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Actualité et enjeux de la Dewey

Classer, indexer, cartographier la collection

Patricia Bellec

La classification décimale Dewey (CDD) est un système fondé sur 10 classes, 100 divisions, 1 000 sections et une multitude de subdivisions destinées à classer des fonds documentaires. Cette robuste machine, ancienne, de facture américaine, a fait l’objet en 2015 d’une réédition en langue française dont la rénovation en profondeur, portant sur la traduction elle-même, est à signaler, mobilisant sans relâche une équipe franco-canadienne pendant plus de deux ans pour publier cette 23e édition.

Dans quel contexte d’histoire des connaissances l’outil classificatoire Dewey surgit-il ? De quels besoins cette classification décimale procédait-elle ? Passant d’un usage de classement topographique à celui d’une indexation sujet, la CDD utilisée dans 135 pays, traduite en 30 langues, montre aujourd’hui un potentiel utilisable dans de multiples contextes. Dans un paysage technologique, professionnel en pleine évolution, les fonctions classificatoires et indexatoires se déplacent, s’étendent et se recomposent autrement. Les changements relatifs aux besoins des utilisateurs, le rôle des catalogues et la dissémination des données confèrent maintenant à la Dewey d’autres enjeux.

Une construction indiciaire riche

L’unité de base de l’indexation Dewey est l’indice numérique accompagné de l’intitulé de table. Les dix classes fournissent des subdivisions décimales auxquelles on peut adjoindre des notations secondaires tirées des six tables auxiliaires (géographiques, ethniques, linguistiques). Exemple : 299.683 Religions des peuples des langues nigéro-congolaises. Au fil des éditions successives, les indices se sont dotés de possibilités de constructions complexes enrichissant l’indexation. Ainsi, les développements de certains indices sont réutilisables dans d’autres constructions de façon à optimiser l’usage de catégorisations déjà posées une première fois au sein des tables. Exemple : 579.17 + [577] 277 Biologie des micro-organismes, des champignons inférieurs, des algues - Pollution radioactive. Dans le même esprit pratique et performant, des tables de complément à l’intérieur de disciplines techniques ou évolutives par nature permettent d’apporter des précisions transversales que l’on peut ajouter à un indice de base. Exemple : 342.440 830264 Citoyenneté et nationalité (droit) - France - Jurisprudence.

Si ces combinaisons sont nombreuses et précieuses, apportant une série de notations pour affiner le sens et restituer au plus près les contenus documentaires, elles sont cadrées par un appareil de notes de construction propres à la subdivision d’une part, et d’autre part, de règles de composition indiciaire d’ordre général qui forment en quelque sorte « le Code de la route » Dewey. Ce dédale dessine un objet technique sinueux, sophistiqué, admirable, mais dans lequel on ne sera pas étonné de voir des formes multiples dans l’application des règles ou recommandations de l’éditeur, très variables selon les contextes de collections, d’institution ou de pays. Mais c’est certainement le principe de notation décimale en arborescence qui est historiquement à l’origine du succès rapide et large de la CDD. La totalité des connaissances organisées selon une division logique donne à cette classification d’un genre nouveau une force de frappe immédiate : encyclopédique, universelle, simple, claire. Il fallait une envergure particulière pour concevoir une telle organisation des connaissances se proposant de classer des livres et développer des collections, celle du célèbre bibliothécaire américain du collège d’Amherst, Melvil Dewey (1851–1931).

Première édition électronique, dernière édition imprimée :
un outil mis à jour et augmenté

La traduction française de la 23e édition était très attendue des bibliothèques francophones depuis que l’édition américaine avait été publiée en 2011. Les équipes des bibliothèques nationales canadiennes et française (BAC, BAnQ, BnF) se sont rassemblées au sein d’un comité de traduction et ont initié en 2013 le projet de publication éditée par l’association professionnelle québécoise, l’ASTED 1. Quelle politique de traduction adopter ? Les marges d’action étaient relativement cadrées sachant qu’OCLC, propriétaire des données, exerce pleinement ses droits éditoriaux en liaison avec un comité d’experts anglophones formant l’EPC (Editorial Policy Committee). Les traducteurs doivent s’en tenir à la matière linguistique sans modifier le concept, ni ses contours. Nous avons mis en œuvre, aussi loin que nous puissions aller, des corrections rétrospectives consistant à reprendre sur le plan linguistique les libellés existants en levant tour à tour les obsolescences, les ambiguïtés, les québécismes, les anglicismes ou en retouchant les termes n’ayant pas la netteté ou la concision suffisante en valeur indexatoire. Si le dispositif de relecture croisée franco-canadienne permettait de mieux garantir la validité linguistique des deux côtés de l’Atlantique, les voies pour y parvenir donnèrent lieu à des débats riches, passionnants, parfois âpres, faisant chatoyer toutes les nuances de la francophonie.

