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Un lieu à part

Pierre Bergounioux

L’écriture, on le sait, répond à un besoin précis, qui est la comptabilisation du produit du travail forcé dans les empires hydrauliques de l’Antiquité. Elle est née de l’histoire, de l’exploitation de l’homme par l’homme, et elle a engendré l’histoire, la science du passé puisqu’il est de sa nature même, matérielle, durable, de survivre à l’heure qui l’a engendrée. Nous disposons de tablettes que les scribes de Sumer et d’Akkad ont gravées de caractères cunéiformes. Et rien n’est moins surprenant que la teneur tout économique de ces premiers textes, listes de denrées, achat et vente d’esclaves et de bétail, contrats de location, reconnaissances de dettes et connaissements, prêts, testaments… Les quantités de biens engendrées par le travail servile excèdent soudain les limites de la mémoire naturelle.

Nul ne peut plus se remémorer le nombre et le nom des milliers d’hommes et de femmes occupés à retourner, sous le fouet, le limon des grands fleuves du Moyen et de l’Extrême-Orient, le Tigre et l’Euphrate, le Yang-Tsé-Kiang, le Nil. Mais il suffit de se baisser, de pétrir une poignée d’argile, de couper un roseau et de tracer, à la pointe de celui-ci, des marques en forme de coin ou de clou dans celle-là, pour empêcher le temps de se refermer sur nous, l’oubli d’enlever nos traces. L’écriture est née. Une ère nouvelle a commencé. C’est, pour l’anthropologue anglais Jack Goody, l’événement le plus important de l’aventure humaine. Tout le reste, y compris l’état présent du monde, en est résulté.

Une autre loi, celle du développement inégal, a combiné ses effets avec l’oppression et la division du travail. Des origines à la fin du XVIIIe siècle, la terre est l’unique source de richesse et l’aristocratie foncière domine le monde. L’Iliade et L’Odyssée relatent les exploits des princes achéens aux rivages de l’Asie mineure. Ulysse est un propriétaire qui aime à évoquer, entre deux épreuves, ses troupeaux de porcs et de bœufs. Le premier texte de notre littérature, La Chanson de Roland, rapporte les vaines prouesses de la chevalerie carolingienne dans la passe de Roncevaux. C’est un hobereau périgourdin, Michel de Montaigne, qui s’applique à relever les contours, à fixer les vertiges du moi « ondoyant et divers » qui s’éveille, sous la contrainte étatique, à la fin du Moyen Âge. Un autre chevalier, mais tourangeau, René Descartes du Perron, en extraira la figure épurée du sujet de la connaissance, « rien qu’une chose qui pense, un entendement, une raison ». Mmes de La Fayette et de Sévigné sont nobles, nobles le duc de La Rochefoucauld et le cardinal de Retz, Charles Secondat de la Brède et de Montesquieu, Louis de Rouvroy, duc de Saint-Simon et pair, François-René de Chateaubriand. La propriété du sol et le labeur roturier leur procurent un loisir qu’ils emploient à porter au jour ce que notre existence enferme, par essence, d’obscur et qui, à partir d’un certain moment, devient irritant, insupportable. Des hommes forment le dessein de se connaître exactement, et le monde, dont ils ambitionnent de se rendre « comme possesseurs et maîtres ».

Mais ce monde n’est pas un. Aux contrées fortunées, chargées de moissons, de vergers, de châteaux s’opposent les « moins bonnes terres » de l’économie politique, les régions pauvres que la demande oblige à cultiver mais dont les rendements, médiocres, couvrent tout juste les besoins de ceux qui les exploitent.

C’était encore le cas, voilà un demi-siècle, de ma petite patrie, à la jointure du bassin aquitain et de la montagne limousine, et c’est ce qui expliquait la physionomie très particulière de la bibliothèque que je fréquentais. Il existait une bibliothèque et c’est déjà beaucoup. C’est presque tout. Mais son enveloppe matérielle, son fonds accusaient l’action contraire de la riante plaine qui s’ouvrait à l’extrémité occidentale de l’agglomération et du sombre massif cristallin qui se dressait à l’opposé. D’un côté, le Périgord où Montaigne, dont on parlait, avait composé, trois siècles plus tôt, en français, les trois livres des Essais, de l’autre, les terres pentues, acides, humides, auxquelles s’accrochait vaille que vaille une paysannerie pauvre qui jargonnait obstinément son dialecte occitan quatre siècles et plus après que l’édit de Villers-Cotterêts eut prescrit l’usage du « langage maternel françoys » pour tous les actes publics.

