Collectionner la Renaissance : Raymond Marcel bibliophile (1902-1972)
Collectionner la Renaissance : Raymond Marcel bibliophile (1902-1972)
Paris, Éditions des Cendres – Bibliothèque municipale de Tours, 2024
ISBN 978-2-86742-322-2
Fruit d’un travail conjoint entre le Centre d’études supérieures de la Renaissance (CESR) et la Ville de Tours, cet ouvrage allie textes passionnants et illustrations élégantes. Rémi Jimenes, maître de conférences en histoire du livre au CESR, et Régis Rech, responsable des fonds patrimoniaux de la bibliothèque municipale de Tours, nous invitent à faire connaissance avec l’abbé Raymond Marcel (1902-1972), spécialiste de l’humanisme chrétien et cofondateur du CESR, ainsi qu’à découvrir sa collection de livres, comprenant près de 500 ouvrages des XVe et XVIe siècles et léguée à la Ville de Tours.
Cinq contributions écrites par les deux directeurs d’ouvrage, auxquels a été associé Pierre Aquilon, maître de conférences honoraire du CESR ayant côtoyé l’abbé Marcel, composent la première partie du volume. Elles brossent un portrait minutieux du savant, dont le parcours serait aujourd’hui qualifié de transclasse. Né dans une famille modeste de la campagne tourangelle, Raymond Marcel fut ordonné prêtre en 1927 avant de délaisser son activité pastorale pour entreprendre des études sur l’histoire et la philosophie humaniste. Il entra au CNRS en 1949 et consacra le reste de sa vie à la recherche académique. Il fut nommé à la chaire d’histoire de l’humanisme chrétien de l’Université pontificale grégorienne à Rome pour l’année 1972-1973, mais décéda brutalement quelques mois avant la rentrée universitaire. La biographie de l’abbé laisse entrevoir, outre sa curiosité et son érudition, sa capacité à s’entourer et à fédérer grâce à un charisme certain. Il bénéficia ainsi du mécénat de Juliette Démogé (1873-1963) – dont une biographie est proposée pour la première fois – qui finança ses travaux de recherche. L’entregent de l’abbé lui permit également de concrétiser un vœu cher : fonder un centre d’études supérieures de la Renaissance en Touraine. C’est là l’une des nombreuses qualités de ce livre que de redonner à Marcel le rôle central qu’il joua dans la création du CESR. Reconnu par ses pairs, inséré dans un réseau d’universitaires parisiens, récipiendaire de plusieurs décorations honorifiques, Raymond Marcel, pourtant chargé de recherches, ne parvint jamais à obtenir un poste à temps plein au CNRS, devant se contenter d’un quart-temps. Les lettres de recommandation et ses demandes répétées se heurtèrent systématiquement aux critères obscurs de l’administration qui ne lui accorda jamais la reconnaissance scientifique souhaitée.
Raymond Marcel, imitant sans doute sa bienfaitrice Juliette Démogé, légua à la Ville de Tours ses livres manuscrits et imprimés, échus à la bibliothèque centrale, et quelques objets, conservés aujourd’hui au musée des beaux-arts. Sa bibliothèque personnelle fait l’objet de trois études qui en retracent l’histoire, depuis sa formation par l’abbé jusqu’à sa gestion actuelle par la bibliothèque municipale. Pierre Aquilon décrit l’itinéraire emprunté par près d’une trentaine de volumes, ces « vagabondes de l’espace-temps » (p. 87), avant leur acquisition par l’abbé. L’exposé de sa méthode est particulièrement stimulant et d’une rigueur intellectuelle implacable dans la mesure où il reconnaît ne pouvoir faire l’économie des doutes et des hypothèses, tant des zones d’ombre persistent, en premier lieu desquelles les raisons qui ont conduit Raymond Marcel à obtenir ses ouvrages. Comme P. Aquilon, on regrette l’absence de sources qui dévoileraient les motifs expliquant l’achat de telle ou telle pièce par l’abbé. Pour apporter quelques éléments de réponses à cette interrogation, R. Jimenes et R. Rech ont tenté d’identifier les différentes facettes de cette bibliothèque, d’en déterminer les usages. Ni collection encyclopédique ni « bibliothèque tourangelle », mélangeant des editiones princeps avec des éditions critiques des textes humanistes, des ouvrages d’époque sur le néo-platonisme avec la documentation scientifique contemporaine, elle était à la fois instrument de travail et support de délectation. Si l’abbé Marcel s’est procuré des ouvrages que l’on considère aujourd’hui comme rares et précieux, il les a acquis moins en raison d’un goût bibliophilique que du besoin d’accéder à des éditions des XVe et XVIe siècles de chez lui et du plaisir de consulter les œuvres dans leurs éditions originales.
Raymond Marcel imagina son projet de legs à la bibliothèque municipale de Tours en 1961. L’amitié qu’il avait nouée avec le conservateur d’alors, René Fillet, et la nécessité de reconstituer les collections patrimoniales tourangelles, à la suite des destructions de juin 1940, en expliquent sans doute la destination. La bibliothèque municipale assuma très tôt la gestion de ce fonds qui lui était dévolu puisqu’elle en débuta l’inventaire dès cette année 1961. L’enregistrement des ouvrages, qui eut lieu annuellement jusqu’en 1971, ne concerna toutefois que les pièces les plus précieuses, et la bibliothécaire dépêchée chaque année chez l’abbé ne put inventorier tous les volumes qui formaient sa collection. Aussi, après la mort de Marcel, les livres non inventoriés furent recueillis par les héritiers du défunt qui les vendirent. Finalement, ce sont plus de 1 000 documents qui sont entrés dans les collections municipales tourangelles et qui, depuis cinquante ans, bénéficient d’une politique de conservation, de signalement et de valorisation.
La seconde partie de l’ouvrage consiste en un catalogue de 55 notices d’œuvres consacrées à des livres manuscrits et imprimés du XVe au XXe siècle, des statuettes, des bustes et des huiles sur toile, issus des collections de Raymond Marcel et de Juliette Démogé. Rédigés par 30 auteurs, universitaires et professionnels du patrimoine, ces courts textes sont répartis en cinq sections qui renvoient au parcours et aux préoccupations intellectuelles de l’abbé (« Humanisme italien et néoplatonisme », « Foi, dévotion et controverse », « Renaissance française », « La Touraine » et « Le mécénat de Juliette Démogé »). Ils sont l’occasion d’aborder le contexte de création d’une œuvre ou de détailler les singularités d’un livre ayant appartenu à l’abbé. Ces notices sont systématiquement agrémentées d’illustrations qui présentent des « livres en mouvement », donnant l’illusion qu’un lecteur est en train de feuilleter furtivement les Chroniques de Gargantua ou l’Enchiridion d’Érasme.
Bien plus qu’un hommage à Raymond Marcel et à René Fillet, qui œuvrèrent à la préservation de cette collection formée par la passion de l’humanisme, ce livre est une célébration de l’amitié intellectuelle que se portaient ces deux hommes et dont les universitaires et les bibliothécaires tourangeaux sont aujourd’hui les légataires.