Retour sur le colloque « Max, Martine, Maya et Cie. Classiques, chefs-d’œuvre, best-sellers pour la jeunesse : quels patrimoines à partager ? »

BnF–CNLJ, 13 et 14 novembre 2025

Cécile Dupin de Saint Cyr-Heckel

Organisé par la Bibliothèque nationale de France (BnF)–Centre national de la littérature de jeunesse (CNLJ), les unités de recherche DILTEC (Didactique des langues, des textes et des cultures) et Thalim (Théorie et histoire des arts et des littératures de la modernité), avec le soutien de l’Afreloce (Association française de recherche sur les livres et objets culturels de l’enfance) et EnJe [projet d’établissement quadriennal 2022-2026 de la Sorbonne Nouvelle], le colloque a réuni chercheurs et professionnels du livre et de la médiation afin d’interroger la notion de classique pour la jeunesse, notion qu’Italo Calvino définissait comme « un livre qui n’a jamais fini de dire ce qu’il a à dire ».

Jour 1 • Petit auditorium de la BnF

En ouverture, Emmanuelle Gontrand, directrice du département Littérature et art de la BnF, rappelle combien le patrimoine de la littérature jeunesse demeure vivant et essentiel, à la fois à faire connaître et à préserver. Pour Emmanuelle Guérin, directrice du DILTEC, la littérature jeunesse invite à interroger les œuvres comme des objets qui rassemblent les sociétés. Ces œuvres participent à penser une éducation interculturelle et, plus largement, constituent des objets de l’interculturalité. Par leur nature, elles assurent un lien essentiel entre oral et écrit, enjeu majeur de l’éducation. Éléonore Hamaide, chercheuse à l’Université d’Artois, explique qu’au-delà des listes de titres de référence proposées par l’Éducation nationale, l’institution permet de penser un véritable enseignement des classiques. Le classique offre à plusieurs générations un socle commun de références. Toutefois, le phénomène de réécriture de certains textes, sous prétexte de les moderniser, tend à les dénaturer et à en effacer l’historicité. Éléonore Hamaide propose des critères permettant de définir un classique : le nombre de traductions, l’existence de versions transmodales. Même transformés, ces textes demeurent vivants à travers leurs variantes.

Clémentine Beauvais (autrice et traductrice)

Enfant, Clémentine Beauvais lisait Les récrés du Petit Nicolas. L’absence de personnages féminins fut pour elle le déclencheur d’une réflexion plus profonde, les prémices d’une lecture active et critique. Depuis, elle s’attache à repérer les absences dans les récits. Elle cherche à dépasser les questions habituelles posées aux enfants : « Qu’est-ce que tu vois ? Raconte-moi. » Car les jeunes lecteurs s’intéressent aussi à ce qui manque dans les histoires.

Ainsi, Clémentine Beauvais relit les classiques en scrutant ce qui n’est ni dit, ni écrit. Elle s’intéresse aux trous du texte. Selon elle, tous les bons livres comportent des manques, des zones d’ombre. En anglais, on ne dit pas « rats de bibliothèque » mais bookworm, c’est-à-dire vers ou asticots de livres. L’autrice invite à penser la littérature comme un espace où le lecteur asticote les textes, cherche à combler les vides de la narration.

Pour elle, les classiques se présentent au lecteur avec leurs silences sur les questions raciales, coloniales et sociales notamment. Sa méthode s’apparente à une lecture critique et spéculative, elle cherche les biais d’interprétation, les omissions, les doubles sens et les incohérences. Sa démarche, qu’elle qualifie de lecture « ultra-soupçonneuse », consiste à formuler des hypothèses et à rechercher des indices à la manière d’une enquêtrice.

Ghislaine Chagrot (BnF–Centre national de la littérature pour la jeunesse)

Sara (1950‑2023) fut une grande illustratrice de littérature jeunesse. Une exposition hommage lui a été consacrée à la BnF. L’œuvre de Sara sollicite la participation active du lecteur : elle requiert un effort de reconstitution, une disponibilité du regard. Sara raconte sans tout dire. Elle déchire, assemble, fait avancer ses personnages dans un récit fait de silences et d’ouvertures. Par l’image, elle suggère plus qu’elle n’impose et laisse une large place à l’imaginaire.

