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Le projet Mémoire de Singapour

Se réapproprier le temps

Isabelle Nyffenegger

Lors de ma première visite à la Bibliothèque nationale de Singapour, à l’occasion du Sommet du livre organisé dans le cadre du 79e Congrès de l’Ifla  1, j’ai été immédiatement frappée par les affiches très grand format présentées dans la salle de lecture principale de la bibliothèque. Cette exposition, intitulée Campaign city : life in posters et conçue avec le galeriste Alan Oei, propose, en regard de la reproduction des affiches des campagnes menées par les pouvoirs publics à partir des années 1970, leur relecture par 50 artistes contemporains, ainsi que les affiches originales, des articles de presse et des espaces interactifs invitant les visiteurs à partager leurs souvenirs de ces campagnes.

Cette exposition questionne de manière drôle, décalée et souvent impertinente la politique très volontariste menée par le gouvernement singapourien sur des questions telles que l’encouragement de la natalité, le renforcement de la place du mandarin dans l’enseignement ou encore la promotion des comportements « civiques » dans la rue, les transports, etc. Très éloignée de l’image policée et stéréotypée que nous avons parfois de Singapour, elle m’est apparue comme une manifestation évidente des évolutions de la politique culturelle à Singapour.

En discutant avec l’équipe de la bibliothèque, j’ai appris que cette exposition faisait partie d’un projet plus large, le projet Mémoire de Singapour, qu’il m’a paru intéressant de partager avec nos collègues français. Gene Tan, le directeur de la Bibliothèque nationale de Singapour, a bien voulu se prêter au jeu d’un regard croisé sur ce projet. Je l’en remercie.

Un projet de crowdsourcing très abouti

Le Singapore Memory Project (SMP) est un projet de crowdsourcing qui se donne pour objectif de réunir à la fois les sources officielles d’information sur l’histoire de Singapour (organismes publics, médias nationaux et privés, etc.) et les témoignages des simples citoyens. Pour ce faire, un dispositif très complet de collecte a été mis en place par la Bibliothèque nationale de Singapour, soit directement, au plus près des habitants, dans les quartiers et les lieux publics, soit par un appel à contributions à travers un site web, ses déclinaisons applicatives pour smartphone et tablette, et les réseaux sociaux.

Son objectif initial était de collecter 5 millions de témoignages écrits et oraux sur Singapour d’ici 2015, un pour chaque habitant. Il est passé peu à peu d’une logique quantitative à une approche plus qualitative, qui allie une campagne annuelle de collecte destinée à un large public et des projets plus sélectifs, construits en partenariat avec des écoles, des historiens, des médias…

En octobre 2013, le site www.singaporememory.org présentait près de 252 000 témoignages, écrits, sons et images, organisés autour de grandes thématiques (My school days, Our Neighbourhood, Singapore Playgrounds, etc.). Chaque thématique fait l’objet d’une éditorialisation, chaque témoignage d’une courte description bibliographique et d’une indexation, qui permet à la fois une recherche par mot-clé et une navigation par mots-clés associés. Les utilisateurs peuvent, à travers un système d’identifiant et de mot de passe, déposer de nouveaux témoignages, qui sont ensuite traités par les bibliothécaires.

Un exercice d’« histoire publique »

Proche de la micro-histoire dans sa démarche, qualifié de « projet d’histoire publique », Mémoire de Singapour vise à collecter, conserver et valoriser les souvenirs d’une génération qui a participé à la construction de l’État de Singapour depuis son indépendance (1965).

Partant du constat que les Singapouriens qui ont contribué au développement de la nation sont encore vivants et qu’un exercice de mémoire demeure donc possible, la Bibliothèque nationale de Singapour s’est fixée pour objectif d’enregistrer directement leurs récits des années de la construction de Singapour.

Elle entend ainsi donner aux historiens actuels et futurs, « derrière la façade brillante du Singapour moderne » comme l’écrit Gene Tan, les outils pour écrire l’histoire au quotidien d’un État parmi les plus prospères au monde, mais dont les efforts de la population pour accéder à la croissance et la prospérité, malgré des ressources naturelles très faibles et des problèmes socio-économiques importants, ne doivent pas être oubliés.

Poursuivant par ailleurs un objectif intergénérationnel, il implique de manière très volontariste les jeunes générations, de l’école à l’université.

Mémoire collective et identité nationale, un enjeu national

Pour comprendre l’importance que lui accordent les autorités singapouriennes, et donc les responsables publics en charge de la politique du livre et de la lecture, il faut rappeler quelques faits à propos de la République de Singapour.

Cité-État dont la superficie est inférieure à 650 km², Singapour est composée de 64 îles dont la principale, Pulau Ujong, était pratiquement inhabitée jusqu’à l’arrivée des Hollandais à la fin du xviie siècle. Située à l’extrême sud de la péninsule malaise, sa population est majoritairement composée de Chinois (76,8 %) mais, durant la colonisation par les Britanniques, ces derniers firent venir dans la région des travailleurs indiens (7,9 %), tandis que la population malaise demeure importante (13,9 %), qu’elle soit autochtone ou installée durant ces cinquante dernières années pour participer à la prospérité économique. Environ le tiers des habitants est bouddhiste, 18,3 % sont chrétiens, 14,7 % musulmans, 10,9 % taoïstes, 5,1 % hindouistes, 0,7 % ont une autre religion et 17 % n’en ont aucune. Les langues officielles sont l’anglais, le mandarin, le malais et le tamoul. Et le phénomène se poursuit puisque, suite aux campagnes de contrôle de la natalité des années 1970, le pays doit avoir recours à l’immigration pour assurer sa croissance démographique.

Véritable carrefour de différentes cultures et ethnies, Singapour est ainsi un lieu unique de paradoxes, où les notions d’identité et de patrimoine nationaux constituent un enjeu majeur pour la construction d’une nation entourée de voisins puissants et dont l’indépendance est très récente. L’attention portée par les autorités à la construction de cette identité nationale, dans le respect des différentes cultures, est omniprésente à Singapour, dans les discours comme dans les faits (enseignement, musées, quotas dans les emplois publics, etc.).

Projet innovant, exercice intergénérationnel d’« histoire publique », enjeu national, Mémoire de Singapour est peut-être, avant tout, une réflexion originale sur le rôle d’une bibliothèque nationale dans un pays dont l’histoire, le patrimoine et l’identité nationaux sont de construction très récente. Il témoigne, me semble-t-il, de l’esprit profondément créatif qui habite aujourd’hui la Bibliothèque nationale de Singapour et plus généralement le National Library Board, qui assure la tutelle, sous la direction d’Hélène Ng, de l’ensemble de la politique du livre et de la lecture singapourienne.

Le texte qui suit, de Gene Tan, son directeur, est la parfaite illustration de cette créativité foisonnante.

Isabelle Nyffenegger

  1.  (retour)↑   NDLR : voir, dans ce numéro, le compte rendu de cette manifestation, http://bbf.enssib.fr/consulter/bbf-2013-06-0071-001