entête
entête

Les réseaux français et européens de bibliothèques religieuses

Odile Dupont

Les collaborations entre bibliothèques se sont considérablement développées ces dernières années : réseaux nationaux et internationaux confirment les grands efforts des établissements pour aider leurs utilisateurs à trouver, depuis leur poste de travail, une matière abondante et de qualité. Au-delà de la mise en commun de catalogues ou de contenus éditoriaux, on assiste à la mise en œuvre de coopérations pour des expériences de conservation préventive et pérenne des fonds patrimoniaux, en parallèle avec des modes de conservation partagée qui répondent notamment au manque d’espaces de stockage qui pénalisent les établissements.

Les bibliothèques de théologie ne font pas, dans cette perspective, exception à la règle. Nombreuses sont les petites structures avec peu de moyens, et par conséquent peu accessibles à de tels efforts, mais les grandes structures en réseau ont su développer des outils librement accessibles sur internet, qui montrent le dynamisme et l’esprit d’ouverture de bibliothèques parfois assez peu connues, mais appelées à servir le dialogue interreligieux en cours de développement.

C’est dès l’après-guerre que les responsables des bibliothèques de théologie françaises et européennes ont commencé à se réunir pour s’enrichir de leurs expériences réciproques et organiser les collaborations. En 1994, l’Église catholique prend position en publiant « Les bibliothèques ecclésiastiques dans la mission de l’Église », lettre de Mgr Marchisano, président de la Commission pontificale pour les biens culturels de l’Église, adressée à tous les évêques et supérieurs généraux  1. L’application de ces recommandations est variable selon les pays. À ce jour, en Italie et en Allemagne, la hiérarchie fait preuve d’un réel souci pour les bibliothèques, la préservation des structures, la valorisation de leur patrimoine et l’importance de leur rôle dans l’accès du plus grand nombre à une pensée chrétienne approfondie.

Le contexte d’aujourd’hui

Désormais, les bibliothèques d’établissements confessionnels sont intégrées aux réseaux nationaux de bibliothèques au même titre que les bibliothèques profanes, à condition d’être gérées par des professionnels et ouvertes au public. Ainsi, le réseau des bibliothèques hébraïques Rachel  2 a reçu l’aide de la Bibliothèque nationale de France (BnF) pour mettre en place son portail documentaire. Valdo, réseau européen des bibliothèques francophones protestantes et associées, est quant à lui pôle associé de la BnF pour la conversion rétrospective du fonds Paul Ricoeur, tout comme les bibliothèques de l’Institut catholique de Paris (ICP), qui reçoivent à ce titre, dans le cadre de la politique d’acquisitions partagées, une subvention pour l’achat d’ouvrages en grec sur l’orthodoxie grecque. Les bibliothécaires de l’ICP peuvent ainsi profiter des formations de la BnF, et les projets de conservation préventive sont aidés par l’expertise de la BnF, en attendant qu’une collaboration démarre pour la numérisation.

De même, de nombreuses bibliothèques de référence comme la bibliothèque du Saulchoir de la Province dominicaine de Paris, ou celle de l’Université catholique de Lille, sont partenaires de la BnF et sont aidées pour leur conversion rétrospective dans le Catalogue collectif de France (CCFr), ainsi que pour leurs projets de numérisation.

C’est dans ce contexte plutôt favorable au plan national que travaillent aujourd’hui les bibliothèques de théologie en France, majoritairement confessionnelles, puisque l’État a cessé d’enseigner la théologie depuis le début du XXe siècle, exception faite de l’Alsace qui, à cause des annexions successives de l’Allemagne, a conservé le régime concordataire et enseigne encore la théologie catholique et protestante dans des facultés d’État  3.

Cet article va présenter l’histoire et les activités des associations chrétiennes de France, ABCF, Patchwork et Valdo, puis celles de l’association européenne des bibliothèques de théologie (BETH), pour faire connaître la richesse des collaborations qui les animent.

