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Conserver l’esprit de l’écrivain dans tous ses états

Fonds littéraires des bibliothèques et maisons d’écrivain

Gilles Gudin de Vallerin

Entre 1750 et 1830, le culte de l’écrivain s’est substitué progressivement à celui du saint. Ainsi, à partir de cette période, Le sacre de l’écrivain dont parle Paul Bénichou  1 implique la conservation des traces et des moments de la création. Roger Chartier constate, lui aussi, après avoir noté la rareté des documents existants jusqu’au XVIIe siècle, une certaine consécration du manuscrit d’auteur à partir du XVIIIe siècle et surtout du XIXe siècle  2. Ces manuscrits forment une part essentielle des fonds littéraires gérés par plusieurs types d’établissements : la Bibliothèque nationale de France, la Bibliothèque littéraire Jacques Doucet, l’Institut mémoires de l’édition contemporaine (Imec), les bibliothèques, musées, maisons d’écrivain et associations.

Des auteurs peuvent être concernés par différentes collections littéraires : c’est le cas du fonds Cocteau présent à la bibliothèque interuniversitaire (BIU) Lettres de Montpellier, à la bibliothèque historique de la ville de Paris pour les principaux manuscrits, et à la maison Le Bailli à Milly-la-Forêt. Par ailleurs, plusieurs musées ou maisons d’écrivain sont des « lieux de mémoire  3 » d’auteurs connus internationalement : Hugo, Daudet, Madame de Sévigné, Balzac, Chateaubriand, Lamartine, Proust, Rousseau, Voltaire, Sand  4

La constitution des fonds littéraires : l’exemple de Montpellier

Une donation est souvent liée au lieu de naissance ou de vie de l’écrivain, avec le rite de l’installation d’une plaque sur sa maison. Lors de ces événements, de nombreuses fois, des acquisitions de documents permettent la constitution de fonds littéraires. Ainsi, en novembre 2009, une plaque est apposée par la municipalité sur la maison natale de Francis Ponge au 3, place Chabanneau à Montpellier : sa fille Armande Ponge offre quatre-vingts livres à cette occasion. Le 19 octobre 2007, l’inauguration d’une plaque sur la maison natale d’Auguste Comte ne se traduit pas, quant à elle, par la création d’un nouveau fonds littéraire : à l’initiative de la Maison Auguste Comte et de la médiathèque d’agglomération, la mairie et l’actuelle propriétaire ont voulu réparer un oubli dû au caractère révolutionnaire d’Auguste Comte  5.

Des manuscrits uniques

À Montpellier, les principales archives littéraires conservées concernent d’abord la fin du XVIIIe et le XXe siècle. Par exemple, le fonds de l’abbé Jean-Baptiste Castor Fabre (1727–1783), l’un des plus grands écrivains de langue d’oc, est constitué de manuscrits envoyés par le curé prieur de Celleneuve aux différents membres de la famille de monsieur de Saint-Priest, intendant de la province du Languedoc. Le premier état de Jean l’an prés, rédigé sans doute vers 1756-1760 et publié en 1980 par Philippe Gardy, présente des caractères moins policés, et paraît plus proche des racines occitanes que la deuxième version de 1765-1769. En donnant la parole à un gueux, ce conte populaire et humoristique se situe dans la lignée de la littérature picaresque, et notamment du Lazarillo de Tormes. De cette même période, on peut citer également trois lettres de Voltaire adressées au docteur Lafosse en 1765, 1766 et 1772 ; et Léonie, une nouvelle inachevée de Chateaubriand.

Montpellier conserve également la bibliothèque du fameux poète lyrique et auteur de théâtre tragique italien, Vittorio Alfieri (1749–1803). Elle comprend cinq mille livres, qui portent sa signature avec la date et le lieu de leur achat. Des annotations, des essais de traduction ou des fragments poétiques de sa main rendent uniques beaucoup de ces ouvrages. D’une grande importance est aussi la copie de ses œuvres faite avec soin par son secrétaire Francesco Tassi, qu’il a ensuite relue et corrigée. La maison d’Alfieri à Asti est riche des souvenirs de l’écrivain mais conserve peu de livres et de manuscrits. Ceux-ci se trouvent à Montpellier, à la bibliothèque Laurentienne à Florence et à la bibliothèque Mazarine à Paris.

