Aux origines de la lecture publique

Naissance des bibliothèques populaires

Noë Richter

La bibliothèque populaire a connu une longue gestation. Conçue au Siècle des lumières, elle n'a vu le jour, institutionnellement parlant, que le 31 mai 1860. Ce jour-là, en effet, Gustave Rouland, ministre de l'instruction publique, signait une circulaire qui subordonnait la subvention accordée aux communes pour la construction des écoles primaires à la présence dans le devis d'une somme pour l'achat d'une armoire destinée à recevoir une collection de livres. Ce texte présente la bibliothèque de l'école comme un premier essai d'organisation des bibliothèques communales, et il annonce l'arrêté du Ier juin 1862 qui allait créer les bibliothèques scolaires, première ébauche d'une institution de la lecture publique rurale. La lecture publique n'a cependant jamais été, en France, avant 1945, une affaire d'État, sauf pendant deux périodes privilégiées de son histoire : les révolutions de 1789 et de 1848. Mais les gouvernements révolutionnaires n'ont jamais eu les moyens de leur politique dans le domaine éducatif. Les rares bibliothèques de districts ouvertes en 1794 et les bibliothèques des Écoles centrales étaient bien des bibliothèques nationales, mais elles n'eurent qu'une durée éphémère. Quant au projet d'Hippolyte Carnot, premier ministre de l'instruction publique de la Deuxième République, de doter d'une bibliothèque tous les arrondissements de Paris et toutes les communes de France, il ne franchit jamais le seuil des réalités. Jusqu'à la fondation des Bibliothèques centrales de prêt après la seconde guerre mondiale, c'est toujours l'initiative privée qui a entraîné et soutenu les réalisations communales dans le domaine de la lecture populaire.

I. Avant 1860

Cette longue période de gestation a cependant connu des créations locales, mais celles-ci n'ont jamais eu valeur d'institutions. On n'arrive d'ailleurs pas toujours à distinguer clairement, dans les textes qui les évoquent, ce qui a été simple projet de ce qui a été réalisation effective. Leur nombre et leur importance restent difficiles à évaluer, faute d'une exploitation suffisante des monographies et de la documentation locales.

LE MESSAGE DU XVIIIe SIÈCLE. Les premières bibliothèques populaires eurent un caractère confessionnel et furent liées à la création des petites écoles et des écoles de charité qui, sous l'ancien régime, étaient soumises à l'autorité religieuse. La plus anciennement connue est l'œuvre de deux pasteurs strasbourgeois, Jean-Georges Stuber (1722-1797) et Jean-Frédéric Oberlin (1740-1826), qui se sont succédé au presbytère de Waldersbach, une des deux paroisses du Ban-de-la-Roche. Petite seigneurie située à la frontière des parlers romans et germaniques, le Ban-de-la-Roche avait appartenu jusqu'au traité de Westphalie à un prince allemand qui avait opté pour la réforme luthérienne. Dévasté pendant la guerre de trente ans, le Ban-de-la-Roche était, au début du XVIIIe siècle, une des régions les plus sauvages et les plus déshéritées des Vosges. Stuber, qui s'y installe en 1750, y trouve une population misérable, parlant un patois roman incompréhensible hors des limites de la paroisse, ne sachant ni lire ni chanter, incapable donc de suivre un sermon et de participer à la vie religieuse. Il réorganise les écoles des cinq villages de la paroisse, compose et publie un manuel pour apprendre à lire le français, ouvre des cours de chant et des écoles d'hiver pour les adultes, crée une bibliothèque d'une centaine de volumes qui circulent entre les villages. Oberlin lui succède en 1767 et restera au Ban-de-la-Roche jusqu'à sa mort en 1826. Pasteur illuminé et entreprenant, il ne limite pas son activité aux seuls plans spirituel, moral et éducatif. Son œuvre fut celle d'un économiste et d'un réformateur social qui s'intéressait à tous les aspects de la vie de ses paroissiens : amélioration des sols, des semences et de l'outillage agricole, construction de chemins et de routes, implantation de l'artisanat et de l'industrie textile, création d'une caisse de prêt et de salles d'asile. Rien de ce qui pouvait contribuer à la régénération et à l'amélioration du sort d'une population agricole misérable n'échappa à sa vigilance. Il reprit la bibliothèque que Stuber avait créée. Vers la fin de son ministère, la collection comptait 500 volumes, ouvrages d'édification morale et religieuse, d'agronomie, de pédagogie, récits de voyages et d'histoire, éditions des classiques français et des classiques étrangers traduits en français. Oberlin tenait lui-même soigneusement le registre des prêts et des emprunteurs « par villages et par sexes » et assurait à grand-peine le renouvellement et l'entretien des livres.

Il est possible que les études locales révèlent l'existence de bibliothèques semblables à celle du Ban-de-la-Roche dans des paroisses animées par des ministres ouverts aux idées de progrès. La lettre qu'écrit le Ier mars 1818, l'Abbé Grégoire à François de Neufchâteau, membre influent de la Société royale d'agriculture, pour attirer l'attention de cette académie sur l'œuvre d'Oberlin, ouvre bien des perspectives de recherche à ce sujet :

« ... depuis environ quarante ans, je connais M. Oberlin ; qrcand j'habitais la Lorraine, quoique nous fussions à douze lieues de distance, il venait chez moi, j'allais chez lui. Différents dans notre manière de penser sur la religion, nous étions sur toute autre chose presque à l'unisson, même goût et même activité pour vivifier chez les habitants de la campagne les progrès dans les mœurs, améliorer le système des écoles, éclairer l'industrie et l'économie rurale. L'un et l'autre, nous avions formé des bibliothèques appropriées à ces vues... »

LA SOCIÉTÉ POUR L'INSTRUCTION ÉLÉMENTAIRE. Sur le plan de l'idéologie comme sur celui des faits, il n'y a pas solution de continuité entre les bibliothèques paroissiales de l'Abbé Grégoire à Embermesnil, du pasteur Oberlin à Waldersbach et les bibliothèques populaires du XIXe siècle. Les unes et les autres s'inscrivent dans un projet global de régénération des classes laborieuses et d'amélioration de leurs conditions d'existence, l'instruction et la lecture constituant l'élément primordial du projet. Sur le rapport de François de Neufchâteau, la Société royale d'agriculture décerna sa médaille d'or au pasteur de Waldersbach. Oberlin ne se rendit pas à Paris pour recevoir cette distinction. Il demanda au Baron de Gérando, avec lequel il était en relations épistolaires, de le représenter à la cérémonie. Or la même année, Gérando posait devant le conseil d'administration de la Société pour l'instruction élémentaire le problème de la lecture des enfants alphabétisés grâce aux écoles d'enseignement mutuel ouvertes par cette association depuis 1815 :

« M. de Gérando distingue deux objets principaux dans sa proposition : la confection et la publication d'ouvrages destinés au peuple ; la formation de bibliothèques à l'usage des enfants qui fréquentent les écoles élémentaires et de leurs familles.

Il reproduit cette importante vérité que la lecture et l'écriture ne sont pas l'instruction proprement dite, mais une préparation, un moyen pour y arriver, des instrumens avec lesquels on peut s'instruire. Les bons livres deviennent ensuite des moyens directs d'instruction. Il s'agit donc de les chercher, de les réunir, de faire composer ceux dont on a besoin et qui n'existent pas, d'en indiquer d'avance le plan, l'esprit et le but, de les mettre à la disposition des enfans de nos écoles et de leurs familles.

Le choix des ouvrages qui peuvent former une bibliothèque à peu près complète pour les classes inférieures de la société, est à la fois délicat et difficile, et d'une haute .importance. Ces ouvrages, en effet, doivent être à la portée de l'intelligence ordinaire des enfans, ou des hommes dont l'esprit a été peu cultivé. Ils doivent leur offrir des idées toujours justes, simples, claires, utiles rapportées à des sentimens religieux et moraux, aux devoirs de leur condition et de leur profession, aux notions positives qu'ils ont besoin d'acquérir et d'appliquer. Il faut à la fois éviter ce qui ne pourrait offrir que des occasions et des sujets de distractions frivoles, ou ce qui tendrait à inspirer le dégoût d'une condition laborieuse et obscure, et un désir imprudent de s'élever au-dessus de la sphère dans laquelle on est placé. Il faut procurer aux individus des classes industrieuses les moyens de vivre tranquilles, contens et heureux dans leur position... Si leurs facultés physiques, morales et intellectuelles reçoivent la direction et les développemens convenables par les premières instructions qui leur sont données, par les lectures bonnes et solides qui en deviennent le complément, on atteint le but qu'on s'est proposé, d'associer la moralité à l'instruction, de répandre peu à peu plus de moyens d'aisance et de bonheur dans les classes inférieures de la société. » (Journal d'éducation, décembre 1818, p. 159-16I.)

Le texte mérite qu'on s'y arrête. Il est la première expression, cohérente et sereine, de l'ensemble des idées communes sur lesquelles se fonderont toutes les entreprises de promotion de la lecture pendant un demi-siècle au moins et qui marqueront profondément l'esprit de la bibliothèque populaire : l'école ne donne pas l'instruction, mais les instruments de celle-ci; la véritable instruction est donnée après l'école, par le livre; mais pas n'importe quel livre; le bon livre, celui qui maintiendra les classes laborieuses dans leur condition et les empêchera de vagabonder dans un monde qui n'est pas le leur, tout en les aidant à améliorer leur bien-être, devra être sévèrement choisi ou composé pour elles; il écartera soigneusement tout ce qui ne concourt pas à ce conditionnement nécessaire et rejettera toute lecture purement distractive. On y trouve déjà aussi une des idées maîtresses de la politique mise en pratique par le Second Empire : la bibliothèque de l'école instituée à la fois comme bibliothèque scolaire et comme bibliothèque populaire pour les familles des élèves.

