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Le réseau Rachel : une vitrine des sources juives

Jean-Claude Kuperminc

Fédérer une offre documentaire d’institutions privées, pour la mettre au service de tous, dans le cadre d’une association avec la Bibliothèque nationale de France, c’est l’un des buts que s’est fixé le Réseau européen des bibliothèques judaica et hebraica, qui anime le site du réseau Rachel. Dans ce cadre, le réseau Rachel est aujourd’hui l’une des principales sources d’accès aux savoirs juifs en France et il présente de manière unifiée les catalogues des bibliothèques de l’Alliance israélite universelle, du Séminaire israélite de France, de la Maison de la culture yiddish – bibliothèque Medem, et de la médiathèque du Musée d’art et d’histoire du judaïsme. Ouvert à tous les internautes, le réseau Rachel propose une variété exceptionnelle de documents couvrant tous les domaines du judaïsme et des études juives, bien au-delà de l’expression purement religieuse.

Le fait juif dépasse en effet de loin une approche uniquement centrée sur la foi et le culte mosaïques. Les ensembles documentaires constitués au sein du réseau Rachel abordent tous les aspects historiques et sociaux de la vie juive, de manière complémentaire. C’est précisément ce qui a été à l’origine de la constitution du Réseau : réunir en un seul catalogue collectif les collections des plus grandes bibliothèques juives de France, en attendant d’étendre le dispositif aux institutions européennes.

Genèse

La plupart des collections publiques et privées françaises possèdent bien entendu des livres et documents concernant le judaïsme. Certains lieux sont même très spécialisés, à commencer par la Bibliothèque nationale de France, qui possède une remarquable collection de manuscrits hébreux, ou encore de nombreux établissements comme la Bibliothèque nationale et universitaire de Strasbourg, la bibliothèque Inguimbertine à Carpentras, ou encore la bibliothèque Mazarine. Les collections liées à la théologie, comme celles de l’Institut catholique à Paris et les collections des jésuites désormais à Lyon, sont très recherchées pour l’étude du judaïsme. La langue hébraïque et la civilisation juive sont évidemment très présentes également dans les collections de la future Bibliothèque universitaire des langues et civilisations (Bulac).

L’histoire a voulu que des institutions juives en France aient constitué leurs propres collections, pour des raisons diverses et propres à chacune d’entre elles. C’est l’association de trois de ces institutions, pourtant très différentes, qui est à l’origine du réseau Rachel.

La bibliothèque du Séminaire israélite de France (SIF) sert de support à l’École rabbinique de France, créée en 1830, transférée de Metz à Paris en 1859, et installée rue Vauquelin, dans le quartier Mouffetard depuis 1881. Suivant l’organisation mise en place à l’époque napoléonienne, le Séminaire forme les rabbins et grands rabbins chargés d’exercer leur mission cultuelle dans toutes les synagogues consistoriales. Sa bibliothèque est par définition une bibliothèque centrée sur la religion juive et excelle dans les sources traditionnelles du judaïsme : Bible, Talmud, commentaires rabbiniques, responsa, mais aussi mystique juive et Kabbale.

La bibliothèque de l’Alliance israélite universelle (AIU) est créée en 1860, elle est la collection la plus encyclopédique et la plus fournie du réseau. Sans négliger les sources déjà citées, elle étend son domaine à toute l’histoire des Juifs dans le monde, à l’art juif et à la société juive. Aux ouvrages savants et aux collections patrimoniales s’ajoutent des œuvres de fiction (roman, théâtre, poésie, bande dessinée) et une collection de livres pour la jeunesse (bibliothèque Michèle Kahn).

Illustration
Reproduction de l’enluminure tirée du manuscrit 24 H de la collection de l’AIU, représentant un personnage priant, avec le mot amen en hébreu sortant de sa bouche. Ms AIU 24 H (fol. 86v). © AIU

La bibliothèque Medem de la Maison de la culture yiddish (Medem) abrite quant à elle la plus grande collection d’œuvres en langue yiddish en Europe. Concernée par tout ce qui touche au judaïsme d’Europe centrale et orientale, elle est issue d’un parti politique prônant une autonomie juive, souvent éloignée de la religion. Elle développe une collection d’enregistrements sonores de chansons yiddish.

La médiathèque du Musée d’art et d’histoire du judaïsme (MAHJ), la plus récente des partenaires du réseau Rachel, se consacre principalement à l’histoire de l’art juif et à l’histoire des Juifs en France. Elle propose, en plus des livres, de nombreux supports audiovisuels.

Cet ensemble couvre donc toutes sortes d’approches, allant de l’orthodoxie religieuse à un judaïsme culturel. En constituant un partenariat de pôle associé avec la Bibliothèque nationale de France, le réseau Rachel offre une vision pluraliste de la documentation juive et en fournit l’accès à tous les citoyens.

C’est de l’hébreu

L’ouverture de ces collections au plus large public est en effet une réalité, et les membres du réseau sont souvent sollicités dans un rôle de conseil pour les collègues qui ont parfois des difficultés à traiter des fonds spécifiques. L’expertise en hébreu et dans les autres langues juives (yiddish principalement, mais aussi judéo-espagnol), les capacités de déchiffrement d’écritures anciennes et les connaissances des corpus traditionnels sont quelques-unes des compétences accumulées par les professionnels de ces établissements.