À Florence, Alfieri fréquentait le salon relativement conservateur de la comtesse d’Albany, dont la correspondance garde une grande valeur historique et littéraire par la variété de ses correspondants. Les lettres des années 1814 et suivantes apparaissent comme les plus intéressantes. Madame de Souza, romancière célèbre, lui raconte les événements politiques à Paris. Madame de Staël lui envoie d’admirables lignes sur Adolphe de Benjamin Constant.

Des fonds éclectiques : correspondances, dessins, dédicaces…

Les lettres peuvent ainsi présenter un grand intérêt. C’est aussi le cas des soixante-huit lettres de Valéry Larbaud (1881–1957) à son ami Marcel Ray, conservées à Montpellier. Elles ont été écrites à l’hôtel Métropole entre 1900 et 1911. Marcel Ray, universitaire et diplomate, reçoit les confidences du jeune écrivain, le conseille et le soutient au cours de la rédaction de Barnabooth. Mais ce fonds est bien secondaire par rapport à celui de la bibliothèque-musée éponyme de Vichy.

En 1992, la ville de Montpellier s’est portée acquéreur d’un lot important de manuscrits de Joseph Delteil (1894–1978) qui, de 1937 à 1978, a vécu dans les garrigues de Montpellier, à la Tuilerie de Massane. Vingt-cinq contes inédits datant pour la plupart de 1920 ont été publiés en 1995  6. Deux lettres de Gaston Gallimard nous apprennent que celui-ci refusa en 1922 d’éditer La jonque de porcelaine, qui ne fut publié qu’en 1927 : jusqu’à cette découverte, Sur le fleuve Amour était considéré comme son premier roman  7.

Depuis cette acquisition exceptionnelle, la bibliothèque municipale de Montpellier – devenue en 2003 la médiathèque centrale d’agglomération Émile Zola – s’attache à réunir un fonds consacré à l’écrivain Joseph Delteil. Il est composé aujourd’hui d’environ deux mille documents : manuscrits, correspondances, éditions françaises et traductions, livres dédicacés, articles de journaux ayant donné lieu en 2005 à une publication  8, préfaces, œuvres critiques, photographies, dessins de l’écrivain ou le représentant, reliures commandées à de grands relieurs pour des éditions originales afin d’avoir leur vision de l’œuvre (Jean de Gonet, Monique Mathieu, Renaud Vernier, Daniel Knoderer, Sün Evrard, Edgard Claes... et bien d’autres), ou encore dessins originaux (tels ceux du peintre Hervé Di Rosa pour Choléra).

Désormais entièrement vide, la Tuilerie de Massane telle qu’elle était à l’époque de Delteil reprend vie à travers les photographies de Bob ter Schiphorst, Henk Breuker, Denise Bellon, Charles Camberoque et Michel Descossy, ainsi que dans le film de Jean-Marie Drot, tourné en 1972, Vive Joseph Delteil ou la grande journée.

Montpellier dispose aussi d’un fonds de cinq cents titres soit mille pièces, essentiellement des manuscrits déposés par l’auteur de Vert paradis, Max Rouquette (1908–2005). Selon ses dernières volontés, la correspondance, les dessins, le reste des manuscrits et les livres devraient revenir à la bibliothèque. En lien avec cette donation, nous accueillons des colloques consacrés à Max Rouquette ou à la poésie occitane. Ses héritiers semblent très attachés à l’édition des inédits et au site de mise en valeur de l’œuvre et de l’homme pilotés par l’Amistats Max Rouquette.