Aussitôt après avoir entendu Gérando, le conseil d'administration de la société constituait une commission pour les livres élémentaires qui lui présentait son rapport dès le 14 octobre 1818. Ce rapport commence par passer en revue ce qui a été fait en Allemagne, en Grande-Bretagne, en Hollande et en Suisse pour développer la lecture populaire. Pour la France, il ne cite qu'une seule création, celle précisément du « vénérable pasteur Oberlin, au Ban-de-la-Roche, qui, pour mieux civiliser cette petite contrée, auparavant presque sauvage, n'a pas seulement fondé de bonnes écoles dans les cinq communes de sa paroisse, mais a formé une petite bibliothèque choisie à l'usage des habitans ». En France, la pénurie de bons livres, bien adaptés au public à desservir, rend difficile la création des bibliothèques populaires. La Société pour l'instruction élémentaire pourrait, bien sûr, puiser dans les catalogues des bibliothèques suisses et allemandes et faire traduire les ouvrages qui y figurent. Mais ces livres ont une « teinte locale », une « teinte germanique » qui les rend peu propres à être mis entre les mains des jeunes français. Il est bien préférable de faire composer directement des ouvrages conformes aux principes, aux méthodes et aux objectifs de l'éducation que la Société dispense par ses écoles d'enseigne-. ment mutuel. La commission a étudié un plan très complet de publications, qui tient compte à la fois des niveaux, du sexe, des milieux et des âges des lecteurs auxquels ils sont destinés. Le rapport énumère minutieusement toutes les matières pour lesquelles il serait utile de composer des livres simples, accessibles aux « individus des classes pauvres et laborieuses » et susceptibles de constituer une bibliothèque populaire. Pour assurer l'unité de la collection à créer, la commission propose que la rédaction en soit confiée à des membres de la Société. Bien préférable aux aléas d'un concours public, cette formule assurera une concertation permanente entre les auteurs, d'une part, et entre ceux-ci et les différents comités de la Société d'autre part. La commission avance un certain nombre de noms parmi lesquels on trouve des notoriétés et même quelques célébrités : Jean-Baptiste Say pour l'économie; François Magendie pour l'anatomie et la médecine; Laurent-Pierre de Jussieu qui avait remporté en 1817 un prix de mille francs décerné par la Société à l'ouvrage « le plus propre à développer les facultés de la classe inférieure du peuple et à lui inspirer le goût de la vertu » avec Simon de Nantua, petit livre de morale familière en action qui eut plus de vingt éditions entre 1820 et 1880; Madame Dufrenoy; le Baron de Gérando; le Comte de Lasteyrie; le Duc de Larochefoucault-Liancourt. La commission a examiné dans le détail les conditions de la réalisation et de la diffusion de la collection :

« ... si la même personne a l'assurance de pouvoir imprimer successivement un certain nombre de ces volumes, environ 40 ou 50 dans une année, elle pourra faire fabriquer exprès une quantité déterminée de papier d'une qualité inférieure, quoique bonne et d'un prix infiniment réduit ; ce qui permettra de vendre chaque volume in-18 à 120 pages pour le prix de dix ou même de 9 sous chacun, et de 8 sous (40 centimes) en faveur des libraires et des personnes qui s'inscriront pour plusieurs douzaines d'exemplaires.

Il sera souvent convenable de joindre à nos petits livres élémentaires des dessins lithographiés ; car les enfans et les individus des classes inférieures de la société, qui participent à l'état de l'enfance, sont mieux disposés à saisir les objets par la vue et par les sens que par la lecture et par la pensée. Ils liront plus volontiers les leçons morales qu'on leur rendra visibles et sensibles par des images.

Notre honorable collègue, M. Delasteryie, consulté à ce sujet, a fait connaître les prix réduits auxquels nous pourrions obtenir de bons dessins lithographiques, qui augmenteront fort peu le prix de nos ouvrages élémentaires. Huit dessins différens, commandés à la fois, et lithographiés sur la même pierre, pour de petits formats in-18, ne reviendront pas au-delà de 160 ou 180 francs, pour une quantité de 1 000 exemplaires, et pourront servir pour huit ouvrages différents. Chaque exemplaire ne coûterait ainsi que dix centimes ou deux sous de plus ». (Journal d'éducation, décembre 1818, p. 19I-192.)

Son rapport une fois présenté, la commission fut transformée en un comité permanent qui s'attacha à promouvoir le bon livre de lecture en examinant les ouvrages envoyés à la Société, en recommandant ceux d'entre eux qu'il estimait convenir aux écoles, et en encourageant la traduction, la rédaction et la publication des livres nécessaires.

La Société pour l'instruction élémentaire exerça une influence profonde sur l'enseignement primaire par la publication du Journal d'éducation, qui parut de 1815 à 1926, et par les conférences pédagogiques que Gérando donna aux élèves de l'école normale de la Seine. Publiés en 1832 sous le titre de Cours normal des instituteurs primaires, ces entretiens familiers eurent quatre rééditions jusqu'en 1859. Le dernier d'entre eux était consacré aux livres; Gérando y invitait les futurs instituteurs à créer de petites bibliohèques populaires dans leurs écoles. L'essentiel de son propos était une présentation méthodique des livres utilisables, qui puisait son information dans les travaux du comité des livres élémentaires de la Société. L'initiative privée - et ce sera une des constantes de l'histoire de l'instruction et de la lecture populaires en France - a devancé ici l'initiative officielle. Après la Révolution de 1830, on verra en effet le ministre de l'instruction publique faire une démarche analogue à celle de la Société pour l'instruction élémentaire. Le 12 août 1831, Montalivet fera approuver par Louis-Philippe un rapport concluant à la création d'une commission de spécialistes chargés de sélectionner les livres élémentaires existant en France, en Allemagne et en Hollande, de les faire traduire et imprimer et de signaler les disciplines pour lesquelles il sera nécessaire d'écrire de nouveaux livres. L'activité du comité des livres élémentaires préfigure aussi celle des commissions ministérielles qui, à partir de 1863, ont examiné et sélectionné les ouvrages destinés aux bibliothèques scolaires et aux bibliothèques populaires. L'action de propagande menée par Gérando a également mis en évidence ce qui restera tout au long du XIXe siècle l'élément essentiel des projets de développement de la lecture populaire : la liaison naturelle entre l'école élémentaire et la bibliothèque, et le rôle fondamental réservé à l'instituteur dans la promotion de la lecture.

RÉALISATIONS. Pendant qu'une politique et une stratégie de la lecture populaire s'élaboraient ainsi dans les hautes sphères de la société et de l'administration, des bibliothèques étaient créées dans les paroisses, dans les écoles, dans les cours du soir, dans les écoles des fabriques ouvertes par des manufacturiers désireux de conserver leur main-d'œuvre tout en satisfaisant aux obligations de la loi du 2I mars 184I qui limitait la durée du travail des enfants et subordonnait leur embauche à la fréquentation d'une école. Mais ces créations restent sporadiques et dispersées; elles ne sont qu'un prélude à la grande époque des fondations qui débutera en 1860. Si elles sont assez mal connues dans leur ensemble, on peut cependant en citer quelques-unes, qui ont eu des caractéristiques remarquables, ou qui ont été citées par les promoteurs du dernier tiers du siècle, qui y ont trouvé une inspiration ou un modèle. Une création diocèsaine due à Mgr d'Astros, archevêque de Toulouse, frappe par son importance et par sa durée. Elle apparaît comme très en avance sur les conceptions de son temps. Fondée en 1833, l'Œuvre des bons livres a pratiqué le système de nos actuelles bibliothèques centrales de prêt; un dépôt central alimentant et renouvelant quatre fois par an des dépôts paroissiaux confiés aux curés du diocèse. Un rapport d'activité de 1843 fait état d'une collection de 23 000 volumes, de 7 000 volumes confiés à 75 dépôts, de 4 ooo emprunteurs et de 2 ooo prêts hebdomadaires à Toulouse même 1.

A Nantes, vers le milieu du siècle, les Jésuites créent une association féminine, l'Association Notre-Dame des bons livres pour redonner vie aux bibliothèques paroissiales. Les fondatrices avaient d'abord envisagé de réserver l'accès de l'Association et de ses bibliothèques aux personnes d'un certain rang social et d'en écarter les classes laborieuses. Une notice sur l'association publiée à Nantes en 1855 justifie ainsi cette position :

« Si l'on commençait par en former (des bibliothèques) pour le peuple, on rencontrerait probablement de l'opposition, car il y a des gens qui n'approuvent pas qu'on fournisse le moyen de lire aux domestiques et à la classe ouvrière... tous les livres ne conviennent pas à tous. Il en est qui n'offrent d'intérêt qu'à ceux qui possèdent certaines connaissances. D'autres sont utiles aux savants et souvent nuisibles aux personnes peu instruites. Ceux-ci ont été composés pour une classe de la société et ceux-là pour une autre » 2.

On abandonna une position aussi radicale pour adopter une voie moyenne : l'association réserva cinq bibliothèques à la « classe supérieure » et cinq à la « classe inférieure ». Selon leur rang social, les lectrices étaient orientées vers l'une ou l'autre de ces bibliothèques.

A Strasbourg, en 1838, une « Bibliothèque instructive et moralisante à l'usage des classes ouvrières » fut créée en milieu protestant. Installée d'abord dans une salle de classe, elle fut ensuite transférée au Gymnase protestant. En 1858, elle possédait 1 900 volumes et vingt bibliothécaires bénévoles en assuraient le fonctionnement. Jean Macé la cite en exemple dans un article du courrier du Bas-Rhin (25 avril 1862), publié au moment où il entreprenait sa croisade pour l'instruction et la lecture populaires.

Les trois exemples cités sont des créations réalisées par les autorités religieuses ou des groupements œuvrant en accord avec elles. L'action des milieux confessionnels semble avoir alors été prépondérante. Y a-t-il eu, pendant cette période de gestation, et plus particulièrement après la promulgation de la loi Guizot (1833), une initiative municipale dans ce domaine? Il est difficile de l'affirmer. Le dépouillement des notices du Répertoire des bibliothèques de France révèle que 45 bibliothèques municipales ont été ouvertes de 1834 à 1860. Il est infiniment probable que ces bibliothèques ont été conformes au modèle des bibliothèques traditionnelles et que l'apport municipal à l'institution de lecture populaire a été négligeable.

PROJETS. Si les réalisations sont mal connues, les projets élaborés avant 1860 le sont davantage parce qu'ils ont bénéficié d'une plus grande publicité. Avortés pour la plupart, ils sont cependant plus intéressants à analyser parce qu'ils révèlent mieux l'idée que se faisaient leurs promoteurs des responsabilités de la collectivité à l'égard de la lecture populaire et, par conséquent, du statut des bibliothèques destinées aux classes laborieuses.