Pour désépaissir les divergences lexicales entre les deux pays, lorsque le consensus ne pouvait être trouvé, nous avons eu recours tour à tour à différentes figurations techniques : mise entre parenthèses du terme français de France, insertion d’une note « Classer ici », mention d’index (voir exemples de formes négociées ci-dessous).

Illustration
Exemples de formes négociées

Les valeurs linguistiques non partagées ne relèvent pas uniquement d’usages lexicaux différents au sein de la langue française mais aussi d’une culture économique et sociale différente. Ainsi certains termes ne peuvent pas trouver leur équivalent parce qu’ils ne reposent sur aucune pratique sociale dans l’un ou l’autre pays. Exemple : Counseling philosophique (eng = philosophical counseling) n’a pas été traduit afin qu’il garde la marque d’origine qui lui donne sa compréhension.

Sur les dix classes générales et les six tables auxiliaires, nous aurons au total effectué, grâce à un wiki permettant des échanges fluides et rapides, 30 000 corrections (de langue, de maquette, de typographie) et produit un index très enrichi.

Mais le premier guichet d’attente de cette 23e édition est la traduction des indices nouveaux, ceux qui témoignent de l’adaptation de l’outil au monde d’aujourd’hui, soit les nouveaux concepts et objets qui ont émergé. Parmi ceux-ci, on citera les domaines à forte évolution technique comme l’informatique, le génie chimique, les produits fabriqués qui ont été inévitablement mis à jour. Les logiciens verront favorablement les nouveaux développements dans les Systèmes particuliers des logiques classique et non classique (160.119) et la Logique mathématique (Logique symbolique) (511.3). La classe Religions (200) jugée depuis longtemps figée, ethnocentrée, a fait une place plus large et subdivisée à l’Islam (297) et aux Églises chrétiennes d’Orient (281.5). Les sciences politiques, notamment pour les partis politiques de certains pays, ont créé des subdivisions nouvelles. L’Europe et ses institutions politiques ont été mises à jour, bien que de façon incomplète. En Éducation (370) a été tentée une harmonisation des différents systèmes éducatifs nationaux, niveaux d’enseignement et catégories d’école, et plus globalement de politique éducative, qui restent peu refondus dans l’ensemble parce qu’hétérogènes par nature ; ce qui est une manière de dire que le découpage et les intitulés dans le domaine sont marqués par la structure américaine. Plus partageables sont les évolutions en Médecine et santé (610), spécialement en nutrition, en thérapeutique et dans l’identification des maladies. Dans les Arts (700), on citera une mise à jour intéressante des Albums de bande dessinée, romans graphiques, romans-photos, dessins humoristiques, caricatures, bandes dessinées (741.5) et un indice nouveau (ou plutôt transféré pour partie) Cinématographie et vidéographie (777). Très significative est l’évolution dans le sens du multiculturalisme, visible dans les langues (400) et les littératures (800) et en écho, les tables auxiliaires correspondantes (Table 4 et Table 6). Par exemple : littérature galicienne, littératures divehi, littératures hindi du groupe oriental, littératures pahari, littérature croate et littérature bosniaque, etc. Enfin, les changements relatifs aux régions géographiques de la Table 2 ont été naturellement reportés dans la classe Histoire, géographie et disciplines auxiliaires (900) ; c’est le cas des régions dans le monde antique, le Canada, la Finlande, l’Indonésie, l’Italie, la Suède, la Suisse, la Turquie et le Viêt Nam. De plus, les périodes historiques ont été mises à jour tout au long de la classe 900. Restent que les réformes administratives sur les subdivisions territoriales ont été incomplètement intégrées, tant dans ce domaine la mise à jour devient difficile aujourd’hui si l’actualité politique n’est pas mobilisée en permanence à la source éditoriale.

