerné par un ouvrage. Les abécédaires, au moins sur ce point, posent des problèmes restreints, non abordés d'ailleurs dans cette étude. Toutefois, en limitant son sujet à l'abécédaire illustré, S. Le Men se trouvait devoir évincer la plupart des méthodes de lecture éditées pour des écoles, généralement dépourvues d'images, et insister, ce qui est déjà important, sur l'alphabet destiné à l'apprentissage de la lecture à la maison, guidé par l'entourage familial, et réservé, surtout dans la première moitié du siècle, à un milieu aisé.

L'ouvrage se présente en trois parties : les conditions et la pratique éducatives, l'apprentissage technique de la lecture, les thèmes de lecture courante. La première partie nous restitue les conditions de la lecture à la maison et à l'école, en insistant sur leur différence : à l'école l'enfant apprend à travailler; à la maison, grâce à l'illustration des livres, il apprend à aimer l'étude et à la considérer comme un jeu. Cette analyse est précédée d'un travail de recherche original sur la production et la diffusion des abécédaires. Tout d'abord l'auteur a le mérite d'établir une typologie des abécédaires répartis en 7 catégories selon le format, le nombre de pages, les illustrations, leur technique, le niveau d'apprentissage de la lecture et la présence de lectures suivies. Puis elle insiste sur l'importance de l'éditeur, véritable maître d'oeuvre de l'ouvrage, alors que s'effacent les auteurs et les illustrateurs. C'est lui qui décide de la typologie de ses abécédaires et, ce faisant, se définit soit comme un éditeur soucieux avant tout de pédagogie, soit comme un fidèle des méthodes de colportage, soit enfin comme un imagier. Utilisant les méthodes de diffusion habituelles à cette époque (un peu rapidement entrevues), il ne néglige pas la publicité. Professionnel de ce livre qu'il a entièrement élaboré, il se sert de ses alphabets pour nous donner, par l'image ou par le texte, une glorification de son métier dont il nous dévoile, par le biais d'un simple livre pour les enfants, les méthodes de publication, de diffusion et les réflexes des utilisateurs. Cet apport intéressant à la bibliologie est fort pertinemment souligné dans cette thèse.

Dans la deuxième partie, sont d'abord évoquées les diverses théories pédagogiques prônant ordre et méthode pour l'apprentissage de l'alphabet et de la lecture; puis est abordé le chapitre essentiel de ce livre : « La Pédagogie par l'image ». Un bon historique nous rappelle l'existence de l'alphabet à figures depuis l'origine de l'imprimerie ainsi que ses traditions aristocratiques ou populaires dont l'écart s'amenuisera au XIXe siècle. S. Le Men distingue alors trois sortes d'alphabets illustrés, conçus à la fois pour amuser et pour instruire la jeunesse : les plus rares dont la lettre n'a aucun lien avec une série d'images voisines; les plus nombreux composés de pages où se juxtaposent une lettre, une image et un mot; une troisième formule superpose la lettre et l'image évoquée, elle se fait remarquer par son esprit, sa variété et sa richesse. Pour chaque leçon, l'enfant s'amusera dès lors à associer le contenu d'un mot à la fois à l'image qui lui donne sa signification et à une lettre, une syllabe ou un son dont il est composé. Ainsi les auteurs d'abécédaires illustrés ont-ils conçu, pour l'apprentissage de la lecture, une méthode mixte à la fois analytique et synthétique favorisée par une mise en page très élaborée. Ils sont aussi demeurés fidèles aux enseignements de Comenius dans Orbis pictus dont le succès se maintenait encore, en s'efforçant de placer sous les yeux des tout petits l'illustration de noms de choses courants, à l'exclusion presque totale des verbes, des noms abstraits et des noms propres. Par cette « quête du concret », ils ont contribué à promouvoir la leçon de choses, base de la pédagogie moderne, et favorisé la mémorisation par l'image qui permet à l'élève d'étudier seul chez lui ou de participer à un enseignement mutuel qui exige moins la présence du maître.

Le livre s'achève par l'exploitation de deux thèmes repris fréquemment par les abécédaires illustrés : les arts et métiers et l'histoire naturelle. Leur étude est bien menée ainsi que celle de leur évolution tout au long d'un siècle de grandes mutations. On peut seulement regretter que d'autres sujets représentés par les alphabets n'aient pas été abordés ni même énumérés et que les thèmes retenus n'aient pas été replacés dans le contexte des autres manuels scolaires, ni des livres de distraction. Ils y auraient gagné. Mais on ne peut reprocher à l'auteur de n'avoir pu tout aborder ni exploiter dans un domaine encore en friche. Son ouvrage a le mérite d'utiliser une méthode qui peut servir de modèle ou de point de départ pour d'autres recherches de même nature. Il est complété par un répertoire des abécédaires par ordre de titres. Il y manque malheureusement les cotes ainsi qu'une liste complémentaire des auteurs ou des illustrateurs. Tous ne sont pas anonymes : Grand-ville, Daumier, Gavarni n'ont pas négligé un genre en apparence mineur. Quant à l'illustration abondante, bien située dans le texte, elle est tout à fait remarquable.