Un seul de ces projets affirme avec vigueur la responsabilité de l'État dans ce domaine. C'est celui que Léon Curmer développe à la fin de la longue dissertation sur l'état moral des classes laborieuses et sur la nécessité de l'instruction populaire qu'il publie en 1846 sous le titre De l'Établissement des bibliothèques communales en France. Il propose l'envoi dans chaque commune de France d'une collection de 80 volumes. Les titres seraient sélectionnés par un comité d'examen composé « d'une élite de savants et des hommes les plus animés de l'amour du bien public » qui proposeraient aux littérateurs une liste des matières pour lesquelles des livres nouveaux doivent être composés. Les titres agréés trouveraient nécessairement un éditeur puisque le tirage serait de 37 ooo exemplaires pour chacun. Le projet assurait donc une activité aux hommes de lettres, dont Curmer nous dit qu'il n'y a pas de condition « plus triste, plus déplorable et plus précaire », et un avenir à l'édition et à la librairie menacées par l'essor de la presse périodique. Il appartient à l'État de dégager les moyens financiers nécessaires au choix, à la fabrication et à l'achat de ces livres, et Curmer propose un plan décennal de financement : il existe 37 038 communes; le tirage élevé réduira le prix de chaque volume à 1 franc; pour 80 volumes la dépense totale sera donc de 2 963 040 francs, somme négligeable au regard de celle qui est consacrée à l'enseignement primaire. Il suffira aux chambres de voter un crédit de 300 ooo francs pendant dix ans pour que la lecture populaire soit généralisée dans tout le pays. L'autoritarisme et la méfiance de la libre initiative, la volonté de conditionner et d'uniformiser s'affirment tout au long de l'exposé, et on peut dire des bibliothèques communales vues par Curmer ce que, dix-sept années plus tard, Jules Simon dira des bibliothèques scolaires : elles sont « plutôt un moyen de gouvernement qu'un moyen de civilisation ». Pour Curmer, il y a « initiative obligée » du gouvernement en matière de lecture populaire :

«... lui seul peut fonder, avec certitude de durée, avec toute la garantie possible quant au choix des livres, des établissements sur lesquels reposent toutes les espérances de l'avenir, toutes les conséquences des principes et de l'instruction. La charité publique, les idées libérales et progressives n'auront jamais une telle unité, une telle simultanéité, qu'on puisse leur confier, pour toute la France, l'exécution de l'établissement des bibliothèques. Le soin abandonné aux particuliers d'entretenir l'attention des jeunes élèves par des lectures mises à leur discrétion entraînerait des inconvénients graves ; une bibliothèque léguée par un riche particulier... amènerait les mêmes résultats que le colportage... Qui serait le juge du plus ou moins de convenance de l'adoption des livres légués? Nous croyons que la bibliothèque communale doit être un sanctuaire dont le gouvernement doit avoir la clef pour n'en ouvrir l'accès qu'aux ouvrages reconnus et approuvés comme devant y obtenir droit de cité. Il faut, pour la fondation des bibliothèques communales, une direction spéciale toujours vigilante, prête à exécuter le plan adopté par l'administration, pénétrée de l'importance de sa mission, et aussi soigneuse de surveiller l'admission des ouvrages qu'empressée à en propager la lecture. Nous croyons donc que le gouvernement doit avoir seul l'initiative, qu'il ne faudrait recevoir que des dons en argent, et proscrire sévèrement les legs ou dons en nature autres que ceux de livres adoptés par le comité ».

Dans le contexte social et politique de la Restauration et de la Monarchie de Juillet, la conception de Curmer paraît singulière et peu représentative d'une opinion commune, qui fait au contraire largement crédit à la générosité privée pour la constitution des bibliothèques. Elle s'exprime clairement par la voix de François Delessert qui intervient le 3I mai 1836 dans le débat sur le budget de l'instruction publique et invite le gouvernement à encourager davantage les bibliothèques populaires. Mais Delessert n'engage nullement le gouvernement à les créer lui-même; il doit seulement donner l'impulsion au mouvement en faveur des bibliothèques et l'aider :

« Je conviens que la formation de ces bibliothèques populaires doit être avant tout l'objet des soins des conseils municipaux et des amis éclairés de l'instruction à qui leur position de fortune permet de faire des sacrifices à cet égard... mais le gouvernement, qui fait de grands sacrifices pour les bibliothèques scientifiques, ne doit-il pas faire quelque chose pour celles destinées à l'instruction du peuple, des classes ouvrières, chez lesquelles de bonnes notions élémentaires sont si nécessaires à développer. » (Moniteur universel, 1836, p. 1274.)

François Delessert payait lui-même d'exemple. Nous le voyons quelques mois plus tard demander aux administrateurs de la succursale du 6e arrondissement (le 3e d'aujourd'hui) de la Caisse d'épargne de Paris, dont il était le président, de contribuer financièrement à la création d'une bibliothèque populaire dans l'arrondissement et d'user de leur influence dans le milieu ouvrier pour en assurer le succès 3. Dans les différents projets que nous connaissons par ailleurs, les bibliothèques populaires ne sont pas conçues autrement que créées par des associations ou par des communes et soutenues par la générosité des particuliers. Pour l'opinion libérale, l'intervention de l'État dans le domaine éducatif était condamnable; pour les républicains et pour certains socialistes comme Proudhon, elle était suspecte au plus haut point. La lecture des textes de Jules Simon et de Jean Macé montre à l'évidence que, sous l'Empire, l'opinion avancée ne souhaitait pas voir l'État intervenir directement dans la création des bibliothèques populaires.

Un des projets élaborés alors attira et retient encore l'attention aujourd'hui par sa singularité. C'est celui de Jules Radu, qui bénéficia en 1850 de l'appui du ministère de l'intérieur et eut de ce fait une publicité que ne connurent pas d'autres projets, plus intègres sans doute. Il semble bien établi en effet que l'entreprise de Jules Radu était tout autant inspirée par des considérations mercantiles que par le souci de l'instruction populaire. Il se proposait de fournir à toutes les communes de France une bibliothèque de 100 volumes « enfermés dans un meuble d'ébène vitré fermé à clef ». L'opération devait être financée par une souscription volontaire de « tous les citoyens » fixée à 1 franc et renouvelée pendant cinq années. Ouverte le Ier juillet 1850, par un appel public lancé dans le Moniteur Universel du 2 juillet, la souscription n'eut apparemment pas de succès et la société fondée par Jules Radu pour réaliser son projet ne joua aucun rôle dans l'établissement des bibliothèques communales.

II. La grande vague des années soixante

Le grand essor des bibliothèques populaires commence par une déclaration d'impuissance. La circulaire du 31 mai 1860 présente en effet les bibliothèques scolaires comme un « premier essai » d'organisation des bibliothèques communales. Gustave Rouland y écrit que celles-ci sont nécessaires mais que « cette organisation présente des difficultés qu'un concours multiple de volontés et de sacrifices permettrait seul de résoudre complètement ». Ce pudique aveu de l'impuissance gouvernementale n'était pas nouveau; un des successeurs d'Hippolyte Carnot, A. Freslon, l'avait déjà fait dans une circulaire aux préfets du Ier décembre 1848. Mais l'appel lancé à une opinion sensibilisée au problème de la lecture populaire et qui avait montré depuis 1830 qu'elle était disposée à agir, était habile. Levant, dans ce domaine au moins, la méfiance traditionnelle du gouvernement à l'égard des associations, l'invite de Gustave Rouland à l'initiative privée assurait d'avance les promoteurs de la bienveillance des autorités et allait dans le sens souhaité par les libéraux et par l'opposition républicaine. Elle provoqua la naissance d'associations qui allaient poser et résoudre le problème des bibliothèques populaires avec une tout autre ampleur de vues que les précurseurs de la génération précédente.

Les créations des bibliothèques populaires avaient été jusqu'alors des initiatives isolées prises par des paroisses, des manufacturiers, des associations qui en assuraient le fonctionnement tant bien que mal, sans autre aide et sans autre conseil que ceux que leur apportaient la bonne volonté, la compétence et la générosité des personnes qu'elles pouvaient intéresser. Ces initiatives ne cessèrent pas après 1860, bien au contraire. Mais les bibliothèques créées sous la forme de services communaux ou d'associations furent encouragées et soutenues par des sociétés d'un type nouveau fondées à cet effet sur le plan régional ou national. Il y en eut de deux sortes : celles qui créaient et géraient des bibliothèques, constituant ainsi des réseaux de lecture populaire, et celles qui menaient une action de propagande, stimulaient l'initiative locale et aidaient les réalisations par un ensemble de services communs.

LES RÉSEAUX DE BIBLIOTHÈQUES. Des premières, on connaît surtout la Société des Amis de l'instruction fondée en 186I par un groupe d'ouvriers parisiens qui suivaient les cours de l'Association polytechnique. Elle eut l'appui du colonel Favé, professeur à l'École polytechnique, dont il devint directeur en 1866, et surtout de Perdonnet, l'un des fondateurs en 1831 de l'Association polytechnique, qui avait déjà ouvert en 1837 une bibliothèque pour ses élèves. Les Amis de l'instruction ouvrirent une première bibliothèque dans le troisième arrondissement dès

1861. D'autres furent créées au cours des années suivantes dans Paris et dans la banlieue. C'étaient des bibliothèques privées alimentées par les cotisations des adhérents qui en étaient à la fois les usagers et les gestionnaires. En l'absence d'institutions municipales, ces bibliothèques furent subventionnées dès leur origine par la Ville de Paris et par les communes du département de la Seine dans lesquelles elles étaient créées. On peut donc les considérer comme les premières bibliothèques populaires publiques fondées dans la région. Elles ont subsisté jusqu'à nos jours : la Ville de Paris subventionnait encore douze bibliothèques des Amis de l'instruction en 1938. Mais elles ferment peu à peu leurs portes, rendues inutiles par le plan de modernisation des bibliothèques municipales de Paris mis en œuvre depuis 1967 : elles n'étaient plus que trois en 1975.

Il y a sans doute eu des organisations analogues dans d'autres régions et dans d'autres grandes villes. Les études locales révéleront certainement l'existence de réseaux pratiquant l'échange ou la circulation des livres entre les bibliothèques associées. Ce système, déjà pratiqué au Ban-de-la-Roche et dans le diocèse de Toulouse, était alors bien connu : il avait été évoqué par François Delessert à la tribune de la Chambre des députés en 1836, et les Entretiens de village publiés par Cormenin en 1845 en donnent un modèle précis.

LE RÉSEAU MUNICIPAL DE PARIS. A partir de 1865, on voit se développer à Paris une action proprement municipale parallèle à celle des Amis de l'instruction. Le maire du IIe arrondissement prit alors l'initiative de créer une bibliothèque dans sa mairie. D'autres maires suivirent. Les bibliothèques des mairies étaient subventionnées par le budget de la Ville de Paris, mais c'est seulement en 1879 que le Préfet de la Seine rattacha la gestion des onze bibliothèques de mairie qui existaient alors, à un service central. Celui-ci développa peu à peu un réseau de lecture publique structuré avec des bibliothèques centrales d'arrondissement dans les mairies et des bibliothèques de quartier installées la plupart dans des écoles. La Ville de Paris a toujours vigoureusement défendu son autonomie en matière de lecture publique par rapport à l'action du ministère de l'instruction publique. Lorsque celui-ci voulut appliquer aux bibliothèques de Paris l'ordonnance de 1839 et y imposer la création de comités d'inspection et d'achat, l'administration municipale fit valoir l'origine populaire de ses bibliothèques, et le ministère admit que la législation des bibliothèques municipales ne leur était pas applicable. Le fait explique l'originalité du réseau parisien de lecture publique qui a ses propres services administratifs et techniques et qui n'est pas soumis au contrôle de l'inspection générale des bibliothèques.

