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L’an 2000 et les années suivantes

Vincent Ravalec

Pour Valérie, bibliothécaire hors pair.

J’avais toujours connu les bibliothèques. J’ai toujours aimé les bibliothèques. Mais je n’aurais pas pensé que je deviendrais Président dans une bibliothèque. C’est pourtant ce qui se passe. ça commence comme ça, on me téléphone, un coup de téléphone anodin, comme les écrivains, les artistes, en reçoivent souvent. Il est question d’écrire un texte, un truc un peu fort sur la POLITIQUE, pour la revue des bibliothèques.

Je n’ai jamais fait de politique. Je n’aime pas la politique. La politique est la gestion du BEAUCOUP, or je pense que le BEAUCOUP n’est que l’addition du CHACUN. Donc j’ai toujours essayé de faire de mon CHACUN un truc qui me plaise et qui soit en accord avec mes CONCEPTIONS DE L’EXISTENCE. En me disant que si tout le monde faisait pareil, on n’aurait pas trop besoin d’avoir tout un tas de bazars, d’institutions, d’hommes politiques plus ou moins foireux, en tout cas pas de la même façon. Chacun négocierait avec son propre parti intérieur, ferait voter son parlement, et ainsi, en respectant les LOIS DE BASE, tout irait bien. En fait, je l’avais découvert au fil des années, j’étais un UTOPISTE.

Pour certains, un utopiste était une sorte de pauvre type qui croyait à des chimères, à l’illusoire possibilité d’un monde différent. Pour moi, pas vraiment. L’utopiste vivait dans le monde de la PENSÉE PROJETÉE, appellée aussi IMAGINATION, mot qui découlait d’image, et comme chacun sait IMAGE est l’anagramme du mot MAGIE.

Je pensais donc – sans vraiment y croire cependant – que j’étais vaguement un MAGICIEN.

C’est dans cet état d’esprit que je rédige mon texte pour le BBF. J’essaye de faire un truc marrant, je parle de comment les écrivains font à mon avis de la politique, c’est-à-dire pas en signant des pétitions, pas en manifestant, encore moins en écrivant des pamphlets, mais en fictionnant le monde, en plaçant dans l’air, par « le souffle charmant de leur plume gracieuse », ce qu’on appelle des « schèmes », des tournures de pensées, des situations, des canevas, qui deviennent, lorsqu’ils sont adoptés par les populations, des algorithmes de vies. Je ficelle tout ça avec quelques anecdotes, une trame un poil policière, je trouve un titre Les plumes du désordre, et je l’envoie.

Quelques jours plus tard, j’ai le retour. Ils ont bien reçu ma petite nouvelle et voudraient m’en parler. C’est là que les choses commencent. On m’invite. Pas dans un restaurant, pas dans un appartement – genre « je fais une petite fête, passez donc, cela nous fera plaisir » –, mais dans une bibliothèque. Et pas dans n’importe quelle bibli, mais à François-Mitterrand, la BnF, dans le 13e. Quand j’arrive, tout est fermé, l’énorme bâtiment est plongé dans le noir, mais un vigile, manifestement au courant de ma venue, me fait entrer. Si le décor, juste éclairé par les lumières d’appoint et la faible lueur de la lune, produit un effet curieux, le groupe qui m’attend l’est tout autant. Habillés de blanc, avec un bonnet qui ressemble à un bonnet de ramoneur, une lettre de l’alphabet épinglée au revers de leur veston, ils portent tous de grosses lunettes comme Elton John, à tel point que je crois d’abord à des mannequins, puis à une pièce de théâtre, enfin à une expo d’art contemporain installée dans cet endroit prestigieux. Mais il n’en est rien, il s’agit bien de gens, de vrais gens, qui me saluent courtoisement, et sans perdre de temps en salamalecs, m’expliquent le pourquoi de cette entrevue (je suis dans mes petits souliers, je me dis « zut, la nouvelle ne leur plaît pas », mais c’est plus compliqué que ça, je m’en rends vite compte) : j’ai été choisi pour être Président.

— Président ? je dis, interloqué. Mais comment ça ?

— Président comme président.

— Mais il y a déjà un président.

— Oui, mais là c’est un président différent.

— Différent comment ?

— Différent comme différent.