Elle conçoit chaque image dans son rapport au texte, en travaillant le cadrage, les plans, la composition, les couleurs, mais aussi la manière d’exprimer les émotions à travers les visages, les gestes et les tensions du corps. Ses albums tracent de véritables « chemins d’images », où interprétation personnelle et liberté plastique se rencontrent.

Sara a revisité de nombreux classiques : Le Roi-Grenouille ou Henri-le-Ferré, Blancheneige, La Barbe bleue, Le Chat Botté. La technique du papier déchiré réveille les émotions : on sent presque le toucher du papier à la lecture des albums. Les compositions de Sara sont photographiées, et à l’impression, la matérialité des illustrations transparaît.

François Fièvre, chercheur, explique que les illustrations peuvent jouer un rôle dans la mise en évidence des failles narratives. Les illustrateurs choisissent parfois d’exploiter ce que les textes taisent.

Yvanne Chenouf

Philippe Corentin (1936‑2022) fut dessinateur de presse, illustrateur et auteur. On lui doit notamment les albums Le chien qui voudrait être chat (1988), Plouf ! (1990), Patatras ! (1994), Papa ! (1995), Mademoiselle Sauve-qui-peut (1996), L’arbre en bois (2000), Zigomar et Zigoto (2012). Pour Yvanne Chenouf, il est un auteur « en voie de panthéonisation ».

Un classique s’adapte à ses lecteurs et à son époque. Il a du sens à revendre, porte sa propre vision du monde et ses manières de dire. Un classique aborde des thèmes universels : la faim, la peur de l’autre, le désir d’être aimé, et raconte une histoire sans commencement ni fin. Certes, il y a des trous, et les jeunes lecteurs ne se souviennent pas toujours des albums de Philippe Corentin, mais une chose demeure : les classiques laissent, incontestablement, des traces.

Julie Fette (Rice University, Houston, Texas)

En France, des listes de livres de référence sont élaborées par le ministère de l’Éducation nationale. Elles proposent une sélection d’ouvrages permettant aux élèves de se construire une première culture littéraire. Certains titres accompagnés de la lettre « P » pour les œuvres du patrimoine ou de la lettre « C » pour les classiques guident les enseignants dans le choix et l’étude des œuvres. Les classiques sont jugés dignes d’entrer dans les classes ; ils sont fréquemment étudiés et régulièrement réédités.

Julie Fette a analysé la répartition des classiques figurant dans la liste de référence pour le cycle 1 publiée en 2019. À ce niveau, l’apprentissage de la lecture repose sur le développement du langage oral et la préparation à l’entrée dans l’écrit. Parmi les 300 titres recensés, elle dénombre 55 classiques et 30 ouvrages patrimoniaux. Dans les 55 classiques, elle observe une forte présence des éditions de L’École des loisirs et des choix littéraires de qualité, mais qui n’intègrent pas l’égalité des sexes comme critère de sélection. Elle note également que la majorité des titres proposés ont pour langue originale l’anglais (30 sur 55 albums, contre 18 en français). La plupart de ces classiques datent des années 1980.

Anne Wattel (INSPÉ de Lille)

L’album Ah ! Ernesto a été écrit par Marguerite Duras en 1971. À sa sortie, le titre suscite la polémique et peine à trouver son public. En 2013, il est réédité par les éditions Thierry Magnier, illustré par Katy Couprie. Les images changent : l’univers proposé évoque celui des leçons de choses et du bestiaire ; le désordre s’y installe.

Reste une série de questions : assiste‑t‑on à la fabrication d’un classique autour du seul nom de Marguerite Duras ? Fallait‑il classiciser Ah ! Ernesto ? Et, au-delà du texte, les images vieillissent‑elles mieux que les mots ?

Laurence Le Guen (Université Rennes-2)

Quels critères permettent de classiciser la photolittérature pour la jeunesse ? Parmi les classiques du genre figurent les ouvrages d’Ylla, des albums régulièrement exposés et réédités, dont la réception souligne l’intemporalité. Ces livres, plus narratifs que documentaires, racontent des histoires dans lesquelles les enfants peuvent s’identifier aux personnages.