Pour ce qui concerne les Tables auxiliaires, en particulier la Table 1, notons en premier lieu que les « catégories de personnes » ont été traduites malheureusement en « groupes de personnes » malgré nos demandes de maintien des termes existants. Plus globalement, que nous dit cette partie de la CDD d’elle-même ? C’est à cet endroit que l’on ouvrira la fenêtre la plus accessible sur la structure de la société américaine, soit une stratification sociale d’ensemble fondée par des différences insistantes, ethniques, religieuses, socioprofessionnelles, d’orientation sexuelle, de statut familial, conjugal, de revenus, etc., dont certaines sont résiduelles, obsolètes ou inappropriées. De ce dernier point de vue, nous aurions aimé que soient éliminés cette étrange hétérogénéité et ce décalage historique : 22e ed. : T.1, —086 25 *Esclaves, serfs, salariés changé en 23e ed. : T.1, —086 25 *Esclaves, serfs, péons ; et aussi ce regroupement de qualités qui perdure au fil des éditions successives, familier aux dix-neuvièmistes T.1, —087 *Personnes handicapées et malades, personnes surdouées. On s’interroge aussi dans ces « groupes de personnes » sur des inégalités économiques lissées comme attributs sociaux, ex. : T.1, —086 942, Personnes pauvres.

La structure sociale – mais pas seulement, la morale peut aussi être citée – présentée dans l’ensemble de la Dewey infuse donc un mélange d’une Amérique conservatrice, du dix-neuvième siècle, et d’une société moderne, innovante, multiculturaliste. Elle n’est pas immédiatement partageable si l’on compare avec celle qui prévaut en France. L’État n’est pas au centre du corps social mais s’appuie sur des traditions d’intervention privée associative, philanthropique, religieuse. Les « groupes particuliers » ont aux États-Unis des identités qui les définissent autant que des droits à faire valoir. Ils font l’objet sur le terrain de la production des connaissances d’études spécifiques, nombreuses, explicitement nommées, dans le champ des social studies que l’on trouve dans les Tables générales 300 et 800 et en Table 1, —08 dans les notations de caractéristiques sociales, ethniques, ethno-sociales, sexuelles, de genre ainsi que dans les cultures et les littératures minoritaires.

Sur le plan de la structure des intitulés et de leur exposition dans les tables, les nouvelles règles de style ont éliminé la majorité des doubles intitulés, ceci dans un souci de clarté et d’allégement. Les termes ont rejoint les notes « classer ici ». Par exemple, Sciences de la vie Biologie.

Une réactualisation solide
mais des attentes professionnelles persistantes

La supériorité incontestable de la CDD est fondée d’une part sur la régularité de la mise à jour et d’autre part sur la solidité d’OCLC dans l’implication professionnelle relative aux innovations technologiques. Toutefois, et compte tenu de la puissance de l’outil et de ses moyens, les milieux professionnels font valoir des zones grises dans l’efficacité indexatoire, des manques ou des limites que l’on aimerait voir dépasser. Si les domaines des sciences, techniques, culture matérielle, production d’artefacts, ont toujours été bien représentés, les sciences humaines et sociales restent problématiques ou du moins inégales.

La philosophie (100) est un vrai sujet d’insatisfaction laissant trop souvent les indexeurs dans l’impossibilité d’aller au-delà du classement par production nationale tel que Philosophie occidentale moderne - France (194.4).

En Sociologie et anthropologie (301), deux disciplines pourtant distinctes sont clairement liées sans justification véritable. L’ethnologie en tant que telle, au rang d’une division attendue avec son propre matériel d’indexation, n’est pas identifiée. Alors que les subdivisions communes de la Table 1 fournissent non pas seulement des formes documentaires (T.1, —03 Dictionnaires) mais aussi des points de vue disciplinaires (T.1, —06 Gestion, T.1, —09 Histoire), ne figure toujours pas l’approche sociale ou sociologique comparable à Aspects sociologiques de Rameau et LCSH. Par ailleurs, la classe de l’histoire (900) reste très datée, telle que figurant comme une discipline relatant une chronologie d’évènements exceptionnels formant les grandes histoires nationales dans lesquelles la production historiographique d’aujourd’hui, multiple dans ses courants et ses objets, trouve très peu sa place. L’usage contraint du classement au sujet suivi de la subdivision commune —09 Histoire garantit certes des accès opératoires, mais ne place pas le document dans la discipline dont il est issu intellectuellement. Par exemple, l’histoire des villes ne souffre pas uniquement de n’être identifiée que sous l’angle approximatif de Communautés urbaines (307.760 9) en sociologie, mais termine sa construction par une subdivision commune historique qui ne sera qu’une précision.

Alors que la structure en arborescence logique avait donné à la CDD sa clarté et sa simplicité à une époque de savoirs cloisonnés, le type de connaissances produites aujourd’hui met à l’épreuve les 10 classes : interdisciplinarité (une discipline en interroge d’autres), pluridisciplinarité (juxtaposition de points de vue), transdisciplinarité (problématique transversale créant un nouveau savoir).