Les premières bibliothèques de Paris nous paraissent aujourd'hui bien étranges. Leur accès était interdit aux femmes, et elles furent organisées sur le modèle des bibliothèques municipales savantes : elles n'étaient que des salles de lecture. C'est sous la pression du public et des associations d'entraide qui avaient contribué à la création des bibliothèques de certains arrondissements que les maires acceptèrent, avec beaucoup de réticences, d'adjoindre un service de prêt aux salles de lecture. Les premiers furent ouverts en 1872 seulement dans les mairies des 10e et 12e arrondissements, et ils ne se généralisèrent qu'après 1879.

LES SOCIÉTÉS DE PROPAGANDE. La création d'un réseau de bibliothèques marque un progrès sensible par rapport à la poussière des initiatives dispersées, dont la plupart demeureront à jamais inconnues. Mais elles n'en étaient pas essentiellement différentes. Les sociétés de propagande allaient, en revanche, vulgariser des formes d'actions nouvelles qui s'imposèrent rapidement aux bibliothèques de tous bords, les sortirent de leur isolement, et préparèrent les voies à la normalisation bibliothéconomique. La première en date de ces sociétés, la Société Franklin, n'a cependant pas créé le modèle qu'elle a largement contribué à répandre. Elle a, semble-t-il, emprunté une voie qui avait été ouverte, non pas par une association, mais par un homme seul, Léon Bretegnier, qui était pasteur du petit village de Beutal, dans le pays de Montbéliard. Nous ne savons pas grand chose de ce personnage qui s'est entièrement effacé derrière son œuvre. En janvier 1862, il commença à publier, sous le titre de « L'Organe des bibliothèques populaires » une revue qui voulait être à la fois un bulletin de liaison entre les bibliothèques protestantes et un bulletin d'information sur les publications susceptibles d'intéresser les bibliothèques populaires. Pour le pasteur de Beutal, il s'agissait essentiellement d'aider les bibliothécaires en leur faisant connaître « les moyens les plus expéditifs, les dispositions les plus simples, les plus économiques, les plus faciles à introduire » et en leur donnant un guide sûr dans le choix des livres. Trimestrielle d'abord, puis bimestrielle et mensuelle, la revue modifia son titre en janvier 1863 et devint « Le Lecteur. Organe de l'œuvre des bibliothèques populaires. Revue d'éducation ». Malgré son origine confessionnelle, elle eut une audience qui déborda largement le cadre des bibliothèques paroissiales. Ses articles traitèrent des grandes questions qui agitaient alors l'opinion éclairée : l'instruction obligatoire ; l'instruction et les bibliothèques populaires aux États-Unis, en Angleterre, en Prusse; la place du roman dans les bibliothèques; le rôle des publications périodiques dans le développement du goût de la lecture. La revue proposa surtout un ensemble de services collectifs qui intéressaient toutes les bibliothèques populaires : fourniture d'un registre pour l'inscription des lecteurs et des prêts, d'une affichette publicitaire, organisation d'un service de librairie qui fournissait à prix réduits les ouvrages faisant l'objet d'un compte rendu favorable dans « Le Lecteur ». En juin 1862, la revue publia le texte d'un « Manuel du bibliothécaire », qui venait de remporter un concours ouvert par le comité directeur de la bibliothèque populaire (protestante) de Dieulefit. Après une longue introduction de caractère idéologique, qui remplit six des douze pages de l'ouvrage, l'auteur, un certain J. Schneider, traite de l'aménagement, de la gestion et de l'administration de la bibliothèque; il aborde ensuite les problèmes du classement, pour lequel il propose un cadre systématique, du catalogue, et du prêt, pour lequel il recommande le registre de Léon Bretegnier, dont il explique longuement l'utilisation.

Le Lecteur dut cesser de paraître à la fin de 1864 en raison d'un « très lourd déficit ». L'entreprise dépassait en effet les forces et les ressources d'un pasteur de village, même assuré, comme l'était Bretegnier, de l'appui financier de particuliers. Les services qu'il avait assurés pendant trois années, avaient déjà été en partie repris par la Société Franklin et par la Société des bibliothèques communales du Haut-Rhin, dans le même esprit, mais à une tout autre échelle. Le Lecteur n'avait donc plus de raison d'être, mais l'œuvre du pasteur Bretegnier demeure comme un exemple singulier qui s'imposa à tous les promoteurs de l'âge d'or des bibliothèques populaires.

I. La Société Franklin 4. La Société Polytechnique et la Société des Amis de l'instruction ne furent pas étrangères à la naissance de la Société Franklin, qui fut fondée en 1862 pour défendre la cause des bibliothèques populaires et pour les aider. Son conseil groupait la fine fleur de la haute administration et des représentants de la grande bourgeoisie parmi lesquels les industriels et les hommes d'affaires protestants étaient nombreux. Les relations dont la société disposait, les cotisations et la générosité de ses membres lui permirent de créer un certain nombre de services qu'elle mettait à la disposition de tous ceux qui se dévouaient localement à la cause de la lecture populaire. Sans s'immiscer en rien dans l'administration des bibliothèques et des institutions qui s'adressaient à elle, elle leur apportait les informations utiles sur les formalités nécessaires à l'ouverture d'une bibliothèque et des instructions techniques pour son organisation; elle proposait des listes sélectionnées d'ouvrages, un service de librairie, un service de reliure, la fourniture du petit matériel nécessaire à l'activité de la bibliothèque. Pour répondre aux demandes pressantes des bibliothécaires, elle organisa dès 1863 un service de librairie original, audacieux et avantageux pour ses correspondants. Elle introduisit, parmi les ouvrages nécessaires à la constitution d'une bibliothèque populaire, la distinction entre livres de circulation, ouvrages de lecture courante et livres de fonds, ouvrages de référence et textes classiques. Les livres de fonds devaient former une collection permanente acquise par la bibliothèque; la Société Franklin proposait de les fournir à crédit aux associations de bibliothèques régulièrement constituées et offrant une garantie suffisante; les paiements pouvaient être échelonnés sur plusieurs années moyennant un intérêt de 5 %. Pour les livres de circulation, la Société institua, avec l'aide de Louis Hachette, un système de location de caisses de livres : elle constitua des lots d'une valeur marchande de 200 francs, qui étaient loués aux bibliothèques à raison de 25 centimes par jour. La Société Franklin publia régulièrement à partir de juillet 1868 un bulletin d'information, le Journal des bibliothèques populaires qui offrait surtout des comptes rendus des ouvrages recommandés aux bibliothèques, de très nombreux rapports d'activité des bibliothécaires locaux et quelques articles de fond. Dès sa fondation, la Société Franklin avait affirmé sa neutralité politique et confessionnelle; elle apportait sans discrimination son aide à toutes les bibliothèques populaires, qu'elles soient d'associations, de paroisses, de manufactures, de communes, d'écoles ou d'unités militaires. Elle agissait auprès d'elles par l'intermédiaire d'un réseau de correspondants départementaux, notables bénévoles, qui faisaient connaître l'existence et l'action de la société et l'informaient des besoins et des demandes des bibliothèques locales. L'influence de la Société Franklin fut considérable. Les bibliothèques populaires se multiplièrent rapidement et dès 1870, la société annonçait qu'elle correspondait avec 817 d'entre elles.

2. La Société des bibliothèques communales du Haut-Rhin. La Société Franklin fut un modèle très vite imité. Lorsque Jean Macé voulut créer, à la fin de 1862, une bibliothèque communale à Beblenheim, où il s'était retiré après le coup d'État du 2 décembre 1851, il demanda conseil à la Société Franklin qui venait tout juste de naître (elle avait été autorisée par un arrêté du ministère de l'intérieur du 19 septembre 1862). Mais, tout bon républicain et tout étranger à l'Alsace qu'il était, Jean Macé était un ardent partisan de la décentralisation et un défenseur des particularismes régionaux. Aussi lança-t-il aussitôt après dans la presse régionale l'idée de la création d'une société oeuvrant dans le cadre départemental. Son appel n'eut d'abord qu'un écho très limité. Mais il fut entendu par Frédéric Engel-Dollfus, qui s'apprêtait à fonder une bibliothèque populaire communale à Dornach, faubourg industriel de Mulhouse. Engel-Dollfus écrivit à Jean Macé pour se renseigner sur le fonctionnement de la bibliothèque de Beblenheim. De cette rencontre devait naître la Société des bibliothèques communales du Haut-Rhin, dont les industriels de Mulhouse allaient efficacement soutenir l'activité jusqu'en

1870. On soulignera à ce propos l'intérêt constant porté par la haute société protestante de Mulhouse à la lecture populaire. Pendant toute la durée de l'existence de la Société Franklin, qui survécut jusqu'à la seconde guerre mondiale, on lira les noms de Dollfus, Koechlin, Mieg, Thierry-Mieg dans la liste des membres de son conseil d'administration; Jules Siegfried en fit également partie et Jean-Jacques Darmon a rappelé dans son étude sur le colportage le rôle éminent du mulhousien Charles Robert auprès de Victor Duruy et son activité dans la Société Franklin jusqu'à sa mort en 1899.

L'organisation de la Société des bibliothèques communales du Haut-Rhin était une transposition réduite de la Société Franklin : propagande, stimulation des initiatives locales par des dons de livres et d'argent, organisation d'un service de librairie, refus d'ingérence dans la vie des associations. Comme la Société Franklin, la Société des bibliothèques communales du Haut-Rhin affirmait vigouseusement sa neutralité politique et religieuse et situait son action sur le plan de la moralité publique. Comme pour son aînée, ses ressources provenaient des cotisations et de la générosité de ses adhérents. Elle agissait, elle aussi, par l'intermédiaire de délégués cantonaux, notables locaux, industriels pour la plupart, choisis dans son conseil d'administration, qui informaient la société de l'existence des bibliothèques locales et apportaient aux bibliothécaires les encouragements et l'aide matérielle nécessaires. La société haut-rhinoise se distinguait cependant de la Société Franklin sur deux points essentiels : elle s'était interdit de publier toute sélection de livres recommandés aux bibliothèques et limitait son activité au développement des seules bibliothèques communales. Le refus de patronner une liste de bons livres était dicté par le souci de maintenir la cohésion du comité et de ne pas faire apparaître la société comme l'expression d'un quelconque parti; cela n'aurait pas manqué de se produire, étant donné la qualité des animateurs de la société, dans un département où les clivages religieux et sociaux étaient fortement marqués. L'intérêt porté aux seules initiatives communales s'explique par le fait que l'action de la société s'exerçait essentiellement en milieu rural auquel Jean Macé estimait que la formule des bibliothèques constituées par des associations de cotisants ne pouvait pas convenir :

« La cotisation est excellente au sein des grandes agglomérations ouvrières, dans les centres populeux, pourvus à peu près partout de bibliothèques ouvertes au public, mais d'un accès peu commode pour les ouvriers. Elle leur donne des bibliothèqzzes où ils sont chez eux, qu'ils ont créées de leurs derniers, et le fait même de cette création suffit déjà à relever leur moral... Dans les communes rurales, où d'une part rien n'existe qui ressemble à ces grands dépôts publics de livres que possèdent les villes, où de l'autre tout se passe en famille, la cotisation irait droit contre le but qu'on doit se proposer dans la création des bibliothèques communales. Il s'agit de constituer à la commune le patrimoine littéraire et scientifique... qui lui a manqué jusqu'à présent. Par la cotisation on créerait une propriété privée, restreinte aux seuls membres de l'association. De plus, ici les convenances de l'homme qui travaille ne sauraient être subordonnées à celles de l'homme de loisir. Tout le monde travaille, j'entends du travail manuel: les heures et les jours de la bibliothèque communale sont forcément les heures et les jours du repos des bras. » (Morale en action, p. 26-27.)