L’Association des bibliothèques chrétiennes de France (ABCF)

L’Association des bibliothèques chrétiennes de France (ABCF) a pour but de favoriser le travail commun entre bibliothécaires, et cherche à promouvoir l’étude des sciences religieuses pour faciliter le plus largement possible l’accès de tous à une pensée chrétienne approfondie. En effet, comme le dit Michel Albaric, o.p.  4: « En matière de culture religieuse, en général, et de culture biblique, en particulier, il y a un hiatus entre la pléthore des travaux scientifiques et le savoir transmis et acquis par le grand public. Non seulement cette information ne circule pas entre les divers niveaux culturels de la société occidentale contemporaine, mais elle ne pénètre pas la sphère “du monde cultivé ”. Ce phénomène est exemplaire d’une non-communication. » Cette idée a été reprise également par Jean-François Barbier-Bouvet  5, qui constate la profondeur de la méconnaissance religieuse contemporaine, provoquée en partie par le « sentiment d’étrangeté ressenti par les gens vis-à-vis du langage religieux ».

C’est le jésuite et bibliothécaire lyonnais Paul Mech qui est à l’origine de la création de l’ABCF  6. Il fonde en effet en 1957 deux associations :

  • L’ABEF (Association des bibliothèques ecclésiastiques de France), réunion de bibliothécaires relevant d’institutions ecclésiastiques, créée pour rompre leur isolement géographique et psychologique et leur transmettre des connaissances d’ordre professionnel. En parallèle, le « Service d’entraide des bibliothèques ecclésiastiques » (SEBE), créé par le P. Dominique Bullier, de la Trappe des Dombes, commence à fonctionner. Le SEBE élargit peu à peu son action, entre autres à l’aide des bibliothèques des jeunes églises, spécialement en Afrique.
  • L’ABSR (Association des bibliothèques de sciences religieuses), rassemblement des bibliothèques théologiques de niveau scientifique : facultés de théologie, instituts spécialisés, grands monastères, avec une réunion annuelle qui créera des outils d’échanges par exemple TEOL – Theologici Exquisit Oblabique Libri – (en 1960), bourse de doubles permettant la recherche de livres, qui finira par concerner près de 500 bibliothèques dans 25 pays situés sur tous les continents entre 1960 et le début des années 2000. On peut aussi citer, fonctionnant de 1966 à 1969, Doppec – Desiderata et oblata permanenga periodicorum et collectionum –, répertoire de doubles de périodiques à échanger, outil dont la lourdeur de gestion finira par entraîner la fermeture assez rapidement.

Dès 1960, une réunion à Paris au séminaire des Carmes décide de la création d’une seule association, association dont les statuts sont présentés en 1963. Pour autant, la fusion de l’ABSR et de l’ABEF n’est ratifiée qu’en 1969, sous le nom d’ABEF  7 avant que, en 1998, l’ABEF ne devienne l’ABCF pour marquer plus clairement son caractère œcuménique.

L’ABCF  8 regroupe plus de 200 bibliothèques des diverses confessions chrétiennes, principalement consacrées à la théologie et aux sciences religieuses : universités et instituts spécialisés, séminaires, archives et bibliothèques diocésaines, monastères, couvents, institutions diverses. Les types de personnels travaillant dans ces établissements sont variés : clercs ayant reçu une formation de bibliothécaire, clercs non formés, bibliothécaires diplômés en activité ou retraités, bénévoles.

L’ABCF organise tous les deux ans un congrès sur une thématique, ainsi en 2007 « Évangéliser et imprimer, Lyon ville d’édition et de mission » et en 2009 (à Toulouse) « Le Livre, les livres et l’œcuménisme ». Ces congrès sont l’occasion de conférences professionnelles sur l’histoire de l’édition et l’édition contemporaine, le plus souvent religieuse, sur les livres patrimoniaux, la conservation préventive. Ce sont, aussi, des moments d’échange entre des structures de même nature, de visites, de découvertes…

L’évolution de l’association dessine en creux celle des bibliothèques qui la composent : ainsi d’une professionnalisation des établissements de plus en plus sensible, mais aussi d’une diminution des effectifs. Par ailleurs, et dans ce domaine spécifiquement, une fusion s’engage entre les bibliothèques diocésaines et leurs archives  9.

