Éducation critique aux médias et à l’information en contexte numérique

Valentine Favel-Kapoian

Sophie Jehel et Alexandra Saemmer (dir.)
Presses de l’Enssib, 2020
Collection « Papiers »
ISBN 978-2-37546-126-6

La prise de conscience par un public large, dont les responsables institutionnels et les décideurs, des enjeux liés aux pratiques informationnelles et aux usages culturels et communicationnels des environnements numériques, dynamise la recherche en éducation aux médias et à l’information (EMI). Cet ouvrage collectif apporte sa pierre à un édifice sans cesse en construction, à l’image de ces médias et de leurs usages avérés, continuellement réinventés, toujours prolixes et polymorphes. Pour autant, dans le lot des productions, cette publication se distingue par sa rigueur scientifique (l’ouvrage retranscrit une partie des interventions données dans le cadre des séminaires du laboratoire CEMTI) et son ambition d’apporter des connaissances, réflexions et pistes de travail qui interrogent le concept même d’EMI, pour en préférer une dénomination plus précise : celle d’éducation (E) critique, et en appréhendant les médias et l’information (M et I) dans un cadre identifié, celui du contexte numérique. Car l’EMI institutionnalisée, c’est-à-dire celle promue par les institutions (dont les ministères de l’Éducation nationale et de la Culture) et potentiellement validée par une large majorité d’individus, recèle de nombreux impensés, dont l’approche critique des dispositifs et des stratégies des plateformes. Afin de combler ces lacunes, les vingt chercheurs (en sciences de l’information et de la communication, mais aussi en sciences de l’éducation, en sémiologie, en sociologie) qui ont participé à cet ouvrage, se sont intéressés « à la fois aux objets médiatiques, à leurs contextes de production et de réception et aux méthodes d’analyse qu’il est possible de mobiliser sur le terrain de l’école et de l’université » (p. 10).

Sous la direction vigilante de deux chercheuses, Sophie Jehel et Alexandra Saemmer, les contributions s’associent et s’enrichissent pour chercher à faire sens plutôt que de lister des thématiques à aborder ou des possibilités pédagogiques. Qu’est-ce qui est important ? À quoi faut-il éduquer ? Qu’est-ce qui est en jeu dans les pratiques numériques et en quoi une éducation critique peut-elle contribuer à former des usagers éclairés ? Ou encore, pour reprendre les propos de Francis Jauréguiberry, « à quels arts de faire et de vivre avec les technologies, l’éducation aux médias souhaite-t-elle former les jeunes citoyens ? » (p. 23) Autant de questions auxquelles cet ouvrage apporte des réponses, à travers 18 chapitres.

La première partie, « éduquer à l’information, décoder les infomédiaires », présente les enjeux liés aux pratiques en contexte numérique. À travers des thématiques aussi diverses que la désinformation (chap. 1, 8 et 9), la fausse neutralité des infomédiaires (chap. 5, 6 et 7), la cyberviolence (chap. 2), ou encore le logiciel libre (chap. 4), ces enjeux politiques, économiques et sociétaux sont mis à jour. Si les auteurs prennent le temps d’expliquer comment fonctionnent les dispositifs technico-numériques, ils engagent surtout à comprendre ce qu’ils produisent. Ils invitent le lecteur à une prise de conscience cruciale s’il souhaite échapper à la société de surveillance dénoncée par Serge Proulx (chap. 3) ou reprendre le contrôle face au web affectif dépeint par Camille Alloing et Julien Pierre (chap. 6).

Les contributions de la deuxième partie, « approches réflexives et créatives des médias », proposent des champs à explorer pour mettre en œuvre une éducation critique capable de répondre aux enjeux du contexte numérique. Pour répondre à cet ambitieux programme, les éducateurs peuvent prendre appui sur des objets d’études riches comme la notion de milieu numérique (chap. 11) ou s’inscrire dans les possibilités offertes par la littérature numérique (chap. 12 et 14). Ils peuvent aussi utiliser les apports méthodologiques de la sémiologie sociale (chap. 12), ou ceux pédagogiques des médias scolaires (chap. 13) et de la création théâtrale (chap. 18). Enfin, ils peuvent compter sur la dynamique des acteurs, qu’il s’agisse des chercheurs (chap. 10), des enseignants (dont les professeurs-documentalistes, chap. 17) ou des adolescents eux-mêmes (chap. 15 et 16).

