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Le Fonds Stendhal de la bibliothèque municipale de Grenoble

Yves Jocteur Montrozier

Il y a des logiques surprenantes. Lorsqu’on connaît les relations difficiles que Stendhal a entretenues avec sa ville natale, rien, malgré les apparences, ne prédestinait ses manuscrits à constituer avec ceux de la Grande-Chartreuse le point fort du fonds patrimonial de la bibliothèque de Grenoble.

L’écrivain dauphinois, dont le tempérament est si caractéristique de son pays natal, qui a écrit des pages définitives sur le caractère et l’âme du Dauphiné, sur ses paysages comparables à ceux de l’Italie, n’a cessé de dire son écœurement au souvenir de Grenoble. On connaît le jugement : « Tout ce qui est bas et plat dans le genre bourgeois me rappelle Grenoble, tout ce qui me rappelle Grenoble me fait horreur, non, horreur est trop noble, mal au cœur ».

D’une enfance morose et brimée, l’écrivain avait gardé un dégoût profond pour la capitale dauphinoise qui représentait à ses yeux une humanité qu’il refusait, c’est-à-dire « la province, les hypocrites, les femmes vertueuses, les bourgeois » 1. C’est l’Italie qui avait gagné son cœur et l’épitaphe « Milanese » gravée sur sa tombe a longtemps été malsonnante aux oreilles grenobloises.

Toujours enclin aux contradictions, Stendhal, qui déclarait volontiers : « Puisque la mort est inévitable, évitons d’y penser », n’en a pas moins rédigé 37 testaments (les stendhaliens les ont comptés) léguant tour à tour à ses amis ou parents le peu qu’il possédait, et s’attachant particulièrement au sort de ses manuscrits pour leur assurer une chance de survie 2.

Le 22 mars 1842, Stendhal, déjà atteint par une attaque l’année précédente qui lui a fait écrire à son ami Domenico Di Fiore : « Je me suis colleté avec le néant », profite d’un congé pour séjourner à Paris. Il tombe foudroyé rue Neuve-des-Capucines (actuellement rue des Capucines). Après les obsèques de l’écrivain le 24 mars et son inhumation au cimetière de Montmartre, son cousin, Romain Colomb, s’enquiert de ses volontés et décide de retenir, outre le dernier testament fait à Cività Vecchia le 28 septembre 1840, qui ne concernait que la dévolution des biens restés en Italie, l’avant-dernier testament fait à Paris le 27 septembre 1837, qui a une portée plus générale. Aux termes de ce testament, Pauline Périer Lagrange, la sœur de l’écrivain, était nommée légataire universelle 3, et Romain Colomb, exécuteur testamentaire. Les livres et les manuscrits étaient laissés à Louis Crozet par ces mots : « Je donne la propriété de mes ouvrages imprimés et de mes manuscrits à Mr. Louis Crozet, ingénieur en chef, avec prière de laisser cela après lui à une de mes nièces Mallein ou à leurs descendants ».

Qui était Louis Crozet ? Un ami d’enfance de Stendhal (1784-1858). Ils avaient grandi dans la même rue, fréquenté la même école centrale de Grenoble. Très liés pendant la période 1803-1815, ces deux amis espacèrent leurs relations après le mariage de Louis Crozet avec sa cousine et compatriote Praxède Payan : « Sa femme me l’a enlevé depuis nombre d’années, jalouse de notre amitié. Quel dommage ! Quel être supérieur que M. Crozet, s’il eût habité Paris. Le mariage et surtout la province vieillissent étonnamment un homme, l’esprit devient paresseux et un mouvement du cerveau à force d’être rare devient pénible et bientôt impossible » 4.

Cet homme, qui prétendait être le seul avec qui Stendhal n’avait jamais joué la comédie, qui avait écrit nombre de textes en commun avec l’écrivain, qui l’avait soutenu au temps de l’Histoire de la peinture en Italie, montre alors un intérêt très relatif pour l’œuvre de son ami et semble en méconnaître la valeur. Il écrit : « Pour moi j’aurais supprimé [des œuvres complètes] Armance, Le Touriste qui a été fait à la hâte non de visu... j’aurais peut-être supprimé Le Rouge et le Noir » 5. Et c’est finalement Romain Colomb, le cousin de Stendhal, qui publiera la première édition complète des œuvres de l’écrivain chez Michel Lévy de 1853 à 1857. A la mort de Crozet, sa veuve hérite de tous ses biens. Fidèle à la mémoire de son mari, elle entre en rapport en 1860 avec le bibliothécaire Hyacinthe Gariel.