Par convention, l’index impose un indice général nommé Indice interdisciplinaire qui, au moins, règle les hésitations. La pluridisciplinarité et la transdisciplinarité en revanche résistent. Deux approches coexistant dans un document devront être réduites au sujet le plus saillant, par la « règle de la prépondérance », première des cinq règles d’indexation Dewey.

Quant aux savoirs transversaux en pleine expansion tels que les études éthiques, environnementales, urbaines, de genre, les matériaux indiciaires sont inégaux. Si, dans la 23e édition, la notion de genre figure désormais dans 57 notations dont certaines très transversales, on reste surpris de la faible visibilité de la bioéthique figurant dans une note « classer ici » subordonnée à l’éthique médicale. De la même manière, le développement durable n’a pas d’autonomie mais se trouve inclus dans « Classer ici la technologie de remplacement (technologie douce), l’économie de l’environnement, le développement durable » sous [Développement et croissance économiques] 338.927 Technologie appropriée.

Signalons les termes polyhiérarchiques comme assez bien identifiés en index et facilement reportables dans les libellés des formes retenues en autorité. Exemples :

530.7 Instruments de mesure (physique)

621.381 548 Instruments de mesure (électronique)

Au titre des travaux que nous avons menés au sein d’EDUG (European Dewey User’s Group) et des avancées que nous avons obtenues auprès de l’EPC (Editorial Policy Committee) pour lesquels la BnF tout spécialement n’a pas compté ses efforts, citons le cas de l’archéologie couplée depuis toujours avec la préhistoire en 930. La discipline a été enfin reconnue comme pouvant s’appliquer à n’importe quel domaine et sera versée dans les prochaines mises à jour de l’édition WebDewey.

Au vu de ces nombreuses inadaptations, devons-nous conclure à un édifice classificatoire Dewey intrinsèquement peu réformable, dépourvu d’objectivité et spécifiquement empli de dimensions et figures idéologiques ? Rien de moins vrai. Toutes les catégorisations ont porté leur propre vision du monde. Que les classifications soient documentaires ou non, la portée critique communément admise aujourd’hui montre clairement un système de représentations sociales, relatif dans le temps et les cultures du monde. Mais si l’on s’attache à situer la classification dans l’épistémologie des connaissances dont elle est un morceau de choix, alors apparaîtra la lente émergence historique d’un outil qui a participé à la formalisation des connaissances, à sa valeur de transmission et de débat.

Classifications, classement, normes :
une histoire des connaissances

Une classification identifie les objets du monde. Du haut de son arborescence, elle calibre tout ce qu’elle détient, assigne des attributs et distribue de la valeur sociale sans perdre son but premier consistant à tenir à jour le grand inventaire. Jamais éteinte, cette épistémologie à l’œuvre se dresse comme une forge, entraînant les hommes de science dans des batailles dont l’issue n’est jamais définitive puis verse dans le siècle les fruits récoltés utiles aux activités humaines. La classification règne mais doit partager avec un réel qui résiste, se révèle souvent dans le multiple, ou pire, reste parfois invisible alors qu’on le sait là.

L’acte de classifier, d’un point de vue anthropologique, ne relève pas uniquement de la charge d’un classificateur que le groupe a désigné mais il est le propre de tout individu qui appréhende le monde et veut le rendre intelligible. Les divisions et affinités créées entre les objets peuvent être utiles ou sacrées, partageables ou non, créant assurément des liens sociaux. Elles sont relatives et particulières.

Dans l’organisation des savoirs telle que l’Antiquité l’a déployée avec Aristote, une classe est fixe et les entités la composant, objets tangibles ou observables, sont dans une appartenance immuable. Lorsque la connaissance moderne engage des systèmes philosophiques plus complexes, ceux-ci s’appuieront sur des catégorisations, explicites ou implicites, où elles sont tout à la fois l’origine et le résultat des avancées scientifiques. Classer pour produire, produire pour classer.

Les impacts disciplinaires ne manquent pas. Les classifications d’histoire naturelle sont issues de caractérisations d’espèces déjà disponibles dont elles revisitent certains regroupements qui seront à leur tour commentés – même si Linné (1707–1778) a conçu sa nomenclature comme fixiste. Dans la deuxième moitié du XIXe siècle, les pratiques classificatoires donneront, au plan des sciences de l’ingénieur, naissance aux normes et standards fondant la coopération internationale et participant incontestablement au développement industriel. Les nosographies médicales, plus marquées par les styles nationaux, génèrent des débats âpres en particulier dans la psychiatrie du XIXe siècle, dans leur élaboration comme dans leur application. Il est donc juste d’y voir autant les concepts fondant la clinique que les moyens recueillis pour soigner. À cette étape de l’histoire des connaissances, la vision d’un savoir qui ne serait pas évolutif recule, encouragée en cela par les positivistes qui voient dans les classifications le bras armé de la science.