La rétroconversion des catalogues a été la première étape de la constitution du réseau Rachel. Un plan de travail complexe, mis en place par l’association Sifria, qui s’est occupée de la remise en état de la bibliothèque du Séminaire, a permis de transformer les catalogues papier des trois bibliothèques fondatrices (AIU, SIF, Medem) en base bibliographique unique. Ce processus, réalisé en étroite collaboration avec la Bibliothèque nationale d’Israël, a abouti à un outil original, qui propose un accès unique aux données multilingues. Ainsi, une requête formulée en caractères latins fournira en réponse les documents utiles en caractères latins et en caractères hébreux. Le catalogue collectif est ainsi devenu un outil de repérage particulièrement efficace des titres hébraïques, même pour ceux qui ne maîtrisent pas la langue.

La particularité linguistique et orthographique du yiddish n’est évidemment pas évacuée par le système d’information. Bien au contraire, la possibilité de proposer pour un même nom trois formes d’autorités retenues, selon les graphies latine, hébraïque et yiddish, est une exigence, que la bibliothèque Medem en particulier a eu à cœur de développer pour maintenir sur la Toile la présence d’une langue yiddish menacée.

L’étude, fondement de la religion juive

Dans la tradition juive, l’étude est un élément indispensable et indissociable de la pratique rituelle. Dans chaque synagogue, dans chaque cercle d’étude, dans chaque université talmudique (yeshiva), les livres sont omniprésents et souvent nombreux. Pourtant, ces institutions réservent leurs ressources à leurs membres et n’offrent pas, comme le fait le réseau Rachel, un accès ouvert à leur documentation. De plus, l’étude classique se fait directement sur les textes, en hébreu, en araméen pour le Talmud, et les commentaires, constamment renouvelés, se font notamment en yiddish dans les milieux très orthodoxes. C’est tout un pan du fait religieux juif qui n’est donc pas facilement accessible au grand public.

Par contre, l’étude de type universitaire est plus largement disponible. Le plus souvent en langue française, mais aussi en anglais et en allemand, elle s’intéresse à l’exégèse et à la critique biblique, et à l’étude linguistique, stylistique et historique des textes des auteurs juifs depuis la plus haute antiquité. Les éditions princeps des Livres de Moïse, des traités talmudiques, des responsa médiévaux, ainsi que les recueils des grands penseurs et théologiens comme Maïmonide, Nahmanide, le Rabbi Loew de Prague ou encore le Gaon de Vilna, se trouvent en grand nombre dans le catalogue du réseau Rachel. Les grands traités de grammaire hébraïque, les livres de prières de toutes origines, les poésies liturgiques complètent ces sources d’étude. Les bibliothèques de l’Alliance et du Séminaire s’efforcent de se procurer les éditions critiques et universitaires les plus récentes de ces textes, facilitant ainsi leur accessibilité.

Dans la salle de lecture de la bibliothèque de l’Alliance, il n’est pas rare de trouver des étudiants chrétiens et musulmans venus approfondir leurs connaissances en judaïsme, dans le cadre de leurs travaux universitaires. Mais ce sont principalement les étudiants en histoire du peuple juif et en histoire de l’art qui fréquentent ces collections. L’intérêt des bibliothèques spécialisées est alors évident, qui permet de trouver facilement, regroupés en un seul lieu, toutes les références bibliographiques. Dans les collections universitaires en effet, les études concernant les divers aspects du judaïsme sont souvent dispersées selon une organisation en grandes disciplines, comme l’histoire, la littérature, le droit, la théologie.

Des sources en ligne

Autre avantage, les bibliothèques du Réseau offrent à leurs usagers l’accès à un nombre considérable de titres de périodiques. Là encore, certaines revues, comme la Revue des études juives, peuvent se trouver dans la plupart des collections universitaires. Mais la diversité des journaux publiés depuis le XIXe siècle par les Juifs de France, pour ne citer qu’eux, représente un corpus historiquement essentiel à la connaissance des communautés juives. Ces journaux sont collectés et conservés de manière privilégiée par les bibliothèques juives. Dans les projets en cours de numérisation en association avec la Bibliothèque nationale de France et Gallica, le réseau Rachel a d’ailleurs pour mission de réaliser la copie numérique et la mise en ligne de ces périodiques. L’Alliance a déjà inscrit plusieurs titres sur le site « Presse juive du passé », en collaboration avec l’université de Tel Aviv  1. La mise à disposition de la Revue des études juives et des Archives israélites de Franceest inscrite au programme du réseau Rachel pour les prochains mois.

Le catalogue Rachel propose en outre une interrogation avancée multicatalogues, incluant les ressources de la BnF, de la Library of Congress, du catalogue collectif des bibliothèques israéliennes (Union List of Israel), et de l’Index des articles de périodiques sur les études juives (RAMBI). Ce dernier service est un dépouillement international, réalisé en Israël, de tous les journaux, revues, ouvrages collectifs, intéressant les études juives, et il constitue une source incontournable pour toute recherche dans le domaine.

À travers Rachel, les internautes pourront également visionner de très nombreuses conférences, données sur tous les sujets juifs, et réunies sur le portail Akadem  2.

Si on y ajoute les nombreux liens vers d’autres sites répertoriés dans Rachel, et sur le site de chacune des bibliothèques et de leurs institutions  3, nous nous trouvons devant un outil de recherche spécialisé en plein développement.

Ce rapide tour d’horizon aura, nous l’espérons, convaincu les lecteurs de l’utilité du réseau Rachel comme source première d’accès aux connaissances liées au judaïsme.

Références

Décembre 2009