Il s’ensuivait qu’un lieu spécial était voué aux livres. Mais la prédominance de l’activité rurale traditionnelle, l’autosubsistance, le patois régnant privaient ces livres de leur première et principale vertu, qui est de nous éclairer précisément sur ce qui se passe, nous concerne et dont nous ne savons trop que penser.

Il faut en revenir à la rupture induite par l’invention de l’écriture.

Si la mémoire n’est jamais que la conscience du passé, le passé de la conscience, celle-ci n’a pas pu ne pas être bouleversée par l’appui de l’écrit. Il commande nos actes les plus humbles et routiniers, le détail des achats du vendredi soir au supermarché, par exemple. On coche, mentalement ou matériellement, au fur et à mesure, et l’on est assuré de ne rien oublier. Comment les professeurs se rappelleraient-ils les fournées de vingt-cinq et trente élèves qui leur sont confiées sans la liste nominale, alphabétique, qui leur est communiquée ? Pour résoudre une équation du second degré, il faut un crayon et du papier.

Le langage articulé est notre principal attribut. C’est lui qui nous confère une place éminente, à la pointe de la pyramide du vivant. Mais il emprunte le canal de l’ouïe, se déploie dans l’air atmosphérique, qui est oublieux, et le temps, qui passe et l’emporte. Le sociologue Lucien Lévy-Bruhl a consacré sa vie à chercher ce qui distingue la pensée primitive de la nôtre, à percer le mystère des croyances irrationnelles dont témoignent la magie, les mythes, l’animisme et le totémisme des sociétés primitives. Il constate, tristement, dans ses Carnets posthumes, qu’il n’a pas trouvé de critère certain. C’est qu’il a omis de prendre en compte le fait que la raison, dont il se réclame et qu’il tient pour une capacité naturelle, universelle, est un produit de l’histoire, ni plus ni moins que les formes prélogiques de la pensée, et qu’elle est liée à l’émergence des premières sociétés de classes, avec des maîtres, des esclaves, des scribes. La pensée magique est celle des groupes sans écriture. C’est pourquoi un autre sociologue, Pierre Bourdieu, lorsqu’il fera traduire l’ouvrage de J. Goody, The Domestication of Savage Mind, ajoutera un titre de son cru à la version française – La raison graphique.

La conjoncture des années cinquante et soixante du siècle dernier imprimait, si l’on peut dire, aux bibliothèques de province une physionomie très particulière et passagère.

Elles étaient. On pouvait consulter, gratuitement lorsqu’on était enfant et adolescent, les ouvrages qui couvraient les murs. Mais le fonds, outre qu’il était lacunaire, anachronique, soutenait avec le monde, dont les livres sont censés parler, des rapports déconcertants, contradictoires dont je me souviens qu’ils m’ont tenu, jusqu’à ce que je parte, dans une tenace et profonde perplexité. Ils se référaient invariablement à des lieux où l’on n’avait jamais mis les pieds, à des gens qu’on ne connaissait pas, dont les vues, les procédés, le ton, les ambitions nous étaient étrangers tandis que les endroits familiers, les êtres de notre sorte n’apparaissaient jamais entre leurs plats de couverture.

Deux conclusions, également contradictoires, s’imposaient.

Ou bien la réalité, la seule, était celle, sensible, tangible, confinée, prosaïque qui nous était allouée, les univers auxquels les livres donnaient accès, des fantasmagories toutes de papier.

Ou bien ces textes étaient gagés sur des agissements et des faits aussi effectifs et palpables que les nôtres, et alors il fallait admettre que notre petit monde et ses habitants étaient frappés d’une relégation, d’une disgrâce qui les privaient de reflet dans le registre second, sacralisé de l’écrit. Or, pour décourageante que pût être l’image approchée, littérale de ce que nous étions, elle aurait été bénéfique. Elle m’aurait aidé à mesurer l’ampleur du préjudice dont nous étions victimes. J’aurais su comment y remédier.

