4e édition des Journées professionnelles consacrées aux fonds photographiques : « Nos instantanés : de l’intime à la mémoire collective »

Bibliothèque municipale de Lyon – 27 novembre 2025

Béatrice Michel

Le 27 novembre 2025, la Bibliothèque municipale de Lyon proposait à la Part-Dieu la rencontre Nos instantanés : de l’intime à la mémoire collective, organisée par le département Documentation régionale et Dépôt légal et l’agence Auvergne-Rhône-Alpes Livre et Lecture (ARALL). Cette quatrième édition des journées professionnelles consacrées aux fonds photographiques faisait suite aux rencontres La carte postale : petits mots, grandes collections (2024), Données à voir : les fonds photographiques au défi de la description (2023) et Les photothèques numériques : collecte, diffusion et partage des mémoires locales (2022). Une cinquantaine de personnes y ont assisté, autour d’une question centrale : la place croissante de la photographie de l’intime dans les collections patrimoniales.

Après un mot d’accueil, Christelle Petit, responsable du département de la Documentation régionale et du Dépôt légal, et Laurent Bonzon, directeur d’Auvergne-Rhône-Alpes Livre et Lecture, ont introduit la journée en rappelant les enjeux posés par les photographies vernaculaires dans les institutions : photos de famille, autoportraits, clichés banals souvent amateurs, qui suscitent un attachement fort. Mais ont-elles pour autant leur place dans les institutions ? Comment les professionnels de la documentation peuvent-ils les documenter ? Quels rôles ces images peuvent jouer dans la mémoire collective ?

Intime, vraiment ?

Rose Durr, doctorante en anthropologie et histoire de la photographie à l’Université Paris Cité, dont les travaux portent sur les collections privées, a introduit la thématique de la journée. Elle a rappelé l’intérêt grandissant des artistes, collectionneurs et institutions pour les photographies argentiques privées et l’existence d’un marché dédié. Ces images d’inconnus plaisent car elles donnent l’illusion de pénétrer dans la vie des autres, mais relèvent-elles réellement de l’intime ?

En s’appuyant sur des définitions de l’intime comme ce qui touche au plus profond de la vie psychique ou aux caractéristiques essentielles d’un individu, elle souligne le décalage avec les photographies de famille, produites pour « bien présenter » et être montrées. Le caractère intime réside moins dans l’image elle-même que dans l’interprétation et la projection qu’elle suscite chez le regardeur. L’intimité devient ainsi relationnelle : on se projette dans ces scènes anonymes, on y lit ses propres affects.

L’intime est aussi une thématique revendiquée par certains artistes, comme Nan Goldin ou Hervé Guibert, qui en font un choix esthétique et politique, articulé à leurs expériences de minorisation (homosexualité, sida, violences, genre). À l’inverse, dans les albums de famille, l’intimité n’est pas intentionnelle : il s’agit surtout de fixer un moment et de le partager dans le cercle familial. L’impression d’authenticité naît souvent de la non-maîtrise technique, revalorisée a posteriori par un regard extérieur.

Biographie affective des photographies

Rose Durr a présenté sa démarche de « biographie d’objets » appliquée aux photographies privées, en suivant leur trajectoire de la sphère familiale aux brocantes et collections. Dans le cadre domestique, ces photos sont d’abord des objets d’affection, au service du « faire famille », nourrissant parfois une nostalgie des « instants perdus » et performants une image de famille heureuse.

Quand la mémoire orale se perd (décès, rupture des liens), ces images se « désaffectent » et peuvent être détruites, vendues ou données. Chez les brocanteurs, elles deviennent marchandises, soumises à de nouveaux attachements. Les collectionneurs, souvent attirés par un geste visuel, un décor ou une esthétique, les réintroduisent dans leur espace domestique, les partagent sur les réseaux sociaux, les exposent ou publient des livres, leur donnant une seconde vie narrative et affective.

Conserver la photographie : l’exemple du musée Nicéphore Niépce

Sylvain Besson, conservateur au musée Nicéphore Niépce de Chalon-sur-Saône, a présenté la politique de cette institution consacrée au « fait photographique », qui conserve plus de quatre millions d’images produites aussi bien par des amateurs anonymes que des professionnels. Depuis 1974, le musée accueille des dons sans tri préalable, dans des conditions de conservation adaptées. Les donateurs ignorent souvent le contexte précis des images ou les ont découvertes par hasard ; souvent, ils les confient au musée pour éviter d’endosser la responsabilité de les détruire eux-mêmes. Plus de 500 albums de famille sont ainsi conservés, décrits et indexés dans une base de données qui compte plus d’un million de références.

Si les dépôts de photographies argentiques tendent à se raréfier, la conservation de la photographie numérique devient un enjeu important.