L’histoire du fonds littéraire de Léo Malet (1909–1996) à Montpellier mérite qu’on la raconte. Le 23 mai 1987, une plaque commémorative est apposée par la ville de Montpellier sur la façade de sa maison natale, rue du Bassin à Celleneuve, en sa présence. Elle porte la mention : « Ici le 7 mars 1909 est né Léo Malet, poète surréaliste et romancier créateur du détective Nestor Burma. » Le 31 janvier 1996, Léo Malet accepte que l’on donne son nom à l’école de Celleneuve « par attachement à ce quartier de [son] enfance ». Il meurt le 3 mars de la même année et, le 18 octobre, c’est Jacques et Geneviève Malet qui seront présents à l’école Léo Malet pour la cérémonie. Ce même jour, Francis Lacassin fait une conférence à la bibliothèque.

Michel Marmin, un ami de Léo Malet, va offrir le premier manuscrit de l’écrivain à la bibliothèque. Il s’agit du Journal secret, écrit entre 1982 et 1984, que Marmin publie en 1997 au Fleuve noir. Cette même année, une première rencontre a lieu avec Jacques et Geneviève Malet à Châtillon-sous-Bayeux où Léo Malet est mort. En 2005-2007, Jacques Malet a donné près de onze mille documents conservés dans une salle spécifique au dernier étage de la médiathèque.

Une exposition patrimoniale, « Léo Malet revient au bercail », a eu lieu à la médiathèque Émile Zola en 2006. Élaborée en 2007 à partir de celle-ci, une exposition itinérante de vingt panneaux a commencé son circuit à la médiathèque La Gare à Pignan. Depuis cette date, les deux exemplaires de cette exposition ont circulé une trentaine de fois : dans l’agglomération, dans d’autres villes de France mais aussi à l’étranger (Algérie, Roumanie). Un peu plus de temps était nécessaire pour publier un livre catalogue à destination du grand public doté d’une riche iconographie et intitulé également « Léo Malet revient au bercail  9 ».

L’inventaire de la collection Léo Malet est en ligne et peut être consulté à partir du site des médiathèques  10. Ce fonds compte des manuscrits, des photographies, des affiches, dessins et collages, des lettres, des livres de sa bibliothèque dédicacés,des objets… Le manuscrit le plus émouvant est sans doute Le trésor des Mormont (sic), où Léo Malet, âgé de 9 ans, imagine, calligraphie et illustre un roman de cape et d’épée. Dans ses correspondances (4 000 lettres), on croise Noël Arnaud, André Breton, François Caradec, Jean-François Chabrun, Louis Chavance, René Dary, Sophie Desmarets, Marcel Duhamel, Paul Éluard, Maurice Bernard Endrèbe, Jacques Decrest, François Guérif, Maurice Henry, Marcel Jean, Michel Lebrun, René Magritte, Tristan Maya, Thomas Narcejac, Benjamin Péret, Arturo Schwarz, Gilbert Sigaux, Yves Tanguy, Jacques Tardi, et bien d’autres.

Le fonds littéraire de Léo Malet

En plus des documents cités dans le cours de l’article, le fonds Léo Malet inclut :

• Manuscrits et tapuscrits (407 notices).

• Éditions (400 notices).

Léo Malet a réuni une belle série de ses publications et de ses traductions : éditions surréalistes, romans de cape et d’épée ou romans policiers.

• Adaptations d’œuvres de Léo Malet à la radio, au cinéma et à la télévision (16 notices).

• Photographies (420 notices).

Dans le plus grand nombre des cas, il s’agit de photographes professionnels : Denise Bellon, Jean-Gabriel Séruzier, Albert Jammaron, Jacques Houzel, Robert Doisneau, Marc Gantier, Gérard Gastaud, Gérard Rondeau, Arnaud Baumann, Anne Sarter, Pascal Meynadier et beaucoup d’autres.

• Affiches, collages, dessins (48 notices).

Trois affiches de films adaptés des romans de Léo Malet, des maquettes de couvertures, des dessins représentant Léo Malet, dix-neuf collages et deux objets-miroir de Léo Malet ou encore une série de petits dessins de Matta.

• Correspondance (4 000 lettres).

• Sa bibliothèque (495 notices).

186 livres portent des dédicaces ; celles-ci sont même parfois dessinées comme l’a fait Jacques Prévert pour Histoire et Spectacles. André Breton y est très présent avec ses éditions originales.