« Surveiller et punir » ou la classification nécessaire ?

Au moment où les structures sociales se recomposent de façon décisive dans les sociétés du XIXe siècle, les philosophes, les médecins, les juristes et les réformateurs sociaux sont appelés à agir. Que leur demande-t-on ? Rien de moins qu’expliquer, décrire, signaler, prévenir. Leur action repose sur une classification qui la précède mais nous ne sommes plus dans les joutes de nomenclature comme celle entre Linné et Buffon au XVIIIe siècle. En effet, les nouvelles disciplines telles que par exemple la phrénologie (dressant la carte des bosses sur le crâne comme dispositions morales, intellectuelles) ou la théorie de la dégénérescence conçue par Bénédict Morel (1809–1873), père d’une classification des maladies mentales reposant plus sur les causes que sur les symptômes, veulent offrir un cadre d’interprétation des individus. Quels sont les enjeux ? Serait-ce le cerveau, siège de tous les mystères qui depuis toujours intrigue ? Parlons plutôt d’un corps collectif ou d’un organisme social présentant des potentiels dont on peut tirer profit mais qui laisse aussi deviner des dangers.

On peut juger aujourd’hui ces outils comme une entreprise d’exclusion et bras actif de l’ordre social, mais si l’on serre notre analyse interne des classifications, il apparaît que ces théories sont des paliers progressifs de compréhension pour rendre compte du monde et les morceaux jugés erronés aujourd’hui illustrent la problématique désormais commune dans l’histoire des sciences, celle des rythmes de construction des connaissances. La phrénologie fait sourire mais elle est à l’origine de la découverte des localisations cérébrales. Est désormais accessible l’analyse selon laquelle les connaissances se construisent sans trajectoire linéaire ni détermination vers le Vrai ou vers le Bien, si l’on saisit que l’Occident classificateur est, au fond, tendu entre le désir de progrès et la peur du déclin.

Besoin de classer des collections et gestion des documents

Dès l’apparition d’ensembles documentaires significatifs, la nécessité de ranger, repérer et localiser se traduit par des classements fondés sur des critères physiques (forme ou format, matériau puis auteur, date d’acquisition), sans que par ailleurs la préoccupation de sujet soit totalement absente. Mais c’est l’invention de l’imprimerie au XVe siècle créant un marché du livre et des publics, qui appelle des systèmes d’organisation des connaissances plus puissants. L’histoire de la bibliographie retient plusieurs grands noms : Conrad Gessner (1516–1565), botaniste suisse et ses 21 classes (voir ci-dessous) montrant une arborescence astucieuse et synthétique, Francis Bacon (1561–1626) qui pose à l’intérieur de sa classification des sciences (1605) une répartition entre œuvres de mémoire, d’imagination et de raison que Melvil Dewey lui-même reprendra plus tard.

En France le bibliothécaire de Mazarin, Gabriel Naudé (1600–1653), crée « le plus facile, le moins intrigué, le plus naturel, usité, et qui suit les Facultez de Théologie, Médecine, Jurisprudence, Histoire, Philosophie, Mathématiques, Humanitez et autres » pour qu’adviennent ensuite, et selon les historiens, « une civilité laïque du savoir », et dans son sillage, la bibliothèque publique, celle de l’État monarchique. Au sein des cinq grandes catégories déjà posées, Nicolas Clément (1647–1712), en poste à la bibliothèque royale, ajoutera 23 divisions lettrées. La cotation Clément aura été utilisée à la BnF jusqu’en 1996.

On ne saurait voir l’évolution des classifications isolément de celle des autres outils bibliothéconomiques. Thomas James (1573–1614) réalise le premier catalogue général imprimé d’une bibliothèque publique, à travers celui de la Bibliothèque bodléienne à Oxford. Sur deux catalogues, l’un est méthodique suivant l’ordre des quatre facultés universitaires présentes (arts, droit, médecine, théologie). Au XVIIIe siècle, la Classification des libraires de Paris resserre la connaissance à cinq grandes classes et sera ainsi reprise en 1810 par Brunet dans le Manuel du libraire et de l’amateur de livres. C’est à cette époque que d’autres besoins émergent.

Émergence de classifications documentaires
d’un genre nouveau

Dès lors que les transformations sociales et économiques du XIXe siècle créent des publics nouveaux et des collections qui leur sont adaptées, naît la notion de service dans les bibliothèques avec une nette précocité du côté des pays anglo-saxons.