D’autres ouvrages ont marqué la photolittérature jeunesse : 1, 2, 3, 4, 5, illustré par les photographies de Doisneau, devenu l’un des albums les plus vendus dans les pays francophones ; Mon âne Benjamin, à mi‑chemin entre le roman‑photo et le photoreportage, considéré comme un classique en Allemagne, mais non réédité en France. Parmi les autrices incontournables figure également Tana Hoban avec Noir sur blanc (1998), Exactement le contraire (2003), Que vois-tu ? (2003), De quelle couleur ? (2008). Ces albums demeurent présents dans de nombreuses bibliothèques.

Ces œuvres atteignent le statut de classiques par leurs nombreux tirages, leurs ventes et traductions, leurs rééditions successives, mais aussi par la reconnaissance des pairs et de la communauté scientifique. Leur impact initial, les choix esthétiques novateurs de leurs auteurs et la transmission intergénérationnelle qu’ils suscitent participent de cette postérité.

Hélène Weis (CY Cergy Paris Université)

Est classique une œuvre appartenant à la culture commune, quoique principalement occidentale, c’est‑à‑dire une œuvre ayant connu un large succès et souvent déclinée sous diverses formes médiatiques : animés, jouets, produits dérivés, etc. Hélène Weis a travaillé sur un corpus de romans destinés aux 9‑12 ans, recommandés par La Joie par les livres ou par des guides de lecture tels que 100 grands livres pour les petits (par Raphaëlle Botte et Sophie Van der Linden, 2021).

Un classique met en scène des parangons, des modèles types. On y retrouve les mêmes figures de héros, des micro‑récits stéréotypés, des parcours modélisants et des questionnements clés. Hélène Weis souligne que ces romans sont historiquement marqués par les thématiques de la violence et de la mort. Aujourd’hui, on observe une forme de censure : les textes sont épurés, retravaillés, nettoyés en vue de rééditions. En photolittérature, certaines images sont modifiées ou supprimées.

Table ronde

À la question « Comment définiriez-vous un classique ? », Milena Šubrtová (Université Masaryk, Tchéquie) répond qu’un classique est porteur de valeurs intemporelles, indépendamment des contextes sociaux, et tisse des liens intergénérationnels. Pour Carine Picaud (Réserve des livres rares, BnF), le classique possède une triple dimension : qualitative, quantitative et temporelle. Il fait consensus, traverse les époques et devient, par sa longévité, une œuvre patrimoniale. Sara Soroush (Université Sorbonne Nouvelle et Université Ferdowsi de Mashhad, Iran) souligne que le classique bénéficie d’une valorisation remarquable et durable, d’une œuvre souvent reprise, citée, qui emprunte et répète des motifs.

Selon Angelo Nobile (Université de Parme, Italie), le classique résiste à l’épreuve du temps, il incarne l’excellence et une esthétique littéraire singulière, avec un style et un langage propres. Au‑delà de ses qualités formelles, il captive son lecteur par la richesse de son récit : chaque relecture en renouvelle l’expérience. Œuvre d’art à part entière, il peut être apprécié aussi bien par les enfants que par les adultes. Il est un récit des fondations de la vie même et se lit sans interruption du début à la fin. La dimension temporelle, souvent mesurée à travers les ventes, ne garantit toutefois pas sa pérennité. Angelo Nobile rappelle que le contexte politique peut influencer la destinée d’un livre.

Jour 2 • Centre de colloques du campus Condorcet

Monique Malfait-Dohet (Fonds de l’image et du texte pour la jeunesse – Fondation Battieuw-Schmidt)

Le personnage de Martine incarne la bourgeoisie aisée : elle est blanche, européenne et réussit tout ce qu’elle entreprend. La collection Martine s’adresse à un public bourgeois, mais également aux classes populaires, séduites dans les années 1950‑1960 par cet idéal de réussite sociale et familiale. Dans Ernest et Célestine, au contraire, les héros sont pauvres et marginaux ; leurs lecteurs peuvent se montrer moins conformistes et plus sensibles à la solidarité et à la différence. Les deux collections ont connu de multiples déclinaisons médiatiques. Le dessin y joue un rôle clé : les croquis laissent une large place à l’implicite et à l’imaginaire. Martine se distingue par ce qu’elle possède ; Ernest et Célestine, par ce qu’ils sont.