• Périodiques (295 titres).

• Invitations, publications, prospectus surréalistes (159 notices).

• Tracts surréalistes (67 notices).

Il s’agit le plus souvent de tracts pour lesquels Léo Malet compte parmi les signataires. Parfois, il possède plusieurs exemplaires d’un même tract sur des papiers de diverses couleurs.

• Revue de presse (2 387 notices).

• Coupures de presse de faits divers et sur l’histoire de Paris (2 470 notices).

• Objets (53 notices).

    Depuis 2009, enfin, la bibliothèque constitue un fonds Frédéric Jacques Temple (1921–), à travers des livres dédicacés (Delteil, Miller), des correspondances (Aldington, Durrell, Miller, etc.), des photographies (Aldington, Delteil, Durrell, Miller, Temple), des manuscrits (Vie de saint Joseph Delteil d’Henri de Richaud, tapuscrit de L’enclos de Temple).

    Cette collection de l’auteur d’Anthologie personnelle en cours de dépôt (déjà 2 252 documents) représente un autre type de fonds : le poète lui-même et ses propres collections renvoient vers d’autres écrivains. En 2010, un cycle de lectures, « Frédéric Jacques Temple, l’Amérique et la littérature » se déroulera à la médiathèque Émile Zola, en préfiguration d’une exposition patrimoniale consacrée à la vie et à l’œuvre de l’écrivain qui est prévue pour l’automne 2011.

    La mise en valeur par une salle, une maison, un musée…

    Les collections ne se limitent pas toujours aux livres, manuscrits, lettres et autres documents écrits. À Montpellier, la salle Léo Malet comprend meuble, portrait, objets et collections, et des vitrines permettent de présenter régulièrement des documents. Des objets « légendaires », comme la table de travail qui lui venait de Salvador Dali, la machine à écrire de Rudolf Klement, le masque rapporté du Mexique par André Breton mais aussi les pipes simples ou à tête de taureau, les revolvers (qui ne sont là que des jouets !). Ces petits objets a priori anodins faisaient partie de son cadre de vie et méritent d’être conservés. De même, un magasin spécifique est destiné à la donation Frédéric Jacques Temple.

    Dans les programmes de construction de grandes médiathèques, il serait sans doute pertinent de pouvoir réserver des espaces pour la mise en valeur des donations.

    Certains lieux ont réussi à faire revivre l’intérieur d’un écrivain. Ainsi, depuis 2006, la maison d’Henri Pollès (1909–1994) située au Brunoy est reconstituée au dernier étage de la médiathèque Les Champs libres à Rennes, dans un espace de 650 m² : l’escalier, le bureau romantique, la chambre 1900 et la salle de bain  11. Pierre Assouline s’émerveille devant ce « musée vivant du livre et des lettres » qu’il estime « tarabiscoté au possible, magique, mystérieux 12 ». Ce parcours pédagogique est jugé très intéressant pour le public scolaire par les conservateurs de la médiathèque  13.

    D’une façon bien différente, à la bibliothèque municipale de Vichy, la bibliothèque de l’écrivain Valery Larbaud (15 000 documents) est reconstituée avec son bureau, son mobilier, ses portraits, gravures, dessins et souvenirs personnels. En revanche, l’appartement parisien de Colette (1873–1953) au Palais Royal a été réinstallé dans un musée localisé à quelques dizaines de mètres de sa maison natale à Saint-Sauveur-en-Puisaye.

    Des synergies entre les maisons d’écrivain et les bibliothèques

    Fonds littéraires et maisons d’écrivain peuvent être administrés conjointement par une médiathèque. Ainsi, la bibliothèque municipale de Rouen gère-t-elle à la fois la maison natale de Pierre Corneille dans le centre historique de Rouen et ce qui reste de la maison dans laquelle a vécu Flaubert (le pavillon de Croisset). Le rattachement d’une maison d’écrivain à une bibliothèque provoque souvent une synergie entre les publics. Des animations sur l’écrivain, en se tenant dans le contexte de la maison, prennent plus de sens. La maison Corneille à Rouen travaille en concertation avec la maison Petit-Couronne, musée départemental créé dans la maison de campagne de l’écrivain, et avec l’association Mouvement Corneille. En 2009, Thomas Corneille sera d’ailleurs célébré à la bibliothèque par des rencontres autour de documents, par une visite de la maison de son frère Pierre et par un colloque international  14.