La conviction de Jean Macé était bien ancrée et n'était pas seulement affaire de circonstances. Il y revient dans le Bulletin de la Ligue de l'enseignement en 1870 en commentant une décision des cercles de la Ligue de l'Ile de Ré qui avaient créé une bibliothèque populaire sous la forme coopérative :

« Notre bibliothèque est établie sous la forme coopérative, m'écrit mon correspondant ; ce qui veut dire qu'elle est la propriété des associés et à leur usage exclusif.

Le premier avantage de faire les choses soi-même, c'est de les faire comme on l'entend, et je n'aurais garde de critiquer la marche suivie par les sociétés de l'Ile de Ré, qui ont eu certainement leurs raisons pour l'adopter. Toutefois, je profiterai de l'occasion... pour exprimer mon opinion sur la forme de bibliothèque qui me paraît la meilleure dans les villages.

Je n'en vois pas qui présente plus de garanties de durée, plus de chances de développement que la bibliothèque communale, propriété de la commune, ayant son chapitre ouvert au budget municipal, ce qui n'empêche pas une société d'en prendre l'initiative, de la soutenir, de l'administrer même par délégation du conseil municipal, délégation d'autant plus simple à donner, que d'habitude, en pareil cas, le maire et les conseillers font eux-mêmes partie de la société...

Ce qu'on appelle l'autorité locale dans un village n'a plus le même caractère qu'à Paris ou à Lyon, et plane de moins haut sur la population. Dans bien des cas, son intervention n'empêchera pas une bibliothèque de se fonder en famille. »

L'influence de la Société s'exerça bien au delà des limites du département du Haut-Rhin : « A peine avions-nous commencé à agir, que, de toutes parts, sont venues des demandes de renseignements, et, bon gré malgré, notre Société est devenue un centre de propagande des plus actifs pour tout ce qui concerne les bibliothèques et l'instruction populaire... » Elle correspondait en effet avec une douzaine d'associations d'éducation populaire et avec une cinquantaine de bibliothèques de tous les coins de France. Elle suscita la création d'une quinzaine de sociétés de propagande et de soutien aux bibliothèques populaires œuvrant dans le cadre d'un département (Bas-Rhin, Lozère, Dordogne, Aisne, Charente, Drôme) ou d'un arrondissement (Montbéliard, Dole). Plusieurs de ces associations calquèrent leurs statuts sur ceux de la société haut-rhinoise. Elle avait également des correspondants en Allemagne, en Belgique, en Suisse, en Italie et en Espagne. Son audience était telle, qu'elle fut invitée à participer, avec les autres sociétés de bibliothèques, à l'exposition universelle de 1867, où elle montra l'ensemble de ses publications (statuts, comptes rendus des réunions, catalogues imprimés et manuscrits des bibliothèques correspondantes) et une carte du département avec l'implantation figurée des bibliothèques et un tableau synoptique faisant apparaître le population desservie, la date de création, le nombre des livres, des lecteurs et des prêts.

Une seconde association départementale, créée à Colmar en 1864, fonctionnait selon une autre formule. La Société alsacienne pour l'amélioration et la propagation des publications populaires françaises et allemandes proposait une combinaison de la « bibliothèque mobile » composée uniquement de livres de lectures instructives et distrayantes déposés par les comités cantonaux de la Société, qui assuraient un renouvellement régulier des dépôts, et de la « bibliothèque fixe » composée de livres de fonds acquis avec les ressources locales et qui demeuraient propriété communale.

3. La Ligue de l'enseignement. Si la Société des bibliothèques communales du Haut-Rhin tient une place importante dans l'histoire des bibliothèques populaires, ce n'est pas par son activité qui est restée localisée dans l'espace et dans le temps (elle disparut en 1870), mais par la personnalité de son animateur et par le fait qu'elle a été à l'origine de la Ligue de l'enseignement. Pour Jean Macé, le livre et les bibliothèques n'ont jamais été que les moyens d'une instruction populaire, condition indispensable à l'exercice du suffrage universel. Son véritable champ d'action n'était pas celui des bibliothèques, mais celui de l'enseignement. Inspiré par la création d'une Ligue de l'enseignement en Belgique, il lança le 15 novembre 1866 un manifeste pour le regroupement des associations qui s'occupaient de l'instruction des adultes. La Ligue française de l'enseignement n'était pour lui qu'un élargissement au cadre national et « à toutes les formes possibles de l'enseignement populaire » de l'œuvre de la Société des bibliothèques communales. Pendant quinze années, la Ligue ne fut pas véritablement une association, mais un mouvement d'opinion auquel adhéraient de nombreuses sociétés inspirées par un même esprit. Ces sociétés n'avaient aucun lien organique entre elles. La Ligue de l'enseignement ne fut réellement fondée que le 2I avril 1881, date de sa première assemblée générale.

Jusqu'en 1870, le mouvement fut animé par le seul Jean Macé qui, depuis Beblenheim, entretenait une correspondance régulière avec les associations, lançait des circulaires, rédigeait et publiait un bulletin. Lorsqu'il dut quitter l'Alsace après la défaite de 1870, il devint président du cercle parisien de la Ligue, qui avait été fondé en 1867. Ce fut dès lors le cercle de Paris qui, avec des moyens beaucoup plus puissants, donna l'impulsion aux actions de propagande et de soutien dans l'ensemble de la France. Or il se trouve que la plupart des associations adhérant à la Ligue avaient d'abord consacré leurs ressources à la création de bibliothèques. La Ligue joua donc, par la force des choses, un rôle de propagande et d'incitation dans le domaine de la lecture populaire tout à fait semblable à celui de la Société Franklin. Comme celle-ci, le cercle parisien fit fonctionner un service de librairie qui procurait des ouvrages à prix réduits aux bibliothèques correspondantes, et il encourageait les bibliothèques en voie de création à l'aide de dons en espèces et en livres. 612 bibliothèques populaires communales, scolaires et pédagogiques bénéficièrent de la générosité du cercle parisien de 1867 à 1882. Comme la Société Franklin, le cercle parisien étendit son action aux bibliothèques militaires après 1871. Il s'intéressa aux écoles régimentaires auxquelles il donna du matériel pédagogique. Le cercle parisien de la Ligue avait acquis une telle autorité en la matière que le Ministère de la guerre lui-même fit appel à ses conseils, et ce fut lui qui finança en 1873 l'impression du catalogue des livres choisis par la commission centrale des bibliothèques du ministère à l'intention des bibliothèques des casernes.

4. Les sociétés catholiques. On ne saurait sous-estimer la participation du monde catholique à l'effort de propagande pour la lecture du peuple. Il a pris conscience très tôt de la nécessité de l'instruction populaire, et ses réalisations sont bien antérieures à 1860. La liste serait longue, si on pouvait la dresser, des paroisses, des patronages et des oeuvres qui avaient créé des bibliothèques pour les apprentis et les ouvriers. On sait que plusieurs de ces bibliothèques avaient pris la forme de réseaux structurés et pratiquaient l'échange et la circulation des livres. Après 1860, les milieux catholiques éclairés fondèrent également des associations pour stimuler l'initiative locale et l'aider par des dons de livres et par un service de librairie. Efficacement secondée par la générosité de l'aristocratie légitimiste et par le dévouement de nombreux fidèles, l'action catholique apparaît cependant plus limitée, moins soutenue, moins efficace que celle de la Soicété Franklin et de la Ligue de l'enseignement. Les catholiques ne pouvaient accepter la neutralité religieuse prônée par ces deux associations, pas plus dans les livres de lecture que dans les livres de classe, pas plus à la bibliothèque populaire qu'à l'école; pour eux, l'instruction et la lecture étaient indissociables de la propagande religieuse.

Deux associations ont incarné après 1860 la volonté de lutter contre la corruption des intelligences et des cœurs par la mauvaise presse et le mauvais livre, et pour la promotion du bon livre moral et éditant. Ce sont la Société pour l'amélioration et l'encouragement des publications populaires et la Société bibliographique.

La première, fondée en 1862, s'inscrit dans le courant du catholicisme social, dont le vicomte Armand de Melun, un de ses fondateurs, fut un des plus éminents représentants. Elle agit à la fois en éditant des ouvrages écrits pour les classes laborieuses et en contribuant à la création de bibliothèques populaires. La Société bibliographique avait d'autres ambitions. Elle a été fondée en février 1868 par des « hommes d'étude » qui avaient pris conscience du fait que le monde catholique, sûr de lui lorsqu'il devait lutter contre l'athéisme et la propagande anti-chrétienne, était désemparé devant l'indifférence et la neutralité religieuses, et devant les progrès irrésistibles de l'idée laïque dans l'enseignement. Convaincus que l'étude approfondie des réalités sociales ne pouvait que confirmer leurs croyances, ils se proposaient d'unir la foi et la science pour fournir des armes « aux polémistes de chaque jour qui n'ont pas le temps d'aller dans nos grands dépôts d'archives et de bibliothèques, et de remonter aux sources ». Ayant inscrit à son programme l'étude et l'apostolat, la Société bibliographique se définissait comme un centre d'informations pour les écrivains catholiques, un foyer d'études pour la jeunesse, un centre de production « d'œuvres de science sérieuse et de saine littérature », et un centre de diffusion « des travaux entrepris pour la défense de la vérité ».

En fait, pendant quatre années, la Société bibliographique ne fut qu'une société savante dont l'activité fut loin d'être négligeable. Elle avait parmi ses membres des savants comme Léon Gautier et Henri Stein. Dès sa création, elle publia une revue mensuelle, Polybiblion, qui donnait une chronique de la vie intellectuelle, une bibliographie critique des publications et les sommaires des revues; elle entreprit la publication d'ouvrages de référence de haute érudition au nombre desquels on peut citer le Répertoire des sources historiques du moyen-âge du chanoine Ulysse Chevalier et le Dictionnaire d'archéologie de Victor Gay, de collections de vulgarisation pour le public cultivé et de collections de textes. C'est elle qui organisa le congrès bibliographique international de 1878.