Une bibliothèque centenaire

La bibliothèque de Grenoble est alors une institution presque centenaire. Elle a été fondée en 1772 par une souscription publique destinée à maintenir et conserver à Grenoble une bibliothèque de 35 000 volumes constituée par Mgr de Caulet, évêque de Grenoble. Les circonstances de la naissance de la bibliothèque ont d’ailleurs été racontées par Stendhal lui-même dans la Vie de Henry Brulard, car son grand-père maternel, le docteur Gagnon, en a été un des douze premiers directeurs. La bibliothèque, jusqu’alors publique, devient municipale en 1802 ; elle hérite, comme la plupart de ses consœurs, des confiscations de la Révolution, notamment des manuscrits de la Grande-Chartreuse. Elle est logée dans l’ancien collège des jésuites.

Hyacinthe Gariel

Hyacinthe Gariel, interlocuteur de Mme Crozet, est un conservateur remarquable, grand collectionneur de manuscrits et d’ouvrages rares. Sous son mandat, la bibliothèque va tripler ses volumes. Il constitue le fonds dauphinois qui fait aujourd’hui une part de sa notoriété et favorise une publicité autour de la construction d’une nouvelle bibliothèque avec des idées très en avance sur son temps. « Je préférerais [...] un bâtiment semblable à une caserne, si nos collections devaient y trouver le jour, l’espace et la disposition convenables, au plus splendide monument qui ne remplirait pas ces trois conditions » 6.

Gariel innove en demandant en 1862 la construction d’un bâtiment, où la salle consacrée à l’exposition des objets de collection soit distincte des magasins de livres d’une part et de la salle de lecture d’autre part, avec des répertoires sur fiches qui n’existaient pas alors la plupart du temps en France. Cela ne l’empêche pas de surveiller attentivement les collections locales d’auteurs anciens ou contemporains, et à ce titre de s’intéresser à Henri Beyle 7.

Logique avec lui-même, Stendhal avait fait peu d’envois de son vivant à la bibliothèque de sa ville natale. Trois ouvrages seulement, remis par son cousin Romain Colomb, étaient venus le représenter : l’Histoire de la Peinture en Italie, les Vies de Haydn, Mozart et Métastase, et la deuxième édition de l’Histoire de la peinture en Italie. Après sa mort, le bibliothécaire Amédée Ducoin s’était adressé à Louis Crozet pour compléter la collection des œuvres d’un auteur que l’on considère avant tout comme un écrivain local. En 1844, il exprime son souhait de posséder les œuvres complètes de Stendhal. En 1845, Louis Crozet donne La Chartreuse de Parme (deuxième édition, 1839) et les Promenades dans Rome (1829), en juin 1846, La Chartreuse de Parme et Le Rouge et le Noir, dans l’édition Hetzel.

En 1847, Ducoin en rend compte à l’Académie delphinale : Le Rouge est à ses yeux « l’ouvrage d’un homme de beaucoup d’esprit, qui a su, sinon racheter du moins compenser un peu les défauts du plan par la richesse de quelques détails, principalement par celle des aperçus et des pensées ».

Il place La Chartreuse bien au-dessus, mais constate qu’« au moins la moitié du livre est consacrée à des détails de petites intrigues d’une petite cour, à des roueries politiques de seigneurs et de grandes dames ; tout cela est fin, superfin mais peu amusant et d’un intérêt nul pour des lecteurs de romans » 8.

Hyacinthe Gariel, entré en fonction en 1848, a acheté en 1850 Rome, Naples et Florence, mais ne manifeste un intérêt véritable pour Stendhal qu’après la disparition de Louis Crozet et de Romain Colomb, c’est-à-dire en 1860. Mme Louis Crozet, pour satisfaire aux vœux de son mari défunt, propose à Gariel les œuvres complètes de Stendhal en seize volumes parus chez Michel Lévy entre 1853-1855. Elle réitère son offre le 6 novembre 1860.