Table ronde

Sophie Blain (Les Doigts Qui Rêvent, maison d’édition associative)

Depuis trente ans, les éditions Les Doigts Qui Rêvent conçoivent des livres tactiles à destination des enfants aveugles et malvoyants. L’éditeur crée des œuvres originales et adapte des albums existants en réfléchissant à l’usage de textures variées, à la décomposition des images et à différentes stratégies visant à rendre la lecture accessible. On parle alors de « re‑création ». L’équipe compose avec plusieurs contraintes : volumes, coûts de production et choix des matériaux.

Quels critères guident ces re‑créations ? Des thèmes récurrents tels que l’entrée à l’école, la fratrie, Noël ou encore les découvertes de la vie quotidienne : des récits qui aident à comprendre le monde tel qu’il est.

Aujourd’hui, la maison d’édition collabore avec des chercheurs pour mieux comprendre ce qui, sous les doigts des enfants aveugles, fonctionne et fait sens. Elle cherche à améliorer ses procédés et intervient auprès des enseignants et des psychologues pour montrer comment ces livres peuvent être utilisés auprès de publics en situation de handicap.

Christine Morault (éditions MeMo)

Pour Christine Morault, l’intérêt n’est pas d’éditer un livre et de laisser en friche le reste du corpus de l’auteur ou de l’illustrateur. La volonté des éditions MeMo est de créer une généalogie entre les ouvrages à éditer sans se contenter d’éditer le livre le plus connu. L’idée consiste à donner à voir toute une œuvre, dans son entièreté, sans entrer dans des enjeux économiques. « Je me sens un devoir de pouvoir élargir la vision au-delà d’un ou deux livres d’un auteur. Ouvrir les yeux sur tout ce qu’il ou elle a pu créer. Quand on connaît l’œuvre de Sendak, on souhaite donner à voir l’exhaustivité de son travail. Notre envie est de préserver des ouvrages qui ne devraient pas souffrir des effets de mode. »

Marie Lallouet (conseil éditorial et littéraire)

Colette Vivier (1898-1979), romancière engagée, publie plusieurs romans dont Cinq petites filles, Colin‑Maillard, La Maison des petits bonheurs. Ces ouvrages seront réédités dans les années 1990‑2000. Cette femme est longtemps restée dans l’ombre de son mari, Jean Duval, universitaire, qui a consacré sa vie à l’étude de Victor Hugo.

Clôture du colloque par Sophie Van der Linden (autrice et critique spécialiste de l’album)

La question de la définition du classique demeure centrale. Un classique est une œuvre qui fait consensus, résiste à l’épreuve du temps jusqu’à devenir partie intégrante d’un patrimoine commun. Pourtant, cette notion reste difficile à cerner. Elle traduit souvent une soif de légitimation et s’incarne dans des listes de référence, autant citées pour ce qu’elles incluent que pour ce qu’elles excluent. Le temps joue un rôle dans le processus de classicisation, mais il s’accompagne d’un travail de sélection : un tri silencieux, presque invisible, dont il est difficile de mesurer l’ampleur, de savoir le nombre d’ouvrages qui sombrent dans l’oubli.

Sur le plan patrimonial, la dynamique dominante relève aujourd’hui davantage du marché et de la production que d’une transmission culturelle désintéressée.

Quelles perspectives ? Que faire de ces classiques ? Comment les faire vivre, les raconter, les interroger ? Il s’agit d’éduquer le regard, d’apprendre à renouveler la lecture des œuvres, à les asticoter. Parier sur la littérature, c’est aussi rappeler qu’elle n’a rien d’évident, qu’elle relève d’un art du langage et du style, souvent oublié au profit d’une approche purement ludique et divertissante.