Avec ça, je ne suis pas tellement plus avancé, je pourrais flipper, mais comme on est à la BnF, et pas dans un coupe-gorge, je fais genre style tout va bien, et je prends un air dégagé, et je dis : « Ah ouais, d’accord. Si c’est différent comme différent, alors là pourquoi pas ? »

Ils approuvent de contentement, satisfaits que je saisisse instantanément, et l’un dit : « ouf, on avait peur que vous ne soyez pas d’accord », et je les rassure encore, « si c’est différent, alors là bien sûr ».

— Mais différent quel genre ? Différent plutôt… ? Ou différent… ?

— Plutôt… !

Ce qui ressort c’est que la situation est complexe. Que même eux n’y arrivent pas. C’est trop… il y a eu trop d’histoires.

— Oui trop d’histoires. Du coup ça finit par cafouiller.

— Trop d’histoires, donc trop de façons différentes de voir, donc difficultés à s’unir, donc difficultés à gérer, donc conflits.

— Trop d’histoires ? Vraiment ?

— Oui, rien que ce que j’ai dû inventer pour que le calife ne trucide plus ses femmes à la première pulsion de possessivité tient dans des dizaines de volumes.

— Et ne parlons pas des mythes grecs, qui se sont démultipliés avec le temps.

— Sans parler bien entendu des Textes Religieux, si vous voyez ce que je veux dire, qui, mal compris, génèrent des… tensions.

Là, je réalise que je suis face à rien moins que Shéhérazade, Homère et Gabriel.

— Leurs avatars. Ce que vous voyez, ce ne sont que nos avatars. Nous ne descendons plus sur terre, c’est trop dangereux.

Je suis scié. Mais en même temps perplexe.

— Comment ça trop d’histoires ? C’est bien qu’il y ait plein d’histoires.

Oui, certes, mais ce qu’ils voulaient dire c’est qu’il n’y avait plus de direction, plus de route, au final c’était tout, n’importe quoi, et son contraire. Du coup, je flippe, je me dis ils sont totalitaristes, ou pour une pensée unique, ou c’est un genre de secte, mais non, que je me rassure, et les voilà qui partent dans une explication alambiquée. Il faut calmer le jeu. Revenir aux fondamentaux. Mais tout en préservant la diversité. Enfin bref, le discours éclairé lambda que n’importe qui tiendrait.

— Mais alors que puis-je faire ?

— Tout, puisque maintenant vous êtes Président.

Hum, ça a l’air de leur tenir à cœur, alors je demande, dans le cas où j’accepterais bien sûr, si je vais avoir des pouvoirs magiques, un truc spécial, qui ferait de moi à défaut d’un Super Héros, au moins un Super Écrivain, et ils hochent la tête, « oui, évidemment, bien sûr », et ça me fait tout chose, qui n’a pas rêvé d’être un Super Écrivain, pour arrêter les guerres, pour qu’on se fasse des bisous, embellir le monde. Et je dis : « Dans ce cas, alors, OK, je marche. » et j’ajoute, curieux : « Mais je vais avoir quoi comme Super Pouvoirs ? »

J’ai bien conscience de la complexité de la chose, que si j’ai des Super Pouvoirs c’est forcément une grosse responsabilité et tout ça, mais je suis prêt à tenter le coup.

— Et bien justement vous avez ce petit texte qu’on vous a demandé.

— Il suffit que vous utilisiez les bons mots…

— La bonne intention…

— Que votre style soit juste…

— Vos phrases enchanteresses…

— Nous donnerons bien entendu un petit coup de pouce.

— Vous avez environ 150 000 signes…

Et si on peut avoir le texte pour la fin de la semaine, ce serait bien, car on boucle lundi.

J’avais la tête qui tournait. J’étais Président, je devais changer le monde, en tout cas opérer sur lui, c’était le sens de la politique, interagir avec les fonctionnements sociaux, l’organisation du groupe, tout ce truc qui avait pris un tour dément sur la planète de singes déguisés où nous vivions, où l’on passait son temps à s’invectiver pour des vétilles dans un hémicycle depuis qu’on ne s’étripait plus dans des arènes (quand on arrivait à éviter le champ de bataille, ce qui n’était pas encore gagné), et j’avais 150 000 signes à ma disposition. Pas un de plus, pas un de moins. Et ils bouclaient lundi.