Les grandes bibliothèques, membres de l’ABCF, ont toutes leur catalogue en ligne, même si les opérations de conversion rétrospective ne sont pas terminées. Après la réalisation, attendue pour 2010, d’un métacatalogue des bibliothèques de l’Udesca (Union des établissements d’enseignement supérieur catholiques), l’ABCF souhaiterait réaliser un portail des bibliothèques chrétiennes associant les bibliothèques des universités catholiques, protestantes et orthodoxes et celles des grands ordres : dominicains, jésuites, franciscains et, à terme, les catalogues des bibliothèques diocésaines. On en est encore à rêver d’une telle réalisation, alors que celle-ci est déjà effective en Allemagne avec le VThK (Virtueller Katalog Theologie und Kirche)  10.

Patchwork, le réseau des bibliothèques protestantes françaises

Le réseau Patchwork  11 des bibliothèques protestantes existe depuis 1990. À l’origine, cette association regroupe une dizaine de bibliothèques et d’institutions qui gèrent des fonds liés au protestantisme, aussi bien historiques que théologiques, ou liés à l’activité des églises protestantes, comme le Defap (Service protestant de mission). La réunion des membres du réseau a pour but un partage d’expériences et une harmonisation des pratiques professionnelles pour créer une certaine cohérence dans la gestion de fonds proches dans leurs thématiques.

Les bibliothèques qui participent à ce réseau sont très diverses, tant de par leur structure ou leur taille que de par leurs fonds. On peut citer par exemple la bibliothèque œcuménique et scientifique d’études bibliques de l’Institut catholique de Paris (Boseb), la bibliothèque nationale et universitaire de Strasbourg (BNU), l’Institut protestant de théologie de Paris et Montpellier (IPT), l’Institut de Vaux-sur-Seine, la faculté adventiste, le Musée du désert, le Musée de Ferrières.

Au sein de Patchwork s’est créé le réseau Valdo  12 pour une meilleure visibilité des fonds des bibliothèques membres. Mis en place en 2008, ce réseau a pour but de promouvoir la conservation et la diffusion, sur tout support, du patrimoine culturel protestant. À ce titre, et comme on l’a indiqué plus haut, il est un des pôles associés de la Bibliothèque nationale de France pour la conversion rétrospective de la bibliothèque du fonds Paul Ricoeur, bibliothèque de travail léguée par celui-ci à l’IPT-Paris. L’achèvement est prévu, en même temps que l’ouverture au public de la bibliothèque, en juin 2010. Les membres de Valdo sont aujourd’hui : la Boseb, la société de l’histoire du protestantisme français (SHPF), le Defap, la Faculté libre de théologie évangélique de Vaux-sur-Seine, les IPT, le Centre mennonite de Paris.

Ces associations de bibliothèques chrétiennes françaises sont ouvertes sur l’Europe depuis de nombreuses années. L’ABCF est une des associations fondatrices de BETH, association d’associations de bibliothèques européennes de théologie.

Bibliothèques européennes de théologie (BETH)

Après la Seconde Guerre mondiale, quelques directeurs de bibliothèques de théologie européennes, dont Paul Mech, s.j., s’inquiétèrent de la piètre qualité des bibliothèques ecclésiastiques, en situation d’infériorité par rapport aux bibliothèques profanes, inspirés également par deux convictions : d’une part que le développement des bibliothèques de théologie est essentiel pour le développement de la foi chrétienne, d’autre part qu’une collaboration mutuelle est nécessaire pour améliorer la qualité professionnelle des établissements  13.

Après une première réunion internationale entre des bibliothécaires d’Allemagne, de France, de Grande-Bretagne et de Hollande en 1957, est créé en 1961, en tant qu’association, le « Comité international de coordination des associations de bibliothèques de théologie » qui rassemble l’Allemagne, la France et la Belgique. En 1970, ce comité devient « Conseil international des associations de bibliothèques de théologie » et s’agrandit de plusieurs associations nationales supplémentaires.

