Les tribulations d’un chercheur en littérature

Magali Renouf

Vincent Laisney
Les tribulations d’un chercheur en littérature
Paris, CNRS Éditions, 2025
Collection « Les décalé.e.s »
ISBN 978-2-271-15021-9

En tant que bibliothécaire, Les tribulations d’un chercheur en littérature de Vincent Laisney est « un livre comme je ne les aime pas », pour reprendre le titre d’un de ses chapitres. En effet, il fait partie de ces documents inclassables dans les cotes préétablies. En tant que lectrice, c’est justement ce petit travers qui fait toute sa force et son intérêt. Alors, laissons à plus tard les questions de classification et intéressons-nous à cet ouvrage pour le moins atypique. À première vue, un livre qui retranscrit l’inédit d’une habilitation à diriger des recherches (HDR), portant sur le genre des Souvenirs littéraires, et qui relate en même temps les souvenirs d’un chercheur pourrait sembler quelque peu élitiste. Pourtant, il suffit d’en lire les premières lignes pour réviser son jugement. Vincent Laisney met tout en œuvre pour rendre le propos accessible et plaisant. Pour décrire cet ouvrage, rien de mieux que de s’appuyer sur le texte lui-même. Dans le chapitre « Les glaces au citron de chez Tortoni », Vincent Laisney semble décrire son propre livre. Il y écrit que les Souvenirs doivent à la fois divertir et instruire, divisant ainsi le discours en deux sphères : celle de l’énonciation qui transmet une vérité et celle de l’énoncé, composée d’anecdotes amusantes. C’est ce même tour de passe-passe que parvient magistralement à accomplir Vincent Laisney.

L’énoncé : anecdotes amusantes

Commençons par ce qui attire en premier dans cet ouvrage : les anecdotes d’un chercheur universitaire. En effet, pour parler des Souvenirs littéraires, l’auteur nous partage ses propres souvenirs. Mais ne nous y trompons pas, les souvenirs de Vincent Laisney sont moins anecdotiques qu’ils n’y paraissent. En effet, ils occupent plusieurs fonctions. La première est de mettre au jour l’enjeu d’une HDR dans le temps, grâce aux dates s’échelonnant de 2014 à 2022 qui précèdent les souvenirs de l’auteur, et dans la vie, grâce aux témoignages illustrant les interactions entre la recherche et la sphère privée. Leur deuxième fonction est d’apporter une respiration et un divertissement dans le sujet de recherche. Elles amusent à l’occasion d’une immersion dans le milieu universitaire entre « fanfaronnades », je reprends le titre d’un chapitre, démesures des attentes des hautes instances, labyrinthe administratif et paradoxes de l’HDR. En nous plongeant dans le monde universitaire, Vincent Laisney semble vouloir désacraliser le statut de chercheur, tout comme Jules Vallès avait écrit des contre-souvenirs pour démonter le mythe de l’écrivain-héros alimenté par les Souvenirs littéraires. Ainsi, Vincent Laisney écrit dans son chapitre « Confessions impersonnelles » : « [I]l ne dépend que de moi, dans la description que je fais du petit monde universitaire, de l’enchanter ou de l’objectiver. » La dernière fonction, et non des moindres, est surtout de venir en appui de l’inédit en cela qu’ils accompagnent subtilement chaque étape de la recherche. L’auteur semble ainsi jouer avec la forme académique attendue en remplaçant les traditionnelles transitions par ses souvenirs personnels.

Si les anecdotes contribuent au détournement de la forme académique au profit d’un inédit plus ludique, d’autres éléments viennent parfaire l’illusion. En effet, l’auteur nous épargne le découpage visuel académique en trois parties, qui n’apparaît qu’en petit dans l’en-tête pour ceux que cela rassure, donnant ainsi l’impression de plonger dans un roman plus que dans une étude universitaire. Pour parfaire ce sentiment, Vincent Laisney mise sur des chapitres concis aux titres originaux.

L’énonciation : vérité

Toute cette mise en scène de la recherche, associée à une plume élégante, enjouée et tout en finesse, contribue à susciter l’empathie et l’adhésion du lecteur, tout disposé à lire l’histoire des Souvenirs littéraires. C’est donc aux côtés de Vincent Laisney que nous parcourons les études critiques sur l’histoire littéraire à la recherche d’informations sur le genre des Souvenirs. Recherche qui s’avère pointilleuse et par instants décevante tant les premières ébauches sur le sujet sont maigres. Puis l’auteur nous emmène dans une étude comparatiste entre les Souvenirs et les autres genres voisins (Mémoires, autobiographies et plein d’autres encore) et nous attendons le verdict avec impatience comme si nous voulions connaître le suspect d’un roman policier. Une fois les contours du genre précisés, nous voilà plongés dans sa poétique à la découverte de ce que Vincent Laisney appelle les « souvenirèmes » et qu’il définit ainsi : « fait de langage propre à la littérature du souvenir dont l’identification est d’autant plus difficile qu’il fait corps avec elle ». Parmi ces souvenirèmes, nous pouvons citer, à titre d’exemples : la première rencontre ou encore l’anecdote. En dernier lieu, les Souvenirs littéraires sont reconsidérés dans le cadre historico-culturel qui est celui de leur parution, mettant notamment au jour la vision fantasmée du statut d’écrivain. Loin de moi l’idée de faire ici un résumé de ce que sont les Souvenirs littéraires au risque d’écorcher toute la richesse de ce travail et de compromettre tout le plaisir de la lecture qui repose en grande partie sur la découverture progressive de ce genre tombé en désuétude. Ce que je peux dire, c’est que tout est décrit avec une telle clarté qu’à la fin, nous nous surprenons à avoir l’impression de maîtriser suffisamment le sujet pour aller « fanfaronner » à notre tour auprès de nos proches, si tant est qu’ils soient enclins à écouter de telles histoires.

Vincent Laisney rappelle qu’Ivan Jablonka, dans L’histoire est une littérature contemporaine (Seuil, 2014), prône la littérature comme moyen de « raconter » les sciences sociales pour toucher un plus large public. La forme hybride de cet inédit entre recherche universitaire et récit personnel, structuré en petits chapitres ludiques, tend à se rapprocher de cette préconisation. L’auteur emporte sans difficulté l’intérêt du lecteur et arrive à passionner sur deux sujets qui auraient pu paraître en premier lieu hostiles : les Souvenirs littéraires et l’HDR. Cet ouvrage ne s’adresse donc pas qu’aux universitaires érudits, aux apprentis chercheurs ou aux passionnés de Souvenirs littéraires mais à tous les curieux en soif d’inédit.