Je me suis rassis fébrile devant mon ordi, l’écran face à moi ressemblait à un tableau vide, dénué de sens. Pour la première fois depuis que j’écrivais, l’angoisse de la page blanche m’a saisi. J’étais en sueur. L’exercice était terrible. J’avais l’impression qu’il n’y avait pas d’issue, que c’était vrai, trop de fiction avait peut-être tué la fiction, ce n’est pas qu’on ne savait plus quoi inventer, c’est qu’on était perdu, et on était perdu parce qu’il n’y avait plus de mythes, plus d’utopies, ou qu’il y en avait trop, que ça finissait par nous taper sur le ciboulot, par nous égarer, ça générait des réflexes protectionnistes, des régressions, réactivait des systèmes de pensées d’un autre âge, parce qu’on avait peur, peur de l’avenir, du futur, parce qu’on ne savait de quoi il serait fait, parce que c’était flippant, et surtout parce qu’on ne savait plus l’imaginer.

J’essayais de me ressaisir. Qu’allais-je pouvoir dire ?

I have a dream ? Cessez d’adorer Mammon, bande de cupides ? À bas les Rouges ! Vive les Bleus ! Ou : à bas les Bleus ! Vive les Rouges ! Si, j’avais une idée, quelque chose qui me turlupinait depuis longtemps et dont personne ne parlait jamais. Nous étions dans un système où le Verbe était prescripteur, et nous associons la sexualité, donc ce qui garantissait notre avenir, à quelque chose de négatif. « Va te faire foutre ! » « Je me suis fait baiser ! » « Fuck ! », ce qui fait que d’une certaine façon nous passions notre temps à nous tirer une balle dans le pied. C’était comme si notre arrière-plan de conscience ne pouvait structurer sémantiquement la pulsion vivante qu’en l’associant à quelque chose de négatif. Ce qui venait probablement du fait qu’une partie d’entre nous était encore dans des comportements barbares, dans l’oppression du faible, dans l’asservissement de la femme. Ouf ! Là je tenais quelque chose ! Je le sentais. Avec pareil message, j’allais changer le monde ! « Heureusement qu’on vous a choisi comme Président, sinon on serait dans de beaux draps. » Là-dessus, dès mes premiers discours, et au vu de la foule nombreuse qui venait m’écouter, je pouvais embrayer sur la deuxième idée forte, cousine de la première. « Nous n’avons pas encore résolu notre ambivalence entre pulsion de mort et appétence pour la vie, du coup nous passons notre temps à essayer d’émerger, tout en nous détruisant ! Cela ne sert à rien de nous agiter autour d’une idée grotesque de la politique, nous ne faisons que remettre en scène la même dualité mal gérée. » Frappé de bon sens, mon message faisait mouche. Les populations, comme si un voile se déchirait brusquement, prenaient conscience de cette affreuse vérité. La mort ? La vie ? On commençait à y réfléchir partout. Les gens s’interrogeaient, se remettaient en question, et surtout changeaient. À quoi servait-il de militer, de prôner les bons sentiments, d’aller défiler, si nous n’étions pas capables, dans chacun de nos gestes, d’alimenter une dynamique positive ? Psychanalyse et Méditation aux programmes des Écoles !

— Eh bien, voilà, j’ai dit, en remettant mon texte. Je crois qu’avec ça on tient quelque chose.

Ils l’ont relu, avec attention, il y a eu un moment de silence, et puis l’un d’eux, enfin l’un de leurs avatars – Gabriel, ou Shéhérazade, je n’arrivais pas bien à les distinguer – a dit :

— Si l’on vous comprend bien, il s’agirait que les populations d’individus, dont chacun aurait conscience de sa singularité comme de sa responsabilité vis-à-vis de tous et du monde, tout en négociant avec sa part archaïque, arrivent à manifester pour les autres et pour l’existence une sorte de sentiment bienveillant et positif ?

— Aimez-vous les uns les autres ? a dit le deuxième.

— Peace and love ? a suggéré le troisième.

— Exactement, j’ai dit. C’est ça mon programme !

Ils sont de nouveau restés silencieux, et comme je n’arrivais pas à savoir ce qu’ils en pensaient, j’ai demandé : « Et alors, vous en dites quoi ? »

Ils se sont regardés. J’ai eu l’impression qu’ils étaient consternés.

— Et bien… que c’est très… intéressant…

Je me suis demandé s’il n’y avait pas une touche d’ironie derrière sa réponse. Pourtant c’était un super programme, non ?