Sous l’égide du Conseil, sont notamment publiés les Scripta recenter edita, bibliographie courante des ouvrages philosophiques et théologiques (1959-1973) et la Bibliographia ad usum seminariorum, présentation des principaux outils à utiliser pour les études théologiques, concernant la liturgie, la missiologie, l’œcuménisme (1959-1965). Le Conseil élargit ses relations professionnelles en tant que membre de l’Ifla de 1971 à 1986, et développe ses liens avec des associations de bibliothèques de théologie nationales et internationales.

En 1999, souhaitant souligner la nature de fait européenne de l’association, le Conseil devient l’association BETH, pour Bibliothèques européennes de théologie. La même année, l’association se dote d’un site web  14, hébergé par la Katholieke Universiteit Leuven, dont la magnifique bibliothèque de théologie est un membre extraordinaire très actif.

À ce jour, BETH compte douze associations nationales membres, treize membres extraordinaires qui sont des bibliothèques individuelles, dont la section Théologie-Philosophie de la Bibliothèque nationale de France, et onze membres à titre personnel.

Les associations membres de BETH *

ABCF • Association des bibliothèques chrétiennes de France (France)

ABEI • Associazione dei Bibliotecari Ecclesiastici Italiani (Italie)

ABIE • Asociación de Bibliotecarios de la Iglesia en España (Espagne)

ABTAPL • Association of British Theological and Philosophical Libraries (Royaume-Uni et Irlande)

AKThB • Arbeitsgemeinschaft Katholisch-Theologischer Bibliotheken (Allemagne)

EKE • Egyházy Könyvtárak Egyesülése (Hongrie)

FIDES • Federation of the Polish Ecclesiastical Libraries (Pologne)

FTRB • Forum for teologiske og religions¬faglige bibliotek (Norvège)

URBE • Unione Romana Biblioteche Ecclesiastiche (Italie)

VkwB • Verband kirchlich-wissenschaft¬licher Bibliotheken in der Arbeitsgemeinschaft der Archive und Bibliotheken in der evangelischen Kirche (AABevK) (Allemagne)

VRB • Vereniging van Religieus-Wetenschappelijke Bibliothecarissen – Flemish-speaking part of Belgium (Belgique)

VTB • Vereniging voor het Theologisch Bibliothecariaat (Pays-Bas)

  1.  (retour)↑   Les membres extraordinaires de BETH sont des bibliothèques remarquables, bibliothèques patrimoniales ou scientifiques de haut niveau, développant des outils au service de la théologie. La liste complète est consultable à la page : http://theo.kuleuven.be/beth/page/8

BETH rassemble ses membres tous les ans lors d’une conférence. L’association maintient un site web, une liste de diffusion, et travaille à la mise en œuvre de regroupements nationaux, par exemple dans le cadre de consortiums. Le congrès annuel est l’occasion de partager les informations sur les réalisations de chacun : catalogues et bases de données en ligne gratuits, publications professionnelles ou savantes, accès à des collaborations internationales, projets de numérisation, expositions, sans oublier des formations des professionnels des bibliothèques de théologie dont l’enseignement est destiné également aux bibliothécaires de théologie du tiers-monde. Cette vocation internationale se concrétise notamment par le rapprochement de BETH et de l’Ifla : lors de la journée satellite de l’Ifla en 2009, il a été demandé à BETH de participer à la création d’un groupe de bibliothèques spécialisées en théologie au sein de l’Ifla.

Les principaux catalogues collectifs en sciences religieuses

Vthk • www.vthk.de (Catalogue œcuménique allemand)

Urbe • www.urbe.it (Catalogue des bibliothèques pontificales, Rome)

Bibsys • http://ask.bibsys.no (Catalogue des bibliothèques universitaires de Norvège)

Fides • www.fides.org.pl (Catalogue collectif des bibliothèques de théologie en Pologne)

Eke • www.eke.hu (click on Theca) (Catalogue hongrois)

VRB • www.kuleuven.be (Catalogue belge)