Gariel accepte ce don avec empressement et ajoute : « Votre obligeance, Madame, m’entraîne à quelques indiscrétions. Pourriez-vous disposer en faveur de la Bibliothèque d’une petite miniature que vous possédez et qui représente Beyle ? ». Après ce premier don, Mme Crozet va en faire un second plus essentiel, annoncé en ces termes dans la Revue des Alpes (30 septembre 1861) : « La seconde [collection manuscrite], d’une importance plus générale et en même temps d’un intérêt plus particulier pour Grenoble, comprend tous les manuscrits de Beyle (Stendhal), quarante volumes in folio environ. Mme Crozet, veuve de M. Louis Crozet, ancien inspecteur des ponts et chaussées, a bien voulu, à ma prière, faire don à la Bibliothèque de ces précieux manuscrits de notre illustre compatriote » 9.

Ce premier versement fut sans aucun doute suivi d’un autre, car la totalité du don Crozet représente en 1889, 67 volumes et des liasses. Ces manuscrits ne seront pas exploités avant une vingtaine d’années, car Hyacinthe Gariel est très absorbé par la construction de la nouvelle bibliothèque de la place de Verdun. D’autre part, la masse, l’hétérogénéité des papiers rendent leur classement difficile. Enfin, les papiers à caractère intime posent encore de gros problèmes de publication que devront affronter les premiers stendhaliens.

Hyacinthe Gariel prend sa retraite en 1882 ; Edmond Maignien, son adjoint, lui succède. Il commence à s’occuper du don Crozet et collationne (1884) les manuscrits de Stendhal. Après avoir rédigé la partie des manuscrits modernes du Catalogue des manuscrits de la bibliothèque de Grenoble, qui paraît en 1889 et qui a le mérite de décrire en dix-sept notices les manuscrits donnés par Mme Crozet et de signaler aux chercheurs que « l’ensemble des papiers de Beyle forme une collection intéressante, où se trouvent encore des fragments inédits », il part en quête d’un éditeur et fait appel au monde littéraire mais sans succès.

Casimir Stryenski

L’arrivée à Grenoble de Casimir Stryenski va tout changer. Né en Suisse, nommé professeur d’anglais en 1885 au lycée de garçons de Grenoble, celui-ci, en quête de travaux, découvre les manuscrits de Stendhal et publie coup sur coup quatre œuvres inédites : le Journal en 1888 (édition très fragmentaire), Lamiel en 1889, la Vie de Henry Brulard en 1890 et les Souvenirs d’égotisme en 1893.

Ces œuvres autobiographiques sont diversement appréciées à Grenoble. Paul Fournier, président de l’Académie delphinale, et rédacteur d’une partie du Catalogue des manuscrits de la bibliothèque de Grenoble, répond au discours de Casimir Stryenski en ces termes : « Livrez à notre curiosité, par exemple, cette correspondance de Beyle avec sa sœur Pauline qu’on dit conservée tout entière : peut-être fera-t-elle apparaître Beyle sous des traits que nous ne lui avons point connus. Ainsi nous permettrez-vous de réviser le jugement sévère que plusieurs d’entre nous ont porté sur Henri Beyle : tenez-vous pour assuré que nous ne regretterons nullement de découvrir une étincelle de flamme divine au fond de cette âme désolée et de ce cœur desséché » 10. L’année même de la publication de la Vie de Henry Brulard, Casimir Stryenski fut muté à Paris.

Jean de Mitty

Un collaborateur de Stryenski, Jean de Mitty (pseudonyme de Mitty Golfinean), a lui aussi compris l’intérêt des manuscrits de Stendhal. Ayant déjà l’habitude du déchiffrement, et disposant de la place, il va travailler les manuscrits de Grenoble et publier Lucien Leuwen en 1894 et des Œuvres posthumes en 1897.

Il écrit en 1898 : « La Bibliothèque de Grenoble ! Ceux-là, seulement, qui ont traversé cette distante et silencieuse demeure stendhalienne, en peuvent dire le charme profond, la tranquille et noble beauté ! J’y ai vécu des heures inoubliables. Tous les jours, dans les vastes salles pleines d’ombres, dans cette solitude si bien propice aux enchantements de la rêverie, M. de Stendhal venait s’asseoir à mes côtés... Je l’écoutais avec ferveur... Lorsque le moment de la séparation arrivait, lentement, gravement, M. de Stendhal réintégrait son logis : les soixante-dix gros volumes dont se compose son œuvre manuscrite. Des fonctionnaires aimables s’approchaient alors, soulevaient cérémonieusement le précieux fardeau et, à pas comptés, sans bruit, sans heurts, allaient le disposer à sa place habituelle » 11.