    En 2011, les amateurs de Stendhal devraient quant à eux disposer de trois lieux à Grenoble sous la tutelle de la bibliothèque municipale : le fonds de manuscrits à la bibliothèque d’étude ; l’appartement natal de Stendhal destiné à l’écriture contemporaine et à une mise en scène des écrits de Stendhal ; l’appartement du grand-père Gagnon avec l’installation des bustes, des portraits de l’ancien musée (celui-ci n’étant pas un lieu où a vécu Stendhal) et une reconstitution du bureau et de la bibliothèque  15. Les deux premiers éléments de ce projet datant des années 1980-1990  16 sont déjà mis en place.

    À Nantes, sur le promontoire vernien de la butte Sainte-Anne, la bibliothèque municipale gère depuis 1978 un musée Jules Verne. L’importance de ce musée provient de l’acquisition par la ville des manuscrits très annotés des principales œuvres de Jules Verne. Il est situé dans une superbe maison où Jules Verne n’a jamais habité. Rénové en 2005, il présente des manuscrits, des affiches, des objets et mobiliers donnés par la famille Verne, des films et de nombreux produits dérivés. Un projet pour les cinq ans à venir pourrait le rapprocher du planétarium, la bibliothèque poursuivant l’enrichissement documentaire et le suivi scientifique  17.

    Partenariat entre association et bibliothèque

    Fonds littéraires et maisons d’écrivain peuvent être gérés aussi par un partenariat entre bibliothèque et association. En 2001, par exemple, Amiens Métropole achète la considérable collection Jules Verne (30 000 pièces) à Piero Gondolo Della Riva et décide de l’exposer dans la « maison à la tour » habitée par Jules Verne à Amiens de 1882 à 1900. François Schuiten, un des maîtres de la bande dessinée, est chargé de la mise en scène. Cette maison bourgeoise de brique et de pierre, propriété de la collectivité, est concédée en délégation de service public à l’association Centre international Jules Verne. Les bibliothécaires assurent le suivi de la conservation et participent à la mise en valeur scientifique. Cette répartition des fonctions est susceptible d’évolution, et la coopération avec le musée Jules Verne de Nantes devrait être renforcée dans les années à venir  18.

    Parfois, une seule pièce de la maison d’écrivain est conservée. Au Centre Joë Bousquet à Carcassonne, administré par une association très largement subventionnée par le conseil général de l’Aude, la chambre de l’auteur de Traduit du silence est visible derrière une vitre. Blessé au front en 1918, Joë Bousquet a vécu allongé sur son lit jusqu’en 1950. Il y reçoit écrivains (Aragon, Bellmer, Benda, Nelli, Gide, Paulhan, Saint-Exupéry) et peintres (Ernst, Fautrier, Magritte, Masson, Tanguy). Dans Histoire de chambres, Danielle Perrot rappelle que « sa chambre fut le siège d’une métamorphose, inverse de celle que décrit Kafka ; un lieu d’invention, d’échange, de création, de résistance dans tous les sens du terme 19 ». Dans son guide des Demeures de l’esprit, Renaud Camus regrette que cette maison d’écrivain se limite à cette seule pièce : « Nous ne saurons rien des impressions physiques, visuelles, que pouvaient éprouver les visiteurs de Bousquet avant d’être introduits jusqu’à lui, ou bien après l’avoir quitté 20. » En revanche, des acquisitions de manuscrits et de correspondances, des expositions temporaires et des publications  21 mettent bien en valeur à la fois l’écrivain et son œuvre, et aussi ses amis peintres et écrivains.