Le rôle des photos dans la construction d’une mémoire collective

Une table ronde animée par Christelle Petit réunissait ensuite Domitille Blanco du Centre Max Weber, bénéficiaire d’une bourse de recherche de la Fondation pour la mémoire de la Shoah, et Razmik Haboyan, docteur en sciences du langage et documentaliste au Centre national de la mémoire arménienne, pour interroger la place de la mémoire intime dans la construction de la mémoire collective.

Domitille Blanco travaille sur les photographies de famille de rescapés du génocide des Tutsis au Rwanda et a participé au montage de l’exposition Rwanda 1994, photos survivantes, photos manquantes qui circule en France depuis 2024. Elle a montré l’extrême rareté de ces images, parfois sauvées de la destruction, et leur circulation actuelle sous forme de « photos de photos » dans des groupes « WhatsApp », maintenant un lien fragile avec les disparus. Huit personnes en Rhône-Alpes ont accepté de prêter leurs photos, non sans réticence et avec de fortes attentes éthiques : un pacte moral excluait notamment toute diffusion en ligne.

Razmik Haboyan s’est interrogé sur la possibilité d’une mémoire arménienne sans images et sur la manière dont photographes et historiens ont mobilisé les clichés de la « catastrophe » (génocide de 1915) pour reconstruire un récit visuel, procédé qu’il nomme « iconiture ». Pour l’exposition consacrée au centenaire de l’arrivée des Arméniens à Décines, seules des photographies issues des archives familiales ont été retenues, en incluant les images de massacres jugées « pièges » car elles paralysent le récit de l’après. Ces photos, adoptées par les descendants, participent à la lutte pour la reconnaissance du génocide et se situent à l’interface entre mémoire individuelle et mémoire collective.

Donateurs et liens avec les établissements

L’après-midi s’est poursuivie avec une table ronde consacrée aux donateurs, animée par Jean-François La-Fay (Archives départementales de la Loire), avec Sonia Dollinger-Desert (Archives municipales de Lyon), Pierre‑Régis Dupuy (Archives municipales et métropolitaines / Cinémathèque de Saint‑Étienne) et Anne Delrez (La Conserverie, Metz).

La Conserverie, « conservatoire national de l’album de famille », est un lieu associatif créé en 2010, qui réunit plus de 70 000 images issues de plus de 500 familles. Aucune sélection n’y est opérée, les donateurs conservent un accès à leurs archives, et des appels à dons thématiques sont régulièrement lancés.

Les Archives municipales et métropolitaines de Saint‑Étienne et les Archives municipales de Lyon organisent également des collectes thématiques (guerre d’Algérie, Première Guerre mondiale, sport, immigrations, etc.). Le don implique une dépossession au profit de la mémoire collective, parfois difficile à accepter. Pour y répondre, les institutions proposent des contreparties : numérisation, fac-similés, information des donateurs sur l’usage des fonds, soirées dédiées présentant les collections et créant un climat de confiance.

Concernant les droits, des contrats types encadrent délais de mise en ligne, droit à l’image et éventuelles utilisations commerciales, laissées à l’appréciation des ayants droit. Les demandes d’utilisation passent par les institutions, qui jouent un rôle de médiateur. Les donateurs sont invités à fournir un maximum d’informations descriptives, complétées parfois par des démarches collaboratives d’enrichissement des données.

De la photo intime au récit

La journée s’est poursuivie par un entretien avec Zinaïda Polimenova autour de son livre Nucleus, animé par Joël Bouvier (ARALL). L’autrice, bulgare, s’est emparée d’un album chiné sur un marché aux puces à Belgrade montrant un voyage professionnel de Bulgares en Allemagne de l’Est dans les années 1950. Elle a imaginé le récit de ce voyage, attribuant noms et histoires aux figures photographiées, décryptant ce que les images taisent et les faisant résonner avec la Bulgarie des années 1950 et l’histoire de ses propres grands‑parents. La photographie intime devient ici support de fiction, de mémoire et de réflexion politique.

Avant la clôture, les participants ont assisté au spectacle Familiarités de la compagnie « Les yeux bavards », porté par le comédien Pascal Carré et conçu par Nathalie Baudry, artiste collectionneuse de photos de famille.

En conclusion, David Cizeron (département Documentation régionale et Dépôt légal) a rappelé la diversité des définitions de l’intime abordées au fil des interventions et souligné que notre attachement à ces images tient autant à notre propre rapport à l’intime qu’aux photographies elles-mêmes. Il a évoqué le rôle de la marque Kodak dans la diffusion des pratiques photographiques populaires et la difficulté qu’ont pu rencontrer les institutions à se saisir de ces corpus, aujourd’hui devenus pleinement objets d’étude.

La journée a montré combien les professionnels dépendent des donateurs pour documenter ces images et doivent composer avec leurs affects dans un véritable « contrat moral ». Elle a également mis en lumière la puissance de ces photographies pour cimenter des communautés et le vide qu’elles laissent lorsqu’elles disparaissent.