Après Jean de Mitty (décédé en 1911), le relais sera pris par Henri Debraye (1878-1948), secrétaire général de la ville de Grenoble (1919), qui entreprend l’immense tâche de la mise au point de la publication des Œuvres complètes éditée par Édouard Champion, réédite la Vie de Henry Brulard (1913), Lucien Leuwen (1926/27), et travaille en collaboration avec Louis Royer, conservateur de la bibliothèque, à l’édition du Journal (1923-1924).

Louis Royer

C’est donc Louis Royer, nommé en 1919 conservateur de la bibliothèque de Grenoble, qui va sur deux fronts développer la connaissance de Stendhal. Son milieu familial est apparenté à Louis Crozet ; issu d’une vieille famille dauphinoise, rien de ce qui touche sa province natale ne le laisse indifférent.

Il débute en éditant 115 lettres inédites de Stendhal à sa sœur Pauline (La Connaissance, 1921), puis joue peu à peu un rôle de premier plan dans la monumentale édition des Œuvres complètes publiée par É. Champion. Il y fait paraître Napoléon (La vie de Napoléon), et les Mémoires sur Napoléon (1929), le premier texte complet du Journal (1923/32) et les Mémoires d’un touriste (1932). La mort le surprend en 1938 dans l’achèvement d’une édition de la Correspondance et de la Vie de Henry Brulard.

Son activité autour de Stendhal est inlassable : il publie chaque année de 1929 à 1937 une Bibliographie stendhalienne et commence à acquérir certains documents : Lettres de Stendhal à Sutton Sharpe (1920) et l’édition originale du Rouge et le Noir.

C’est aussi par une exposition stendhalienne (la première) en 1920 qu’il fait sortir des collections privées dauphinoises des documents inédits et qu’il montre au public les documents hérités de Louis Crozet. Cette exposition sera à l’origine du musée Stendhal, inauguré à Grenoble en 1934. De nombreux dons spontanés ou sollicités permettent enfin de faire connaître l’image de l’auteur du Rouge et le Noir.

Pierre Vaillant

Son successeur Pierre Vaillant continue une politique de mise en valeur 12 par des expositions – Stendhal et ses contemporains (1958), Stendhal et Grenoble (1955), Stendhal à la bibliothèque de Grenoble (1962) –, mais surtout enrichit d’une manière remarquable le fonds stendhalien, parfois avec l’aide efficace de Julien Cain : 139 lettres de Stendhal à Adolphe de Mareste (1956), un tome manuscrit (XIV) de l’Histoire de la peinture en Italie, plusieurs ouvrages annotés par Stendhal (Mrs Trollope, Mme de Staël, etc.), dont la Vie de Rossini et l’Histoire de la peinture en Italie. L’ensemble est complété par l’entrée dans les collections des Lettres de Mme Ancelot à Stendhal, de livres provenant des bibliothèques de Louis Crozet et Félix Faure et d’un ensemble curieux de contrefaçons belges parues les mêmes années que les originaux.

Des acquisitions continues

Cette politique d’acquisition, loin d’être abandonnée, se perpétue plus récemment avec l’achat de 130 lettres de Stendhal à Lysimaque Tavernier (1982). Dernièrement avec l’aide du FRAB Rhône-Alpes (Fonds régional d’acquisition pour les bibliothèques), ont pu être acquis un manuscrit intitulé Histoire d’une partie de ma vie – où Stendhal trace de concert avec Louis Crozet un portrait de la comtesse Daru (1993) –, et en 1996, un autre manuscrit Histoire de la succession d’Espagne. Ce dernier texte de 75 pages est entièrement inédit ; inconnu des stendhaliens, il a le mérite de compléter à la page près un manuscrit possédé par la bibliothèque de Grenoble depuis le don Crozet.

En effet, les liens de la bibliothèque avec la recherche lui font préférer l’acquisition d’inédits ou, du moins, les documents longtemps écartés du circuit commercial. La localisation des œuvres stendhaliennes peu connues est un point important de la connaissance et, pour cette raison, la bibliothèque a collaboré en 1992 à la mission dans les archives russes sur les traces du manuscrit perdu de l’Histoire de la peinture en Italie. Si le manuscrit n’a pas été retrouvé, les ressources des archives russes en matière stendhalienne ont été mieux cernées, notamment les neuf lettres de Stendhal restées en Russie après la retraite de la grande armée 13.