C’est après, ailleurs, avec le recul, le temps, que j’ai démêlé ce qui se passait, au commencement, et compris, admis qu’il ne pouvait en aller autrement.

La composante matérielle de la bibliothèque ne disait rien d’autre, à sa manière, que les livres qu’elle abritait. Faute de surplus, on n’avait pas pu construire d’édifice conforme au besoin spécial que peut constituer la lecture. C’est un acte singulier, récent, aventuré, contre nature. On se détache de la situation, de la communauté de parole, de la société des vivants pour se transporter, en pensée, ailleurs, dans le passé ou l’avenir quand ce n’est pas dans les univers possibles qui doublent celui qui se donne pour la réalité. Pareille absence, pour être pratiquée, maintenue, suppose une parfaite sécurité, le silence, d’être assis, si possible, de n’avoir pas mal ni froid. La bibliothèque municipale avait été logée à l’étage d’un hôtel Renaissance resté à peu près en l’état depuis le temps du roi François (celui qui avait promulgué l’édit de Villers-Cotterêts, en 1539). Le vitrage croisillonné de plomb diffusait une clarté verdâtre, poussiéreuse, comme âgée. On lisait à une immense table de chêne noirci qui avait dû être tirée d’un couvent, sous la Révolution, lorsque les biens de la noblesse et du clergé avaient été mis à l’encan. Les longs bancs du même bois devaient avoir pareille origine et mâchaient, à force, l’arrière-train. Le samedi, à sept heures, lorsque l’endroit fermait et que je regagnais la maison, j’avais le crâne farci de choses dont je ne savais trop si elles étaient réelles, au loin, ou simplement des rêves, et le derrière endolori. Enfin, il régnait en toute saison un froid pénétrant qu’un petit poêle à bois, dans l’immense cheminée Renaissance, était impuissant à combattre. L’hiver, je gardais les mains repliées sous mes bras croisés et ne sortais furtivement la droite, à intervalles, que pour tourner les pages.

Les enfants que nous étions ne bénéficiaient pas d’un statut distinct. On nous tenait pour des hommes en miniature et ne croyait pas devoir marquer le moindre égard au fait qu’on n’était pas de taille à attraper les livres du cinquième rayon et au-delà, qu’on avait le cuir moins épais, plus vulnérable au froid, à la dureté du bois. Il n’existait naturellement pas de secteur qui nous aurait été réservé, avec des ouvrages plus en rapport avec notre âge, notre expérience écourtée, imparfaite. Mais c’est beaucoup demander, rétrospectivement, quand c’est l’ensemble du fonds qui renvoyait à d’autres mondes, le nôtre silencieux, opaque, étranger à ses propres occupants, comme inexistant. Les lecteurs, peu nombreux, étaient des hommes faits. Je n’ai pas souvenir d’avoir vu d’autres enfants ni de femme en ce lieu, Mme C., l’assistante du bibliothécaire, exceptée.

Une dernière chose, et qui explique tout, avec le sol ingrat qui nous tenait, depuis la nuit des âges, à la portion congrue de châtaignes et de blé noir. Nous occupions le centre d’un vide de quatre cents kilomètres de diamètre, à la périphérie duquel se tenaient les trois villes universitaires les plus proches, Toulouse, au sud, Bordeaux, à l’ouest, Clermont, à l’est. À cent vingt lieues au nord, c’est-à-dire nulle part, il y avait Paris. C’est pourquoi lire n’était pas une habitude et, lorsqu’on en contractait le goût, elle s’accompagnait d’une profonde incertitude – est-ce réel ? est-ce un rêve ? – mâtinée d’un inconfort physique plus ou moins prononcé.

Et puis la « révolution silencieuse » s’est accomplie. La paysannerie parcellaire qui formait le gros de la population et le travailleur collectif depuis deux millénaires s’est absentée. Les « moins bonnes terres » ont été rendues à la friche. Les empires coloniaux ont disparu. Il a fallu affronter la concurrence internationale, donc améliorer la productivité, donc la qualification des producteurs. Les gens de ma génération ont pris le chemin de l’ailleurs et la bibliothèque municipale de mes jeunes années a été convertie en musée.