La contribution d’Anne Cordier et sa proposition d’appréhender l’être au monde informationnel des adolescents et jeunes adultes par une approche écologique afin de déconstruire les mythes et les discours (chap. 16) incarnent à elle seule la philosophie de cet ouvrage. On est ici à l’opposé des discours de prévention paternalistes que l’on retrouve régulièrement dans les médias et du ton alarmiste que certains chercheurs emploient parfois pour aborder la question des pratiques numériques juvéniles. Pour autant, certains contributeurs ont un point de vue bien marqué et dénoncent, à l’aide de démonstrations claires, les enjeux et les risques. Par ailleurs, l’écueil des raccourcis généralistes est écarté grâce aux enquêtes de terrain sur lesquelles s’appuient les résultats présentés, et par la prise en compte de la parole des adolescents durant celles-ci. Cette parole est retranscrite dans plusieurs contributions (chap. 2, 8 et 16) mais la majorité des auteurs invite à partir des usages des adolescents pour élaborer une éducation critique aux médias et à l’information. Sans doute faudrait-il désormais aller plus loin et penser cette éducation par le « construire ensemble" et non simplement le « construire avec », en basant cet apprentissage sur le partage, et en y associant davantage les jeunes, de façon à répondre également à leurs attentes, sans se limiter aux besoins qu’on aurait imaginés pour eux. La proposition de Fardin Mortazavi (chap. 18) d’utiliser le théâtre comme médium pour repenser les médias ouvre une piste de réflexion à développer, cette expérience pédagogique permettant aux jeunes de prendre le pouvoir sur les médias, mais aussi sur cette éducation (p. 269).

Par ailleurs, si certains auteurs, à l’instar d’Anne Cordier, se refusent à formuler des prescriptions en matière d’EMI, et si cet ouvrage n’a pas pour objectif de recenser des propositions de mises en œuvre concrètes, de nombreuses pistes pédagogiques se dessinent néanmoins au fur et à mesure de la lecture : classification des technologies à visée citoyenne (Civic Tech) pour en comprendre les fonctionnements (chap. 5), analyse des commentaires laissés par les internautes (chap. 2), activités pour faire prendre conscience aux élèves du web affectif (chap. 6), utilisation des potentialités du débat déontologique (chap. 8), etc. Autant d’idées à creuser pour les éducateurs qui souhaitent prendre en compte les enjeux des pratiques en contexte numérique et éviter ainsi l’écueil formulé par Alexandra Saemmer : « Les démarches pédagogiques, y compris les plus critiques, ont eu tendance à se focaliser sur les contenus médiatiques, négligeant l’analyse des dispositifs éditoriaux et industriels qui les rendent lisibles et accessibles » (p. 199).

La richesse de cet ouvrage tient aussi dans les différents niveaux de lecture qu’il offre, selon les connaissances et les attentes de chacun. Les chapitres peuvent être lus indépendamment les uns des autres, mais cette lecture priverait le lecteur des dialogues qui se construisent au fur et à mesure des contributions, les auteurs reprenant souvent des idées ou thématiques abordées précédemment par d’autres. Par ailleurs, un index des notions de référence ainsi qu’un sommaire repris pour chaque partie facilitent la navigation dans l’ouvrage. Enfin, l’imposante bibliographie commune de plus de 500 références regroupe les incontournables et les travaux les plus récents, offrant ainsi un état de l’art exhaustif de l’EMI qui sera fort utile aux étudiants, chercheurs et candidats aux concours (dont le CAPES de documentation).

Publié dans la collection « Papiers » aux Presses de l’Enssib, collection dont l’ambition est « d’allier la recherche universitaire et professionnelle autour des sciences de l’information des bibliothèques », cet ouvrage s’adresse aux professionnels (chercheurs, enseignants, bibliothécaires, etc.) qui ont pour mission d’éduquer aux médias et qui souhaitent nourrir leurs pratiques professionnelles de réflexions théoriques sur la critique des médias, les pratiques réflexives et les approches créatives. La lecture est aisée bien que le propos soit riche, grâce à la volonté constante des auteurs de rester compréhensibles par tous (par l’explication de notions de base, par exemple, quand celles-ci sont convoquées) et par le format homogène des contributions (introduction des notions et annonce du plan, parties et sous-parties aux titres explicites, conclusion et pistes pédagogiques). Ce souci du lecteur traduit la volonté des coordinatrices (et aussi auteures) de rendre accessibles les travaux de la recherche pour favoriser une éducation critique aux médias en contexte numérique qui soit à la hauteur des enjeux, et participe à la formation des citoyens d’aujourd’hui et de demain.