Dans le domaine des livres, de la documentation, de l’iconographie comme dans celui des manuscrits, des acquisitions continues ont permis de développer, sans concurrence d’autres institutions, un fonds qui offre au lecteur de la bibliothèque la possibilité de disposer de tous les éléments indispensables pour approfondir ses recherches : plus d’un millier d’estampes, 7 000 volumes imprimés, toutes les éditions originales (la dernière en date acquise est Armance achetée en 1990), l’ensemble des éditions des œuvres de Stendhal en langue étrangère ainsi que les études, thèses, et bibliographies sur l’écrivain.

Ce fonds vient d’être complété (1995) par le don, avec usufruit, fait par le professeur Victor Del Litto, de la totalité de sa bibliothèque, de ses notes, des archives du « Stendhal Club ». Ce geste généreux enrichit de plusieurs milliers de volumes la documentation de la bibliothèque et se situe dans la ligne des papiers de chercheurs (Henri Martineau, Louis Royer) qui sont autant de jalons du stendhalisme 14.

Les manuscrits laissés par Mme Crozet représentent les trois quarts des manuscrits connus de Stendhal. Ils comprennent des textes majeurs tels Lucien Leuwen, la Vie de Henry Brulard, les Souvenirs d’égotisme, l’Histoire de la peinture en Italie, les Mémoires sur Napoléon. Ces volumes souvent en demi-reliure basane ou veau gardent leur présentation d’origine, telle que Stendhal l’avait commandée, mais il existe aussi une grande abondance de papiers divers accumulés au cours d’une vie errante : brouillons, ébauches de textes, romanesques et dramatiques, pages de journal, notes de lecture, pensées, essais, reliés en 28 volumes sans aucune apparence de logique, si ce n’est celle du format. Le regroupement fait avant la donation Crozet a toujours été maintenu malgré des changements de reliure. Il pose des problèmes d’accès importants.

Les catalogues

Aussi, la bibliothèque de Grenoble a-t-elle été (tardivement) amenée à préparer le catalogue des manuscrits de Stendhal qu’elle conserve. Après un premier catalogue des éditions originales et des éditions annotées, paru en 1987 sous la direction de Victor Del Litto avec l’aide de Paul Hamon, ancien conservateur en chef, a paru en 1995 le catalogue du fonds Stendhal (manuscrits) qui décrit minutieusement l’ensemble des pièces possédées par la bibliothèque 15.

Mais au-delà, plusieurs séminaires en partenariat avec l’université de Grenoble, avec l’ITEM (Institut des textes et manuscrits modernes), l’École normale supérieure-Ulm, etc., ont montré l’intérêt d’un catalogue d’un autre type, inventaire informatisé extrêmement poussé, accompagné d’une étude analytique des fonds qui permettrait, à partir de ses résultats, de réexaminer selon des critères rigoureux la représentation traditionnellement admise de l’œuvre de Stendhal. En effet, l’état du fonds a conduit à y plaquer une grille de répartition qui lui est étrangère et qui répond essentiellement à des préoccupations propres à la fin du XIXe siècle (intimisme, réflexion historiographique).

Un premier jalon sera celui du programme de recherche qui va être établi avec l’ARASSH (Agence Rhône-Alpes des sciences sociales et humaines–État et région) pour un travail méthodologique sur les manuscrits en partenariat avec l’université Stendhal de Grenoble et l’Ecole nationale supérieure des sciences de l’information et des bibliothèques.

Un autre jalon est celui de l’édition diplomatique de textes stendhaliens. Gérald Rannaud publie actuellement aux éditions Klincksieck la Vie de Henry Brulard en trois volumes sous forme de fac-similé avec transcription en regard. Comme pour beaucoup de textes de Stendhal, le manuscrit de Grenoble est un état rédactionnel figé dans son inachèvement et seule une édition diplomatique permet de voir « fonctionner de façon particulièrement évidente [ces] mécanismes d’écritures qui nous semblent fascinants, et que la lecture de Stendhal nous amène à questionner sans cesse » 16.

