Veille métiers et transitions #1 • Le rapport « Information en santé » : quelle inspiration pour les bibliothèques universitaires ?

Natalia Leclerc

[NDLR] Face à l’accélération des mutations technologiques, environnementales, sociales et sociétales, les professionnels de l’information et de la documentation sont au cœur de transformations profondes. Pour accompagner ces évolutions, le Bulletin des bibliothèques de France lance une nouvelle rubrique de veille consacrée aux grandes transitions qui traversent le secteur. Pensée comme un espace d’observation et de partage, un laboratoire d’idées, la rubrique accueillera de courtes contributions deux à trois fois par mois. Il s’agira en particulier d’explorer l’actualité des trois grands champs thématiques suivants : enjeux et défis informationnels (EDI), responsabilité sociale et environnementale (RSE) et intelligence artificielle (IA).

Dans la continuité de sa mission de veille prospective sur ces grands enjeux, l’équipe de la Direction des transitions et de la prospective (DTP) de l’École nationale supérieure des sciences de l’information et des bibliothèques (Enssib), créée en septembre 2025, alimentera régulièrement cette rubrique ; et l’inaugure avec une analyse du récent rapport sur l’information en santé et ses implications pour les bibliothèques universitaires.

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Un rapport sur l’information en santé 1

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Mathieu Molimard, Dominique Costagliola et Hervé Maisonneuve, Information en santé : bilan des forces et des faiblesses, recommandations pour une stratégie nationale d’information et de lutte contre la désinformation en santé, Rapport au Ministre de la Santé, des Familles, de l’Autonomie et des Personnes handicapées, janvier 2026. https://sante.gouv.fr/IMG/pdf/rapport_information.pdf

, remis à la ministre le 12 janvier 2026, permet de réfléchir à l’activité des bibliothèques universitaires (BU), actrices clés dans la lutte contre la désinformation scientifique. Il a donné lieu, le même jour, au lancement de la Stratégie nationale de lutte contre la désinformation en santé 2, structurée en quatre axes.

Le rapport est riche d’enseignement pour les BU même s’il ne les mentionne pas explicitement. Rédigé par trois experts mandatés par le ministère de la Santé, le Pr Mathieu Molimard, la Pr Dominique Costagliola et le Dr Hervé Maisonneuve, il est le fruit de 156 entretiens impliquant 270 personnes issues d’institutions, d’universités, de médias et d’associations. Ce document de diagnostic et de recommandations part du constat selon lequel « la France subit, comme de nombreux autres pays dans le monde, une intensification de la désinformation en santé ». Il avance que cette désinformation va « jusqu’à menacer l’existence même des systèmes de santé », avec pour corollaire « le retour de maladies que l’on pensait éradiquées, une augmentation de la mortalité infantile et un abaissement de l’espérance de vie ». Trois fragilités structurelles constituent selon ses auteurs un terreau favorable à la désinformation : une littératie scientifique et en santé insuffisante, une difficulté à juger de la fiabilité des sources d’information disponibles, et un rapport à l’information bouleversé par le numérique.

Pour les bibliothèques universitaires, ce rapport constitue un appel à affirmer leurs missions dans l’écosystème informationnel et le rôle crucial qu’elles jouent dans le circuit d’une information de qualité.

Former à l’esprit critique et à la culture scientifique

Dans sa première section, le document met en lumière des compétences à renforcer chez les citoyen·es. Il s’agit précisément de celles que les BU ont pour mission de développer dans leurs formations aux compétences informationnelles : distinguer information, opinion et croyance, maîtriser les niveaux de preuve scientifique, comprendre que l’incertitude constitue un pilier de la démarche scientifique, prendre du recul face aux réactions émotionnelles.

Ces recommandations offrent aux bibliothèques universitaires l’opportunité de valoriser leur contribution à l’éducation à l’esprit critique et au développement d’une culture scientifique partagée. Elles s’inscrivent ainsi pleinement dans la promotion d’une culture citoyenne en santé et d’une littératie informationnelle appliquée au domaine sanitaire.

Accompagner les professionnels dans leur montée en compétences

Face aux insuffisances parfois constatées en matière de recul critique et de formation à la communication chez certains professionnels de santé et journalistes spécialisés, le rapport propose, dans sa deuxième section consacrée à la formation, des pistes d’action que les BU peuvent approfondir.