Il est difficile de penser que Melvil Dewey n’ait pas connu le travail de William Torrey Harris (1835–1909), inspiré du système des sciences de Bacon classant l’ensemble des connaissances en dix classes principales et un grand nombre de divisions. Dewey reprendra en la développant la tripartition de la théorie des facultés humaines : mémoire (histoire, géographie…), imagination (arts et littérature) et connaissance (philosophie, religion, mathématiques…).

Aux États-Unis, en 1876, Dewey conçoit à 22 ans sa classification sous la forme d’une arborescence à notation décimale dont la puissance frappe non seulement par son principe indiciaire mais aussi par un dispositif de diffusion inédit. C’est donc au sein d’un pays neuf et protestant, dans un contexte qui préfigure la lecture publique, qu’a été créée la Classification décimale Dewey. Des publics diversifiés, plus autonomes, plus exigeants demandent à se repérer dans une production éditoriale en pleine expansion. Le libre accès est un défi pour Melvil Dewey, pensé plus comme une stratégie sociale que comme une philosophie éducative.

Un peu plus tard, en Europe la CDU (Classification Décimale Universelle) est créée en 1905, par deux militants pacifistes belges, Paul Otlet (1868–1944), juriste, grand bibliographe, et Henri Lafontaine (1854–1943), socialiste, prix Nobel de la paix en 1913. Sur autorisation américaine explicite, la première édition produit, à partir des 10 grandes classes, des indices décimaux en ajoutant autant d’indices que de points de vue. Elle a voulu se distinguer de la CDD en concevant une classification ne fonctionnant pas exclusivement en hiérarchie pure mais qui permettait la mise en relation de notions. Se revendiquant comme « un outil de communication entre les peuples », cette indexation conçue sous l’angle du pluriel conjuguée au principe décimal permettait d’entrevoir la multidisciplinarité et explique son succès en Europe et en France jusqu’en 1988 où une note ministérielle recommande son abandon.

Shiyali Ramamrita Ranganathan (1892–1972), mathématicien et bibliothécaire en Inde, achève en 1933 sa classification à facettes ou Classification Colon permettant d’asseoir la notion de point de vue. Son système n’est pas énumératif et ne propose aucun indice de classification préconstruit. Cinq classes : Personnalité (le concept principal du document) ; Matière (une substance ou une propriété) ; Énergie (l’opération ou action subie par l’objet) ; Espace (localisation géographique) ; Temps (localisation chronologique et temporelle). Son approche système est innovante en tant qu’indexation mais elle ne permet pas d’assurer le classement topographique.

L’entrepreneur américain Melvil Dewey

C’est la modernité qu’il faut saisir dans l’envergure de ce bibliothécaire hors norme : mises à jour éditoriales, réseau professionnel, relais de communication, formation, aménagement, équipements, mobiliers. La première édition de la CDD est publiée en 1876 dans une revue, puis dans le Library Journal, pour être enfin présentée devant le premier congrès de bibliothécaires à Philadelphie. Rapidement conscient des nécessités d’une réactualisation, Dewey publie la 2e édition en 1885 dotée d’un guide et d’un index beaucoup plus riche. Il contribue à la création du Library Bureau fournissant meubles et matériels conçus pour l’outil classificatoire et le libre accès. En 1887, une première école professionnelle voit le jour à Columbia sur son impulsion, sans compter la création de l’ALA (American Library Association) que Melvil Dewey avait déjà fondée en 1876. Au fur et à mesure de ses visites, de ses recherches, de ses expériences de directeur, il voit l’intérêt de la coopération inter-bibliothèques et met en place un système de centralisation du travail de catalogage au bénéfice des bibliothécaires qui le souhaitent. Sa réflexion sur l’étendue géographique des régions, par ailleurs inégalement développées aux États-Unis à cette époque, et sa passion pour le service l’entraînent à concevoir des bibliothèques de dépôt puis des book wagons, sorte de bibliobus. Au plan international, sa représentation à l’Exposition internationale de Chicago en 1893 lui donnera une place qui, sans doute, dépasse largement l’histoire de la profession. À la fin de sa vie en 1927, il aura la satisfaction de voir la naissance de l’IFLA (International Federation of Association Library) dans laquelle l’ALA a joué un rôle majeur.

