Editorial

Bertrand Calenge

Entre la célèbre incantation de Malraux appelant à créer les « cathédrales de la culture », comme conditions (nécessaires et presque suffisantes) de l’accès du peuple à cette même culture, et le souci de segmenter une population en multiples publics dont on décortique les desiderata, il s’est écoulé moins d’un demi-siècle. Et pourtant, quel fossé entre la flamboyante certitude de la culture révélée, et la scrupuleuse recherche de la congruence ! Un fossé ? Peut-être pas tant que cela. Et si, somme toute, l’attention portée aux usagers n’était qu’un masque ? Les recherches actuelles laissent planer un doute : le « public » pourrait n’être qu’un étrange artefact créé pour légitimer les entreprises volontaristes des institutions culturelles… et la diffusion culturelle être toujours fondée sur l’offre.

Il n’en reste pas moins vrai que toute bibliothèque, qu’elle relève de la sphère culturelle ou du milieu éducatif, voit la réalité de ses propositions de services confrontée aux exigences des individus qu’elle a su conquérir. Et il existe bien, dans la vie quotidienne des établissements, une tension entre une offre et une demande. Que cette tension emprunte les termes en usage dans l’économie n’est pas innocent : on se trouve insidieusement amené à analyser la situation sous l’angle de l’échange des biens et des services. Il convient sans doute de prendre du recul, et de s’interroger sur les missions essentielles des bibliothèques. Sont-elles, avec les autres institutions culturelles et éducatives, réduites à jouer un jeu d’échanges dans une société où la règle du marché s’imposerait comme une évidence ? Ce serait oublier que les bibliothèques sont d’abord des institutions politiques, et qu’à ce titre elles n’ont pas mission d’étudier ou d’accompagner le monde tel qu’il est, mais bien de le transformer (merci, Karl Marx !). Dans nos sociétés démocratiques, on ne change pas le monde, ou le public, sans que celui-ci n’accepte de participer à son changement. C’est peut-être dans cette autre dialectique que réside l’enjeu des bibliothèques, au-delà de l’offre et de la demande.