Rien dans l'activité de la Société bibliographique ne semblait donc l'orienter vers la lecture populaire. Mais l'épisode de la Commune troubla gravement la conscience de l'intelligentsia catholique et infléchit singulièrement la ligne d'action de la Société : « sans renoncer au côté scientifique de l'œuvre, on résolut d'accentuer et de développer la propagande religieuse et sociale en opposition à la propagande des idées révolutionnaires ». La Société bibliographique ressentit alors le besoin d'élargir son audience. Pour y parvenir, elle créa des comités départementaux et lança deux collections fortement engagées sur le plan politique, Questions du jour et Ouestions politiques et sociales, dont les fascicules étaient vendus de dix centimes à un franc. Elle constitua en 1872 un comité mixte, composé de membres de la Société des publications populaires et de la Société bibliographique, qui fit l'inventaire des collections populaires pour établir le partage entre celles qui « déversent un torrent de productions malsaines sur le pays » et celles dont la lecture peut être recommandée. Les travaux du comité aboutirent à un constat affligeant pour les deux associations : la production catholique de livres destinés aux classes laborieuses était à peu près nulle. De ce constat naquit le projet de fonder une maison d'édition, la Librairie de la Société bibliographique, qui vit le jour en 1875. Outre les travaux savants de l'association, la Librairie publia des collections de lecture populaire, une revue illustrée hebdomadaire, des almanachs populaires et des tracts. En 1879, les deux sociétés fusionnèrent. La Société bibliographique prit le nom de Société bibliographique et des publications populaires et la Société des publications populaires en devint une section spécialement chargée des bibliothèques. La liquidation de la librairie en 1882 et la crise qu'elle entraîna dans l'association orientèrent davantage encore les activités de la Société vers l'apostolat et la propagande. Elle multiplia alors les initiatives dans le domaine des bibliothèques populaires pour lesquelles un comité de lecture sélectionnait soigneusement les livres nouveaux. Suivant une formule fréquente à l'époque, la Société proposait une combinaison de la bibliothèque fixe installée dans les écoles catholiques, les presbytères, les cercles, les patronages, et de la mise en circulation entre les communes de lots de 20 ou 40 volumes organisée par des comités cantonaux. En 1886, l'archevêque de Paris chargea la Société d'organiser l'œuvre diocésaine des bibliothèques circulantes installées surtout dans les quartiers ouvriers de la capitale. Elle y créa en quelques années 120 bibliothèques populaires comptant chacune 50 à 100 volumes. Une démarche de l'Œuvre des campagnes lui permit d'étendre son réseau de bibliothèques à toute la France à partir de 1893. L'Œuvre des campagnes avait été fondée pour fournir des missions aux paroisses rurales trop pauvres pour en assurer les frais. Les missionnaires se préoccupèrent de laisser une trace durable de leur ministère et estimèrent que le bon livre prolongerait utilement leur prédication. L'Œuvre des campagnes fut donc amenée à fournir de petites bibliothèques aux paroisses. Mais les missionnaires virent très vite le peu d'intérêt d'un dépôt unique de quelques livres et en vinrent à l'idée de prêter les ouvrages et de les faire circuler de paroisse en paroisse. L'Œuvre des campagnes demanda à la Société bibliographique d'organiser ces dépôts. Celle-ci constitua des lots de 25 et de 50 volumes qu'elle prêtait aux paroisses pour une année moyennant une contribution aux frais de cinq ou de dix francs.

Même si l'on tient compte du fait que ces bibliothèques circulantes renforçaient l'action de bibliothèques fixes qui, dans les grandes agglomérations, étaient souvent nombreuses et importantes (au Mans, par exemple, il existait à la fin du siècle sept bibliothèques catholiques qui comptaient 20 000 volumes et étaient fréquentées par plus de 4000 personnes), on ne peut pas ne pas être frappé à la fois par la date tardive du réveil catholique dans le domaine de la lecture populaire et par l'insignifiance des collections mises en circulation. Dix années après l'institution de l'obligation scolaire, on a pu entendre, au congrès de la Société bibliographique tenu au Mans en 1893, le président du comité sarthois de l'association déclarer en rendant compte de l'activité des bibliothèques circulantes de son département que « le comité ne cherche pas à développer le goût de la lecture; il désire seulement apporter un contre-poison aux publications malsaines ; il est persuadé que l'œuvre ne pourra faire du bien qu'autant que les livres seront prêtés avec une grande circonspection ». Il serait sans doute hasardeux de généraliser une position aussi paradoxale en apparence et aussi extrême. Elle traduit au moins une tendance qui contraste singulièrement avec les intentions primordiales de la Société bibliographique, et qui contribua à donner une mauvaise image de marque des bibliothèques catholiques. Elle souligne les limites étroites d'une action de promotion de la lecture fondée sur une volonté de propagande et incapable par conséquent de s'ouvrir à tous les apports d'une culture nécessairement pluraliste. Il est difficile d'évaluer l'action des bibliothèques catholiques dans les milieux qu'elles desservaient. Comme le catholicisme français tout entier, elles évoluèrent lentement vers une plus grande tolérance à l'égard des réalités extérieures à l'Église. Mais il fallut attendre la vigoureuse réaction de la Ligue féminine d'action catholique en 1936 pour voir les bibliothèques abandonner leur souci de moralisation et d'édification pour s'engager dans les voies de la bibliothèque publique moderne.

LE CADRE LÉGISLATIF ET RÉGLEMENTAIRE. A l'époque où les bibliothèques populaires étaient fondées, il existait déjà une réglementation élaborée des bibliothèques publiques, dont l'ordonnance royale du 22 février 1839 exprime l'essentiel. Mais les dispositions de ce texte ne valaient pas pour les bibliothèques populaires, même lorsqu'elles étaient créées par les communes. Les bibliothèques scolaires, bibliothèques populaires des campagnes, furent réglementées dès 1862, mais aucun texte concernant les bibliothèques populaires qui n'étaient pas intégrées au système scolaire ne fut publié avant 1874. Elles n'échappaient cependant pas pour autant au contrôle de l'autorité gouvernementale. Pour les situer avec précision dans la vie administrative, il faut considérer d'une part les textes généraux qui plaçaient nécessairement les bibliothèques populaires sous la surveillance du ministre de l'Intérieur et des préfets, et d'autre part les textes particuliers qui donnèrent ultèrieurement au ministre de l'Instruction publique un droit de regard sur leurs activités.

I. Les textes généraux. Les bibliothèques populaires communales étaient crées par délibération des conseils municipaux qui prenaient aussi toutes les décisions relatives à leur fonctionnement : réglement, attribution de crédits. Elles se trouvaient donc, de ce fait, placées sous le contrôle des préfets qui approuvaient toutes les délibérations des conseils. Les bibliothèques populaires privées étaient, aux yeux de la loi, de simples associations. Or, sauf pendant une brève période au début de la Deuxième République, la France du XIXe siècle a ignoré la liberté de réunion et la liberté d'association, qui étaient alors souvent réunies et confondues dans la pensée juridique et dans la pensée politique. Jusqu'à l'adoption de la loi du 30 juin 1880, qui rétablit la première, et de celle du Ier juillet 190I, qui institua la seconde, les associations étaient soumises à une réglementation et à un contrôle sévères qui découlaient des articles 291 et 294 du code pénal de 1810. Elles devaient être autorisées par les préfets et étaient placées sous la surveillance de la police. L'autorisation était révocable. Les associations restaient donc soumises au pouvoir discrétionnaire du gouvernement qui pouvait toujours ntervenir dans son fonctionnement. Le fait d'adhérer à une association non autorisée ou de lui prêter un local était un délit passible des tribunaux correctionnels.

Ces dispositions visaient essentiellement les groupements politiques. Mais on sait, par des exemples multiples, que les préoccupations politiques n'étaient pas toujours absentes de l'esprit des promoteurs des bibliothèques populaires, chez ceux surtout qui animaient les cercles de la Ligue de l'enseignement. Sous le régime de l'Ordre moral, les cercles et leurs bibliothèques ont été considérés avec suspicion par les gouvernements successifs et par leurs préfets. En décembre 1873, celui de la Somme révoquait l'autorisation donnée par son prédécesseur au cercle départemental de la Ligue et motivait sa décision par les attendus suivants :

« ... Vu divers ouvrages et écrits envoyés par le cercle de la Ligue de l'enseignernent à des instituteurs publics pour la formation des bibliothèques populaires ; Considérant qu'au lieu de remplir son but louable de propager l'instruction en dehors de l'école, le Cercle départemental de la Ligue de l'enseignement envoie aux instituteurs des livres politiques, qui répandent dans les campagnes des doctrines contraires à la morale et révolutionnaires ;

Que cette Association constitue ainsi un véritable danger pour l'ordre social ; Arrêtons... »

Cette décision provoqua un débat à la chambre et le sous-secrétaire d'État à l'Intérieur, durement attaqué par la gauche républicaine, accepta d'autoriser les cercles de la Ligue à trois conditions : que l'emploi des fonds soit déclaré aux autorités, que les catalogues des bibliothèques soient soumis à leur approbation, qu'une autorisation soit demandée pour chaque conférence publique. Après le renvoi de Jules Simon le 16 mai 1877 et la dissolution de la Chambre le 25 juin, la répression se fit plus vive. Plusieurs bibliothèques et cercles de la Ligue furent dissous; des préfets biffèrent des budgets municipaux les subventions accordées au cercle parisien par plusieurs villes pour l'aide que ce cercle apportait aux bibliothèques populaires. Le bulletin du cercle de Paris de 1877 publia les comptes rendus d'activité de cercles et de bibliothèques populaires, dont les présidents écrivaient qu'ils avaient mis leurs activités en sommeil pour éviter les foudres de l'administration.