Après la Première Guerre mondiale, dans le sillage des nombreuses fondations et comités américains d’aide sanitaire, sociale et éducative missionnés en Europe, sont introduits progressivement le développement des bibliothèques publiques, leurs techniques et leur professionnalisation. La classification Dewey figurera dans la malle d’outils importés pour aider à la reconstruction des pays dévastés. Elle sera longtemps minoritaire par rapport aux usages de la CDU en Europe jusque dans les années 1960. Cependant, la multiplication des implantations de bibliothèques dans le réseau des collectivités territoriales en France fera de la Dewey une table plus commode et plus commune que la CDU.

La classification Dewey en usages multiples à la BnF

À la BnF, la CDD a été choisie en 1992 pour organiser les collections monographiques et périodiques en libre accès (cotation et indexation). Notons que les périodiques, non pourvus en indexation Rameau, avaient déjà été indexés en CDU dès les années 1975 puis en Dewey par la suite. La Bibliographie nationale française – Livres prévoit en 2000 d’utiliser, pour publier et rubriquer la production éditoriale nationale, un indice de classement Dewey sommaire et étend son utilisation en assignant à chaque document entré au titre du dépôt légal, une indexation systématique (indice + intitulé) à construction très analytique. L’année suivante, un fichier d’autorités est créé, confirmant l’importance de la fonction des libellés dans l’usage Sujet par le biais des accès contrôlés. En effet, l’établissement de formes retenues et renvoyées donne à l’outil une fonction terminologique ou scientifique, selon les cas, précieuse.

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Exemple d’une notice d’autorité

Signalons aussi que la Bibliothèque numérique Gallica s’appuie sur les classes Dewey pour rubriquer sommairement les notices de ses fonds patrimoniaux.

Une indexation analytique choisie

La BnF a parié dès 2000 sur le potentiel de l’indice numérique Dewey comme encodage précieux, doté par nature de la propriété de commutativité : un seul indice et autant de libellés que d’éditions ayant été initialement traduites dans le monde entier. L’extension à l’usage des facettes qu’avait progressivement proposées l’éditeur Dewey au cours des éditions successives, avec ses nombreuses tables auxiliaires, a été pleinement utilisée par la BnF. Ainsi nous avons produit des pièces très ouvragées pour leur valeur d’accès mais aussi pour les usages de navigation et de feuilletage. Et nous n’avons pas oublié de faire valoir en situation de médiation auprès des usagers et des lecteurs que les élargissements ou restrictions du sujet recherché sont d’autant plus faciles qu’ils sont inhérents à l’arborescence en toute clarté.

De l’indice simple au plus construit, nous exposons ici l’usage indexatoire (zone 676 en Intermarc) de la CDD et non le classement topographique pour lequel il est effectivement encombrant de concevoir des indices trop longs :

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Usage indexatoire de la CDD

Si les possibilités de valorisation du sujet à travers l’outil Dewey sont identifiées comme importantes à la BnF et ont produit un fichier de 140 000 autorités, elles seront cadrées par une politique indexatoire institutionnelle qui intégrera la réflexion sur les développements d’avenir et les besoins liés et fixera en cohérence son degré de granularité. Enfin, dans la mesure où les référentiels Sujet tout comme la CDD permettent également des syntaxes plus ou moins construites, beaucoup de bibliothèques institutionnelles, dont la BnF, seront amenées à mieux définir le niveau de finesse des deux registres, classification et langage d’indexation matière, ainsi que les lignes de complémentarité entre ceux-ci.

Les catalogues en ligne évoluent et dessinent des points communs dans les choix de fonctionnalités et d’ergonomie. Sont appelées à se développer des interfaces favorisant des recherches plus simples, ainsi des recherches par mots générant une liste de résultats que l’on affine par facettes parmi lesquels les sujets (vocabulaires et classifications). La BnF  2 a en outre créé dans sa nouvelle interface des possibilités exploratoires plus intuitives et assuré, entre autres, une valorisation des autorités dont celles de la CDD, consultables mais non réutilisables.

Interopérabilité, données migratoires

Alors que le projet d’échanger des données hétérogènes est voué à connaître une amplification considérable, la classification Dewey a un atout intrinsèque à travers son indice numérique décimal jouant un rôle de pivot. Il peut ainsi produire un alignement entre libellés dans autant de langues que d’éditions Dewey traduites. Concernant les différents référentiels Sujet, parmi lesquels la CDD figure pleinement, les possibilités d’alignement (mapping) sont prometteuses pour ce qui est de la structure décimale Dewey, en plus des capacités d’affichage et de rubriquage, et intéressantes en termes de sommaires. La contribution importante et évolutive fournie par OCLC au web de données a déjà permis d’exploiter les entités Dewey dans une première marche (dewey.info 3). À chaque concept Dewey correspond son URI  4.