Cette parution marque un moment du stendhalisme puisqu’elle met à la disposition de tous le texte sous sa forme véritable, et surtout parce qu’elle annonce un retour au texte même, à une critique génétique fondée sur l’étude des manuscrits originaux, leur état, leur histoire, et qui implique donc la participation de la bibliothèque.

En ce domaine comme en d’autres, la bibliothèque s’engage vers une collaboration accrue avec l’université de Grenoble et le Centre d’études stendhaliennes. C’est à ce titre qu’elle travaille en partenariat à l’édition d’un CD-Rom sur Stendhal, La Passion et la raison, prévu pour 1998.

En ce qui concerne les imprimés, le fonds Stendhal, qui fait partie intégrante du fonds dauphinois depuis sa fondation en 1848 par Hyacinthe Gariel, a vu ses notices saisies intégralement (c’est-à-dire jusqu’à la période contemporaine) dans le cadre de la rétroconversion des fonds prévue par la Bibliothèque nationale de France (BNF). Elles sont consultables à la BNF et également sous forme d’un CD-Rom : Mémoire et actualité de la région Rhône-Alpes édité par l’agence de coopération ARALD (Agence Rhône-Alpes pour le livre et la documentation), qui comprend tous les fonds locaux des bibliothèques de la région. Ce sont donc de nouvelles formes d’accès qui sont mises à la disposition de tous ceux qui s’intéressent à Stendhal.

Les publics

Si la bibliothèque entend faciliter la recherche, le public qui la fréquente pour son « fonds Stendhal » n’est qu’un élément d’un tout, dont les détails ne sont pas nécessairement connus.

D’une part, certains microfilms sont étudiés ailleurs qu’à Grenoble (ITEM, universités étrangères, etc.) sans que nous en sachions toujours le résultat. D’autre part, beaucoup de demandes de reproduction nous parviennent par courrier ou par fax avec les mêmes conséquences. Sur place, les microfilms sont utilisés par des chercheurs du monde entier, mais en majorité anglophones (Anglais, Américains, Canadiens), avec une proportion notable d’Italiens ou de Japonais. Les étudiants sont plus souvent parisiens (trois heures de TGV seulement séparent Grenoble de Paris) que provinciaux.

La bibliothèque dispose d’un riche fonds iconographique. Elle est régulièrement sollicitée par les éditeurs (Découvertes-Gallimard, Garnier-Flammarion, Folio, etc.), parfois par la télévision (Japon, France). Elle doit donc gérer une importante iconothèque, ce qui signifie pour elle accroître régulièrement son potentiel d’images et veiller à l’utilisation des clichés.

Un autre public est celui du musée Stendhal 17, géré par la bibliothèque depuis sa fondation en 1934 par Louis Royer, conservateur de la bibliothèque, et qui regroupe portraits, éditions, estampes, souvenirs de l’écrivain. Il est actuellement logé dans les salons du XVIIIe siècle de l’ancien hôtel de ville. D’une grande qualité décorative, le lieu, qui accueille près de 10 000 personnes par an, est cependant inadapté pour un musée littéraire. Il n’est qu’une vitrine de la bibliothèque avec sa force (collection de la bibliothèque) et ses faiblesses (pas d’administration, ni de personnel propre).

Ces dernières années, deux lieux stendhaliens se sont trouvés disponibles. En 1983, à l’initiative de Victor Del Litto, l’appartement du docteur Gagnon et sa terrasse ont été remis en état à l’occasion du bicentenaire de la naissance de l’écrivain. Puis, il y a deux ans, l’appartement natal, rue Jean-Jacques Rousseau (anciennement rue des Vieux-Jésuites) a été laissé par le musée de la Résistance. Une réflexion sur l’avenir de ces deux lieux, sur le transfert des collections du musée Stendhal, sur la forme du nouveau musée (musée-maison d’écrivain) est en cours. Une des missions du musée sera de rendre plus sensible l’image de Stendhal par l’animation autour de la littérature (séjours d’écrivains, ateliers d’écriture) et par la recherche (expositions, colloques, débats).

Les journées du patrimoine (14 et 15 septembre 1996) ont montré, en accueillant 2 000 visiteurs, qu’il y avait une attente du public. Et la ville de Grenoble entend valoriser son patrimoine stendhalien au moment où les maisons d’écrivains sont en plein développement.