2. Les textes spécifiques. Sous l'Empire, l'État était resté à l'écart de l'action directe en raison à la fois de l'insuffisance de ses moyens budgétaires et de la méfiance de ceux qui œuvraient le plus activement à la promotion de la lecture populaire. Une intervention du gouvernement les aurait découragés et mis en péril la réalisation d'un projet cher à Gustave Rouland et à son successeur Victor Duruy. On le vit bien lors de l'affaire de Saint-Étienne en 1876. La municipalité y avait créé deux bibliothèques populaires dont les collections offertes au public soulevèrent l'indignation des milieux catholiques conservateurs. Saisi d'une pétition, le Sénat discuta du 21 au 25 juin le rapport d'un sénateur demandant que les bibliothèques populaires fussent soumises à la même réglementation et à la même surveillance que les colporteurs et les libraires-étalagistes. Dans un discours qui fit alors beaucoup de bruit, Sainte-Beuve prit la défense, non des bibliothèques populaires, mais de la liberté de pensée contre les obscurantistes. Il a fait lui-même le récit des incidents qui se produisirent au Sénat 5. Il est intéressant de noter à ce propos l'intérêt marqué par Sainte-Beuve à l'instruction populaire depuis 1848. Il a consacré une de ses Causeries du lundi aux lectures publiques organisées à Paris au cours de l'hiver de 1849 et il adhéra, après l'affaire de Saint-Étienne, au cercle parisien de la Ligue de l'enseignement fondé à la fin de 1867. Le ministre de l'Intérieur, Baroche, ne suivit pas les censeurs et eut cette phrase qui en dit long sur la position du gouvernement à l'égard des bibliothèques populaires : « Il y a un intérêt politique considérable à ce que l'institution des bibliothèques populaires ne soit pas arrêtée dans son germe ». Mais la polémique suscita cependant une vive inquiétude chez les animateurs des bibliothèques populaires. Elle s'exprima par la bouche du président de la Société des bibliothèques communales du Bas-Rhin : « ... le mouvement s'arrêta subitement ; les bibliothèques déjà existantes semblèrent s'endormir, plusieurs autres qui étaient en formation annoncèrent ne plus vouloir continuer leurs efforts ». Ces réactions étaient certes excessives, mais elles illustrent bien l'extrême sensibilité des promoteurs aux interventions de l'autorité publique.

L'avènement de la IIIe République allait nécessairement modifier les attitudes. Ministre de l'instruction publique en 1873, Jules Simon semble oublier les propos qu'il avait tenus dix années plus tôt : « ... les diverses religions se font contrepoids, tandis que l'État est seul, et transforme aisément toute contradiction en délit politique. L'intervention directe du gouvernement dans la création et la vente des livres et dans la formation de bibliothèques est donc pleine de périls » 6. Il signe le 8 janvier 1873 une circulaire qui demande aux préfets d'ouvrir une enquête sur les bibliothèques populaires des départements. Membre du conseil d'administration de la Société Franklin depuis sa fondation, Jules Simon connaissait bien les problèmes. Les questions posées serrent la réalité de près; nombre de bibliothèques, conditions de la création, importance et nature des collections, prêt ou lecture sur place, gratuité, publication d'un catalogue, ressources budgétaires, existence d'un comité de surveillance, indication des ouvrages les plus lus. La circulaire demandait enfin aux préfets d'interroger les responsables afin de « savoir si les administrateurs réclament l'appui du gouvernement et si cet appui leur serait utile ». L'étude des données de l'enquête aboutit à une série de mesures prises au cours de l'année suivante :

I. Création d'un service des bibliothèques populaires au ministère de l'instruction publique.

2. Création d'une commission consultative des bibliothèques populaires chargée d'examiner les livres susceptibles d'être placés dans ces bibliothèques. La commission fonctionna jusqu'en 1879. On s'aperçut alors qu'il existait depuis 1863, dans le même ministère, une commission consultative des bibliothèques scolaires qui se livrait à l'examen des mêmes livres, et les deux commissions furent confondues.

3. Un arrêté du 6 janvier 1874 réglementa l'aide que l'État pouvait accorder aux bibliothèques populaires, qu'elles soient libres ou municipales. Sur leur demande, et après avis du préfet, le ministre leur attribuait des ouvrages auxquels l'administration souscrivait après examen de la commission consultative, ou des ouvrages provenant du dépôt légal. Mais ces concessions ministérielles étaient subordonnées à toute une série de conditions qui établissaient une véritable censure au niveau des bibliothèques populaires : nomination par le ministre d'un comité de surveillance proposé par les administrateurs de la bibliothèque par l'intermédiaire du préfet, envoi des catalogues et des propositions d'achat au ministre qui pouvait imposer le retrait de certains ouvrages, constitution d'une réserve destinée à recevoir les ouvrages indésirables, organisation technique de la bibliothèque conforme aux instructions ministérielles, acceptation d'inspections par des agents désignés par le ministre.

4. Extension de la mission de l'inspection générale des bibliothèques, qui se vit confier le contrôle des bibliothèques populaires demandant à bénéficier des concessions ministérielles.

Cette première réglementation est marquée par un autoritarisme étroit qui tranche singulièrement avec la tolérance de l'administration impériale. Dans les circonstances où elle intervenait, en plein Ordre moral, elle ne pouvait qu'être mal reçue par les responsables locaux dont beaucoup participaient de l'idéologie laïque et républicaine de la Ligue de l'enseignement. Les dirigeants de la Bibliothèque populaire centrale de Nantes, par exemple, se sont longtemps opposés, malgré leurs difficultés financières, à toute intervention des autorités et à tout contrôle du préfet sur les catalogues :

« La préfecture se fourre dans toutes les sociétés où elle n'a que faire, pour en avoir la tutelle... cette manœuvre d'autorisation lancée dans les jambes de toutes les sociétés démocratiques est un piège, une rouerie préfectorale, un danger qui nous lierait. » (Réunion du 18 septembre 1884. Cité par Sonia Bosc dans « Lecture publique et mouvement d'idées à Nantes sous la IIIe République », p. 25-27.)

L'exclusion des éléments ouvriers du comité de la bibliothèque et le glissement des dirigeants vers le conservatisme finirent par avoir raison de cette opposition. La bibliothèque reçoit ses premiers livres du ministère en 1890; elle n'en est pas satisfaite pour autant :

« La première livraison, composée uniquement de manuels de type scolaire fort rébarbatifs, a beaucoup déçu la commission... Le bibliothécaire, M. Villain, a rédigé une lettre de remerciements si aigre-douce que le ministre s'en est offensé : la concession a été suspendue pour plusieurs années. » (id. p. 87)

Les incidents de ce genre ne furent certainement pas rares, et Maurice Caillet a relevé dans son étude sur l'inspection générale des bibliothèques 7 l'accueil peu empressé que les inspecteurs reçurent dans les bibliothèques populaires qui avaient accepté l'assistance et le contrôle du ministère de l'instruction publique. Une instruction détaillée publiée le 30 décembre 1876 précisa les intentions de l'administration sur l'organisation des bibliothèques populaires. C'était un véritable petit manuel technique donnant les règles à suivre pour l'enregistrement, le classement, le catalogage, le prêt et les récolements. Ces règles sont, dans une large mesure, une transposition et une adaptation des usages des bibliothèques savantes : la classification de Brunet était, par exemple, imposée aux collections des bibliothèques populaires.

On relève aussi dans les actes de l'administration centrale une tendance très nette à assimiler les deux types de bibliothèques communales, les bibliothèques savantes et les bibliothèques populaires, à étendre aux secondes la réglementation des premières, et à prendre des décisions applicables indifféremment aux unes et aux autres. C'est elle qui incitera plus tard l'administration centrale à soumettre les bibliothèques municipales de Paris à l'ordonnance de 1839 et à vouloir y créer des comités d'inspection et d'achat. Mais dès 1875, on trouve dans l'arsenal réglementaire de l'Ordre moral deux circulaires qui révèlent cet état d'esprit. La première, datée du 31 mai 1875, émane du ministère de l'Intérieur. Elle rappelle la décision prise le 12 mai de procéder à une révision générale des estampilles des imprimés du colportage et attire l'attention des préfets sur la nécessité de ne pas laisser les conseils municipaux acheter pour les bibliothèques communales les livres auxquels la nouvelle estampille aurait été refusée. Le ministre ne se contente pas de demander l'examen des commandes préparées par les communes qui ont inscrit des crédits à leur budget; il invite aussi les préfets à biffer à l'avenir tout crédit dans les budgets des communes qui auront passé outre à l'interdiction. On voit que le gouvernement n'hésitait pas, à cette époque, à subordonner le progrès de la lecture populaire au respect d'une mesure de simple police. La seconde circulaire a été signée le 30 août 1875 par le ministre de l'Instruction publique. Elle porte un titre tout à fait explicite : « Circulaire rappelant qu'il est interdit d'échanger des ouvrages appartenant aux bibliothèques publiques, municipales ou populaires, sans l'autorisation du ministre. » On peut s'interroger sur la pertinence de ces deux textes quand on sait que les circuits populaires du colportage ne touchaient pas les bibliothèques traditionnelles et que les bibliothèques populaires ne contenaient aucun des livres anciens visés par l'ordonnance royale de février 1839.

Il est probable que le contrôle imposé aux préfets sur les bibliothèques populaires et que cette tentative de brider leur libre développement n'eurent que des effets locaux très limités et qu'ils cessèrent avec la fin de la période de forte tension politique que fut l'Ordre moral. Mais ces mesures anticipent sur la situation créée par la loi de 193I qui donne à l'État le contrôle de l'ensemble des bibliothèques municipales.