EDUG, dont la BnF est membre, a pris en 2015, comme orientation forte, le développement de l’utilisation des données Dewey dans l’interopérabilité. Suite à un séminaire qui s’est tenu à Naples en 2015, s’appuyant sur la norme ISO 25964-2, une première recommandation a été rédigée à destination des professionnels intéressés par les alignements entre des référentiels Sujet et la CDD. Comme en a témoigné l’exposition de quelques réalisations  5, est désormais établi l’intérêt de la classification Dewey pour forger des ponts entre référentiels tout en tenant compte des nouveaux besoins de navigation.

Si les programmes de moissonnage, collecte et connexion des données Dewey sont bien à portée de main au plan international, un certain nombre de facteurs restent à prendre en compte. Le modèle économique Dewey est toujours un modèle propriétaire pour ce qui est de l’utilisation des données et des produits divers issus des tables. C’est au sein du code RDA (Resource Description and Access) que la production des sujets sera forgée et dans le modèle intégré FRBR-LRM  6 (Modèle de Référence pour les Bibliothèques) ou modèle refondu, établissant y compris pour les sujets un principe d’entités et de relations entre entités. C’est donc dans cette normalisation offrant le cadre du traitement documentaire que la structure des indexations sujet est appelée à préciser ses formes et sa syntaxe. L’objectif étant d’implémenter des données de bibliothèques dans le web et de tendre vers une navigation à facettes, plus simple et homogène, partageable par un nombre de producteurs et d’utilisateurs aujourd’hui diversifiés et élargis.

Ce tour d’horizon dans les contrées Dewey achevé, il reste à déposer une dernière image de l’édifice dont la richesse historique a dessiné un objet sociotechnique assez fascinant, encore et toujours convaincu de son autorité, affichant les champs de force avec la même assurance que les anfractuosités, vacuités et obsolescences résiduelles. Ses qualités d’adaptation, toutes entrepreneuriales, ont permis à la CDD d’apprendre beaucoup de ses rivales et de développer une réactivité qui serait restée insuffisante si elle n’avait été assortie de moyens jusqu’à présent importants. Pour autant, il lui faudra pour demeurer irremplaçable savoir coopérer dans un univers numérique dont les acteurs sont privés et publics, majoritairement autres que les bibliothèques, qu’ils viennent des musées, des archives ou bien qu’ils soient éditeurs ou opérateurs du web. C’est la capacité à agir dans un contexte où les centres de décision sont fluctuants et les instances de négociation mobiles qui sera déterminante pour la Dewey dans les années à venir.

Bibliographie

– Frédéric BARBIER, « Esthétique de la taxinomie : quelques remarques à propos de la classification bibliographique », février 2012, blog. http://histoire-du-livre.blogspot.fr/p/esthetique-de-la-taxinomie.html

– Bruno BÉGUET, « Les collections en libre accès de la Bibliothèque nationale de France : organisation par départements et usage de la Dewey », Bulletin des bibliothèques de France, n° 4, 1996, p. 40-46. Disponible en ligne : http://bbf.enssib.fr/consulter/bbf-1996-04-0040-004

– Annie BÉTHERY, « Melvil Dewey », Bulletin des bibliothèques de France, n° 1, 2012, p. 22-27. Disponible en ligne : http://bbf.enssib.fr/consulter/bbf-2012-01-0022-004

– Birger HJØRLAND, « Is Classification Necessary After Google ? », Journal of Documentation, vol. 68, n° 3, 2012, p. 299-317.

– Michèle HUDON et Widad Mustafa el HADI, « Organisation des connaissances et des ressources documentaires : de l’organisation hiérarchique centralisée à l’organisation sociale distribuée », Les Cahiers du numérique, vol. 6, n° 3, 2010, p. 9-38. En ligne : http://www.cairn.info/revue-les-cahiers-du-numerique-2010-3-page-9.htm

– Madjid IHADJADÈNE, Gérald KEMBELLEC et Samuel SZONIECKY, « Classifications et dispositifs informationnels », Hermès, 2013, n° 66, dossier « Classer, penser, contrôler ».

– Elaine SVENONIUS, « Classification : prospects, problems and possibilities », in Classification Research for Knowledge Representation and Organization, Proceedings of the 5th International Study Conference on Classification Research, Toronto, 1991, Amsterdam, Elsevier, 1992.

– Claude-Michel VIRY, Guide historique des classifications de savoirs : enseignement, encyclopédies, bibliothèques, L’Harmattan, 2013.

– Wayne A. WIEGAND, Irrepressible Reformer : A Biography of Melvil Dewey, Chicago, ALA, 1996.