L’élaboration de modules sur les algorithmes, les dynamiques virales, les biais cognitifs, à déployer dans l’ensemble des cursus de l’enseignement supérieur, pourrait ainsi constituer un projet à porter fortement.

Les auteurs soulignent l’importance de l’infodémiologie, discipline regroupant les compétences nécessaires à la vérification de l’information, à la compréhension des algorithmes de recommandation, à l’analyse des mécanismes de viralité et à la déconstruction des récits manipulatoires.

Or ils déplorent son développement insuffisant, et préconisent son intégration dans les études doctorales et les cursus médicaux, ainsi que dans la création de formations universitaires portant sur l’intégrité scientifique, la désinformation, l’infodémiologie, l’agnotologie et l’analyse critique des données et des controverses. Une telle perspective correspond elle aussi au savoir-faire des BU.

Enfin, le rapport préconise le bannissement de la labellisation académique des pratiques de soins non conventionnelles (PSNC), ce qui rejoint la réflexion que les BU mènent sur leurs politiques documentaires.

Structurer le paysage informationnel en santé par des outils innovants

L’analyse du champ de l’information en santé (3e section du Conseil national des universités – CNU) concerne directement les BU par le biais de leurs services aux chercheuses et aux chercheurs. Le rapport rappelle les conditions de production de la recherche et attire l’attention sur la science ouverte. Si les auteurs en reconnaissent l’intérêt, ils alertent sur les incompréhensions qui peuvent l’entourer et sur la diffusion de travaux non encore évalués ni validés qu’elle peut favoriser.

Le document dénonce en outre le recours aux revues prédatrices. En réponse, la Conférence des doyens de facultés de médecine et de santé, en collaboration avec le CNU Santé, a établi une liste positive de 3 500 revues scientifiques recommandables, actualisée quatre fois par an. Cette initiative illustre la nécessité d’un cadre national de référence en matière d’intégrité et de validation scientifiques.

La Stratégie nationale a donc retenu la recommandation de créer un Info-Score Santé, qui pourra constituer un outil pour les formations en BU. Ce système d’évaluation attribuera une note de A à E aux sources d’information en santé.

Les auteurs précisent qu’il n’est pas un outil de censure : il ne limite aucune expression, n’entraîne aucune sanction et son affichage repose sur le volontariat. Cette approche rejoint la philosophie des bibliothèques, qui œuvrent à développer l’autonomie critique des usagers.

La deuxième recommandation de cette section prévoit la structuration d’un Observatoire de l’information en santé. Le ministère a déjà inclus dans sa stratégie nationale ce dispositif, sous forme d’un Observatoire de la désinformation en santé, qui représente également un outil pédagogique pertinent pour les BU.

Une lutte active contre le phénomène de désinformation

La quatrième section du rapport, consacrée à la désinformation comme phénomène structuré, pourra également renforcer la mobilisation des BU.

S’il est nécessaire, précisent les auteurs, de repenser la régulation des plateformes, il convient aussi aux institutions concernées par l’information en santé d’élaborer un plan d’information et de lutte contre la désinformation. Les BU, dont les pratiques sont très avancées en la matière, constituent des paradigmes exemplaires.

Un système d’infovigilance

La cinquième section met en évidence la fragilité des systèmes de détection, fondés sur une veille largement artisanale des médias, des plateformes, de la presse scientifique, y compris des préprints et revues prédatrices.

Face à cette situation, ils recommandent la construction d’un système d’infovigilance au sein de l’observatoire, selon une logique de signalement, d’évaluation et de réponse à la désinformation. Ce dispositif pourrait constituer un nouvel outil pédagogique et être complémentaire de la veille professionnelle que les bibliothécaires conduisent.

Ainsi, ce rapport met en lumière de nombreuses compétences exercées par les bibliothèques, et constitue une source d’inspiration pour inscrire leurs missions dans cette actualité. Elles sont aussi en mesure de s’appuyer sur ces recommandations pour un travail de plaidoyer auprès de leurs tutelles, afin d’être intégrées, dès la conception des projets, en tant que référentes de la qualité de l’information et de la lutte contre la désinformation.