    Le souci de la meilleure conservation possible

    Manuscrits et livres sont souvent mieux conservés dans une bibliothèque, où la préservation est l’une des vocations, que dans une maison d’écrivain. Ainsi est-ce le cas pour le château de Montesquieu – La Brède – et pour la Tour de Montaigne qui ne présentent plus de documents, ceux-ci étant pour partie à la bibliothèque municipale de Bordeaux et à la BnF. Dans la grande salle à voûte en berceau qui dispose d’armoires avec rideaux, il est facile d’imaginer l’importance de la bibliothèque de Montesquieu. Dans la « librairie » de Montaigne, où des citations latines sont inscrites aux plafonds, l’esprit de l’auteur des Essais est toujours présent grâce à la sobriété des lieux et à la simplicité champêtre du paysage. À Malagar, la demeure de François Mauriac à la campagne, la diversité des espaces permet à la fois de visiter la maison, de découvrir dans un vaste chai la vie de Mauriac à l’aide de nombreuses pièces d’archives et d’éditions originales et d’admirer la nature de Langon comme le faisait l’auteur de Thérèse Desqueyroux.

    De la même manière, les objets et les mobiliers ne peuvent être conservés dans une maison d’écrivain que si leur nombre est suffisant pour permettre d’effectuer des rotations, ou si la protection solaire est renforcée sensiblement. Le souci de sauvegarde peut conduire également à limiter à la fois le nombre de visiteurs et de séances.

    Internet démultiplie l’espace de la bibliothèque et de la maison d’écrivain

    À Montpellier, les manuscrits de l’abbé Fabre ont été numérisés, ce qui devrait susciter une nouvelle édition scientifique. Pour favoriser une étude génétique des œuvres, un partenariat entre les bibliothèques municipales et les universités de Grenoble et de Rouen a permis de mettre en ligne les manuscrits des œuvres de Stendhal et celui de Madame Bovary de Flaubert. Par ailleurs, la ville de Nantes a numérisé les manuscrits des 98 romans, pièces de théâtre et autres écrits de Jules Verne. Quand il s’agit d’auteurs sous droits, il est impossible de numériser l’ensemble des fonds. Les tapuscrits et les manuscrits de Léo Malet, numérisés grâce à l’accord de son fils, sont consultables à partir de l’inventaire. Le site Raymond Queneau de l’université de Bourgogne propose la numérisation des copies des notes et manuscrits de l’écrivain, avec l’autorisation de son fils.

    Le circuit littéraire : un produit touristique

    Il faut créer des liens entre les sites physiques et virtuels concernant les écrivains. Dans cette perspective, le rôle de la Fédération des maisons d’écrivain et des patrimoines littéraires et de son site  22 est essentiel. La Fédération édite sur internet et sur papier une carte des lieux littéraires qu’il faudrait enrichir.

    Selon Michel Melot, « le circuit littéraire est devenu un produit touristique 23 ». En France, il existe de nombreux circuits littéraires : par exemple, le circuit Lamartine long de 65 km et comportant douze étapes en Saône-et-Loire, ou le sentier des guerres picrocholines au pays de La Devinière, la maison de Rabelais. Dans le même esprit, des offices de tourisme proposent de refaire le voyage d’un écrivain célèbre : avec le livre Voyage avec un âne à travers les Cévennes, vous pouvez parcourir le même itinéraire que Robert Louis Stevenson, en suivant le GR70 et en faisant halte dans des gîtes.

    Éviter la dispersion

    Les fonds littéraires et les véritables maisons d’écrivains font avancer de pair la connaissance scientifique. Le contexte étant déterminant, il n’y a pas de règle pour la gestion administrative des fonds littéraires. Les bibliothèques sont tout naturellement conduites à élargir les domaines de leur conservation et à intégrer également des objets et des meubles, lorsque c’est possible.

    Cependant, multiplier les lieux de conservation pour un même écrivain ne semble pas souhaitable, à moins qu’une fructueuse coopération entre les différents lieux puisse rendre cette dispersion très bénéfique. L’esprit « maison d’écrivain », qui consiste à rencontrer l’écrivain d’une manière globale par les textes, les objets et l’action culturelle, doit prévaloir par souci de retrouver l’essence même de l’auteur.