Le lien bibliothèque-musée est essentiel, car, à côté des chercheurs, il permet au grand public de voir d’une manière très concrète le patrimoine laissé par Stendhal et aux responsables de la bibliothèque de penser globalement l’image et l’œuvre de l’écrivain grenoblois.

Ainsi, bien au-delà du don de 1861, et des happy few, la bibliothèque de Grenoble est devenue de fait gestionnaire de l’héritage stendhalien : manuscrits, livres, images, lieux de mémoire. La mission de développement et de mise en valeur du fonds Stendhal est donc une de ses priorités, mais forte de 20 000 manuscrits et de 600 000 imprimés, elle n’en a pas moins la tâche délicate d’harmoniser ce développement (en tenant compte des moyens qui sont les siens) avec celui d’autres fonds liés à des personnages dauphinois tels Hector Berlioz ou Champollion, et avec celui de ses livres de voyages ou de littérature des XVIe et XVIIe siècles.

Janvier 1997

  1.  (retour)↑  Michel Crouzet, Stendhal ou Monsieur Moi-même, Paris, Flammarion, 1990.
  2.  (retour)↑  Victor Del Litto a bien montré que quatorze testaments ont eu comme objet le legs des manuscrits. Quant aux livres, restés à Cività Vecchia, ils resteront la propriété de Donato Bucci avant d’arriver, après bien des tribulations, à la bibliothèque Sormani de Milan en 1970. Cf. Catalogo del Fondo Stendhaliano Bucci, a cura di Gian Franco Grechi, pref. di Victor Del Litto, Milan, 1980.
  3.  (retour)↑  Pauline héritera d’une somme très modique. Prosper Mérimée, pour lui venir en aide, proposera successivement au British Museum et à la Bibliothèque impériale l’achat de quatorze volumes de manuscrits italiens de Stendhal. C’est finalement cette dernière bibliothèque qui en fera l’acquisition pour 600 F.
  4.  (retour)↑  Souvenirs d’égotisme, Paris, Gallimard, 1982 (Bibliothèque de la Pléiade), p. 468.
  5.  (retour)↑  Auguste Cordier, Stendhal raconté par ses amis et ses amies, Paris, 1893.
  6.  (retour)↑  Cité par Cyrille Simonnet, Le Musée-Bibliothèque de Grenoble, Grenoble, Presses universitaires de Grenoble, 1987.
  7.  (retour)↑  Stendhal était considéré avant tout comme écrivain dauphinois et les cotes affectées à ses manuscrits (R) et à ses œuvres (V., Vh) sont celles du fonds dauphinois créé officiellement par Gariel en 1848.
  8.  (retour)↑  Bulletin de l’Académie delphinale, t. 2, 1847, p. 193 et 351.
  9.  (retour)↑  Sur les circonstances du don Crozet, voir Paul Hamon, « Stendhal à la Bibliothèque de Grenoble du xviiie au xxe siècle », Cahiers de l’Alpe, 1982 ; Victor Del Litto et Paul Hamon, Catalogue du fonds Stendhal, 2e partie, Manuscrits, Grenoble, 1995.
  10.  (retour)↑  Bulletin de l’Académie delphinale, mars 1889.
  11.  (retour)↑  Cité par Paul Hamon, op. cit., p. 71
  12.  (retour)↑  Pierre Vaillant, « Stendhal à la Bibliothèque de Grenoble », Stendhal Club, 1962.
  13.  (retour)↑  Campagnes en Russie : sur les traces de Henri Beyle / rencontres stendhaliennes franco-russes, Solibel France, 1995.
  14.  (retour)↑  Parmi les dons de stendhaliens, il faut inclure le don fait par Marie Dormoy des 12 000 pages du Journal de Paul Léautaud, copie dactylographiée « afin qu’elle soit auprès des manuscrits de Stendhal ».
  15.  (retour)↑  Comme le fait remarquer Michel Merland dans sa préface au Catalogue des manuscrits de Stendhal, la liste et la description des manuscrits sont passées de cinq pages en 1889 à 232 pages en 1995. Le catalogue va être prochainement accessible sur Internet.
  16.  (retour)↑  Béatrice Didier, Stendhal autobiographe, Paris, puf, 1983, p. 11.
  17.  (retour)↑  Yves Jocteur Montrozier, « Grenoble et le tryptique stendhalien », Bulletin d’informations de l’Association des bibliothécaires français, 4e trim. 1996, p. 18-21.