LA GESTION DES BIBLIOTHÈQUES POPULAIRES. Les besoins de lecture encore limités et l'importance réduite du public concerné ont maintenu pendant tout le siècle les ambitions des promoteurs à un niveau très modeste. Dans les grandes agglomérations, les collections pouvaient atteindre quelques milliers de volumes : 2 500 à Toulouse en 1885, 1 653 (1 117 titres) à Saint-Omer en 1887. Mais les bibliothèques populaires furent, en milieu rural surtout, de très petites bibliothèques. Dans les conférences qu'il faisait aux normaliens de la Seine au cours des années 1830, le baron de Gérando leur expliquait qu'ils pouvaient facilement constituer une bibliothèque dans leur école et que 50 francs suffisaient pour réunir une centaine d'ouvrages appropriés aux besoins des habitants. En 1838, Émile de Girardin propose une réforme générale de l'instruction publique et préconise l'institution de bibliothèques départementales créées sous forme d'associations; ces associations feraient des dépôts dans chaque commune, et un délégué de la bibliothèque départementale y assurerait le prêt; Girardin déclare que « avec un bon système d'échange et de circulation, 5 ou 6 000 volumes de roulement par département suffiraient pour entretenir tous les mois les communes et les villes de livres nouveaux ». 80 volumes suffisaient à Curmer (1846) et aux typographes parisiens (1848), 100 à Cormenin (1845) et à Jules Radu (1850). Freslon ne voit guère plus grand lorsqu'il demande aux préfets, en décembre 1848, de persuader les conseils municipaux de voter 200 à 300 francs pour la constitution d'une bibliothèque communale. L'armoire de Gustave Rouland peut contenir plus de 200 volumes, mais ses dimensions peuvent être réduites en fonction des ressources de la commune, et elle renferme aussi les livres scolaires. Le premier catalogue de la Société Franklin (1864) propose une sélection de 516 titres qui forment un millier de volumes; ce n'est cependant pas une collection-type, mais un choix très large dépassant de beaucoup les besoins d'une bibliothèque. On peut encore lire en effet dans le Journal des bibliothèques populaires de 1898 « qu'il suffit d'une première mise de 50 à 100 francs pour former le noyau d'une bibliothèque populaire... que 100 volumes à 2 francs chacun, reliure comprise, suffisent pour composer une bibliothèque rurale très respectable ». La réalité statistique concorde avec les vues des théoriciens. A la première assemblée générale de la Société des bibliothèques communales du Haut-Rhin, Jean Macé donne des chiffres pour 21 bibliothèques créées de décembre 1862 à mai 1864. La plus ancienne et la plus riche, celle de Beblenheim, a 1 292 volumes. Mais elle avait en Jean Macé un promoteur actif, tenace et généreux, qui n'hésitait pas à aider de ses deniers au développement des collections. Si on laisse de côté cette brillante exception, on trouve : 4 bibliothèques avec moins de 100 volumes, 5 avec 100 à 200 volumes, 6 avec 200 à 300 volumes, 1 bibliothèque riche de 350 volumes, 1 de 500, 2 de 600 et 1 de 929 volumes. Les quatre dernières sont trois bibliothèques de petites villes et celle de Dornach, faubourg industriel de Mulhouse, que son origine apparente beaucoup plus à une bibliothèque d'entreprise qu'à une bibliothèque communale. Le paternalisme des fabricants, lorsqu'il s'intéressait à la lecture, semble avoir été en effet beaucoup plus généreux et plus efficace que l'action municipale. Les quelques chiffres que cite Jean Macé pour les bibliothèques des manufactures sont éloquents : 1 200 volumes chez Trapp à Mulhouse, 2 000 chez Bourcart à Guebwiller, 800 chez Japy à Beaucourt. En revanche, les chiffres fournis pour les bibliothèques paroissiales, beaucoup plus anciennes cependant que les bibliothèques populaires communales, les situent au même niveau que celles-ci.

L'organisation matérielle de ces bibliothèques ne posait pas de problèmes bien considérables. On comprend facilement que la générosité privée et le bénévolat aient pu y jouer un rôle déterminant. On les rencontre dès la fondation, même lorsqu'il s'agit de bibliothèques communales. Le projet naissait le plus souvent dans un petit groupe de personnes éclairées qui en saisissaient le maire et les notables de la commune; le maire le proposait alors au conseil municipal qui votait les crédits nécessaires et désignait une commission chargée de gérer la bibliothèque. Présidée par le maire, cette commission réunissait ceux-là mêmes qui avaient soumis le projet. L'approbation de la délibération par le préfet valait autorisation d'ouverture de la bibliothèque. La commission désignait un secrétaire, un trésorier et un bibliothécaire, l'instituteur assurant souvent à lui seul deux et parfois la totalité de ces fonctions. Les bibliothèques populaires libres étaient soumises au régime des associations. Elles devaient obtenir l'autorisation du préfet qui agréait aussi le choix du président; la nomination des membres du comité était approuvée par le sous-préfet. Le catalogue des livres de la bibliothèque était soumis chaque année à l'examen des services préfectoraux. Pour faciliter les relations avec l'administration, la Société Franklin recommandait vivement de nommer le maire de la commune président honoraire et de placer l'association sous le patronage moral du juge de paix et du conseiller général du canton. A Paris, la nomination du président et des membres du comité d'une bibliothèque libre devait être approuvée par le ministre de l'Intérieur; son local et sa comptabilité étaient soumis au contrôle du préfet de la Seine.

La gestion de la bibliothèque était assurée ou par la commission municipale ou par le comité de l'association, qui décidaient des acquisitions, examinaient les dons et contrôlaient l'utilisation des fonds. Le bibliothécaire faisait partie de la commission ou du comité, mais sa compétence était limitée au service public : prêt et salle de lecture. Souvent rémunérée, cette fonction était assurée par l'instituteur ou par un commerçant. La Société Franklin recommandait le pharmacien que son activité met « en contact fréquent et direct avec la population ». Même rétribué, le bibliothécaire restait un bénévole. On relève cependant quelques exceptions dans les bibliothèques les plus actives. C'est le cas à Mulhouse où le bibliothécaire était un permanent. Présentant en 1866 un système d'inscription des lecteurs et des prêts, dont il n'est pas peu fier, il déclare : « bibliothécaire depuis 17 ans, j'ai essayé bien des systèmes à mon début dans ces fonctions ». Il avait longtemps été bibliothécaire de la bibliothèque créée en 1848 par la manufacture Trapp avant de passer en 1864 à la bibliothèque populaire patronnée par les industriels. Mais ce semi-professionnel, formé sur le tas, était à l'époque un personnage d'exception.

La pratique bibliothéconomique était vulgarisée bien avant le grand essor des bibliothèques populaires. Léopold-Auguste-Constantin Hesse avait fait paraître sa bibliothéconomie chez Techener en 1839 sous le nom de L.-A. Constantin, et son ouvrage avait été réédité en 184I dans la collection des manuels Roret. Mais les bibliothèques populaires n'en avaient cure, et leur organisation est restée longtemps improvisée et des plus rudimentaires. Ce qui intéresse avant tout l'éducateur qu'était Jean Macé, c'est le lecteur. Le reste n'est qu'accessoire, utile certes, mais pas indispensable au fonctionnement d'une bibliothèque qui n'avait besoin que d'un cachet pour estampiller les livres et de trois cahiers : le premier pour dresser le catalogue des livres (il porte numéro d'entrée, titre et auteur, nombre de volumes, format, nom du donateur), le second pour enregistrer les prêts (numéro du livre, emprunteur, dates de sortie et de rentrée), le troisième pour inscrire les recettes et les dépenses. Le local et le mobilier importent peu; on peut placer les livres n'importe où; ce qui compte, c'est qu'ils soient empruntés.

L'Instruction pour la fondation d'une bibliothèque populaire publiée par la Société Franklin est un peu moins sommaire, mais elle ne diffère pas fondamentalement de la pratique préconisée par Jean Macé. Il est bon que la bibliothèque ait son local propre et, mieux encore, qu'elle puisse disposer d' « une petite salle de lecture, chauffée et éclairée, ouverte pendant les soirs d'hiver, et le dimanche toute l'année ». Mais si on ne les a pas, « la bibliothèque, c'est-à-dire l'armoire aux livres ou les quelques rayons destinés à les recevoir provisoirement, pourront être placés dans une salle de la mairie, dans la maison d'école (ne fût-ce que dans un corridor), dans la maison du bibliothécaire et même dans sa boutique, s'il est commerçant... ». Les trois registres sont les mêmes que pour Jean Macé, mais ici la normalisation est faite. La Société Franklin les propose, tout imprimés, aux bibliothèques correspondantes à un prix modique. On voit apparaître dans l'Instruction un cadre de classement qui n'existe pas chez Jean Macé, et la Société Franklin recommande de classer les livres sur les rayons en fonction des 17 séries de ce cadre, en les distinguant par des étiquettes de couleurs (la Société vend des étiquettes gommées de 10 couleurs différentes).

L'intervention du ministère de l'Instruction publique dans la gestion des bibliothèques populaires se traduisit sur le plan bibliothéconomique par l'instruction du 30 décembre 1876. Celle-ci imposait trois catalogues aux bibliothèques qui bénéficiaient des largesses ministérielles : 1 registre-inventaire utilisable comme catalogue topographique, 1 fichier des auteurs, 1 fichier méthodique. Les deux derniers étaient constitués de fiches normalisées de 10 cm de hauteur sur 6 cm de large placées en trois rangées dans des boîtes. Le cadre méthodique imposé était une version simplifiée de la table de Brunet. Il ne servait qu'au catalogue et n'était pas utilisé pour le classement matériel des livres, qui étaient rangés par formats et par ordre d'entrée. L'instruction rapprochait donc l'organisation des bibliothèques populaires de celle des bibliothèques municipales savantes et annonçait l'Instruction générale relative au service des bibliothèques universitaires du 4 mai 1878 qui imposera la même organisation aux collections des bibliothèques des académies. Nous ignorons l'accueil fait dans les bibliothèques subventionnées à ces recommandations. Elles leur convenaient certes beaucoup moins que celles de la Société Franklin qui semblait admettre (le texte est assez allusif sur ce point) le libre choix du lecteur. La Société Franklin et Jean Macé ignoraient le catalogue sur fiches, instrument statique inutilisable par le lecteur populaire, et tous deux préconisaient la mise en circulation d'un catalogue manuscrit ou imprimé. L'instruction de décembre 1876 apparaît en revanche, comme une tentative de normalisation et d'uniformisation des pratiques tout à fait ignorante des réalités spécifiques de la lecture populaire. L'expérience des bibliothèques populaires était trop courte et trop dispersée; les administrateurs ne l'avaient pas encore assimilée et ils pouvaient difficilement se dégager des pratiques traditionnelles. Il était trop tôt pour qu'un modèle spécifique pût être conçu et pour que des usages mieux adaptés à la qualité du public pussent être élaborés.

  1. (retour)↑  Ces pages sont extraites d'un ouvrage consacré à l'histoire et à l'idéologie des bibliothèques populaires, qui sera publié par le Cercle de la Librairie au cours de l'année 1978.
  2. (retour)↑  Ces pages sont extraites d'un ouvrage consacré à l'histoire et à l'idéologie des bibliothèques populaires, qui sera publié par le Cercle de la Librairie au cours de l'année 1978.
  3. (retour)↑  DROULERS (Paul). - Action pastorale et problèmes sociaux sous la Monarchie de juillet chez Mgr d'Astros. - Paris : Vrin, 1954 (p. 173-176).
  4. (retour)↑  Texte cité par Sonia Bosc dans un mémoire de maîtrise inédit : Lecture publique et mouvement des idées à Nantes sous la IIIe République : Étude de la bibliothèque populaire centrale de 1872 à 1914.
  5. (retour)↑  Moniteur universel, 18 février 1837.
  6. (retour)↑  Un article traitant plus particulièrement de la Société Franklin et réalisé à partir d'une note de synthèse présentée durant l'année scolaire 1976-1977 à l'École nationale supérieure de bibliothécaires, sera prochainement publié dans le Bulletin des bibliothèques de France.
  7. (retour)↑  « A propos des bibliothèques populaires : discours... prononcé dans la séance du Sénat le 25 juin 1867 ». - Paris : M. Lévy. Roger Bellet a consacré un article très documenté à l'affaire dans la Revue des sciences humaines (juillet-septembre 1969, p. 453-473).
  8. (retour)↑  Revue des deux mondes, 15 septembre 1863, p. 367.
  9. (retour)↑  Bull. bibl. France, décembre 1970, p. 602.