    1.  (retour)↑   Paul Benichou, Le sacre de l’écrivain, José Corti, 1973.
    2.  (retour)↑   Roger Chartier, « L’auteur entre le manuscrit médiéval et le texte électronique : entretien » in Brouillons d’écrivains sous la dir. de Marie-Odile Germain et de Danièle Thibault, BNF, 2001, p. 14.
    3.  (retour)↑   Olivier Nora, « La visite au grand écrivain » in Les lieux de mémoire, tome 2 : la nation, sous la dir. de Pierre Nora, Gallimard, 1997, Quarto, p. 2131-2155.
    4.  (retour)↑   Georges Poisson, Guide des maisons d’hommes et femmes célèbres, 7e éd., Horay, 2003, p.11. 348 maisons d’écrivain parmi les 683 lieux recensés en 2003.
    5.  (retour)↑   Dans le prolongement de cette manifestation et pour tenir compte des dernières volontés du professeur Pyguillem, la médiathèque vient de recevoir, le 19 mars 2010, le premier manuscrit d’Auguste Comte, élève de l’ex-École polytechnique, écrit à Montpellier en juin 1816 : Rapprochements entre le régime de 1793 et celui de 1816, adressés au peuple français. Cote : MS535.
    6.  (retour)↑   Joseph Delteil, Le maître ironique, éd. par Robert Briatte, avant-propos de Gilles Gudin de Vallerin, Grasset, 1995.
    7.  (retour)↑   Gilles Gudin de Vallerin, « Géographie des fonds Delteil » in Les aventures du récit chez Joseph Delteil : rencontres de Cerisy-la-Salle, 2-11 juillet 1994, sous la dir. de Robert Briatte, Éditions de la Jonque, Presses du Languedoc, 1995, p. 144-160.
    8.  (retour)↑   Joseph Delteil, L’homme coupé en morceaux, soixante-huit chroniques (1923-1933), éd. par Robert Briatte, avant-propos par Gladys Bouchard, Cognac, Le Temps qu’il fait, 2005.
    9.  (retour)↑   Gilles Gudin de Vallerin, Gladys Bouchard, Léo Malet revient au bercail, Arles, Actes Sud, 2007.
    10.  (retour)↑  http//www.montpellier-agglo.com/mediatheques
    11.  (retour)↑  Henri Pollès collectionneur, Bibliothèque de Rennes métropole, 2007, 43 p. Collection de 30 000 pièces.
    12.  (retour)↑  http://passouline.blog.lemonde.fr/2007/06/03/un-tour-a-la-pollestheque/
    13.  (retour)↑    Éléments indiqués par Marine Bedel, directrice de la médiathèque de Rennes Métropole, et Sarah Toulouse, conservatrice responsable des fonds patrimoniaux.
    14.  (retour)↑   Informations communiquées par Christelle Quillet, conservatrice responsable des fonds patrimoniaux de la ville de Rouen.
    15.  (retour)↑   Précisions données par Christine Carrier, directrice de la bibliothèque municipale de Grenoble.
    16.  (retour)↑   Yves Joncteur Montrozier, « Le fonds Stendhal de la bibliothèque municipale de Grenoble », BBF, 1997, n° 2, p. 22-27.
    17.  (retour)↑   Informations données par Agnès Marcetteau, directrice de la bibliothèque municipale de Nantes.
    18.  (retour)↑   Selon Séverine Montigny, directrice des bibliothèques d’Amiens Métropole.
    19.  (retour)↑   Michèle Perrot, Histoire de chambres, Seuil, 2009, La Librairie du XXIe siècle, p. 344.
    20.  (retour)↑   Renaud Camus, Demeures de l’esprit, France Tome 1, Sud-Ouest, Fayard, 2008, p. 288.
    21.  (retour)↑   La série des « Cahiers Joë Bousquet et son temps » sous la houlette de René Piniès, directeur du Centre Joë Bousquet.
    22.  (retour)↑  http//www.litterature-lieux.com
    23.  (retour)↑   Michel Melot, « Un nouveau pèlerinage : la maison d’écrivain », in Medium, octobre-décembre 2005, p. 63.