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Hervé Glevarec

La culture à l’ère de la diversité

Éditions de l’aube, 2013, 128 p., 19 cm
ISBN 978-2-8159-0676-0 : 14 €

par Benjamin Caraco

Plus de trente ans après sa publication, La distinction de Pierre Bourdieu a-t-elle encore une valeur heuristique ? Telle est la question de ce court essai sociologique d’Hervé Glevarec, qui peut aussi se lire comme la continuation du dialogue relancé dernièrement par Philippe Coulangeon  1 et avant lui par l’œuvre de Bernard Lahire.

Un contexte renouvelé

Écrit en 1979, le livre (le plus connu ?) de Pierre Bourdieu reposait sur un contexte historique particulier, qui ne correspond plus à la réalité contemporaine marquée par un double mouvement : les nouveaux genres entrants (bande dessinée, rock, roman policier, etc.) dans les pratiques culturelles des groupes dominants n’appartiennent pas à la culture « classique » (musique classique, théâtre, etc.), alors que cette dernière connaît une forte désaffection. À cela, deux explications sont régulièrement avancées : la montée de l’« éclectisme culturel » (Richard Peterson), en quelque sorte la nouvelle forme de distinction, et l’affaiblissement de la légitimité culturelle classique en raison d’une valeur d’affichage amoindrie, les deux phénomènes s’alimentant réciproquement.

Pour autant, les sociologues restent attachés aux analyses en termes de stratification sociale, prenant difficilement en compte la variable génération. Pour Glevarec, en dépit des conclusions de leurs propres travaux, les héritiers de Bourdieu s’en sortent par une pirouette : ce n’est pas le modèle de la légitimité des pratiques culturelles qui change mais leur contenu. La réactualisation de la pensée de Bourdieu par Bernard Lahire, à travers le concept de « dispositions » n’est pas épargnée par ce constat. Glevarec considère la sociologie lahirienne comme trop potentielle (ce n’est pas parce qu’un cadre aime l’opéra qu’il appréciera potentiellement le théâtre japonais), alors qu’il faudrait s’en tenir aux observations de terrain.

Une contradiction fondamentale

Plus fondamentalement, Glevarec insiste sur une contradiction interne à la démarche bourdieusienne : elle s’intéresse à la fois à la distinction et aux inégalités culturelles. Autrement dit, la culture est un outil symbolique de distinction, donc pourquoi s’interroger sur l’exclusion des masses de cette dernière puisque son rôle est de produire cet effet ? Cependant, dans le même temps, la culture est considérée comme bonne en soi, comme dotée d’une « valeur édificatrice » et devrait être étendue comme l’affirme l’antienne de la démocratisation culturelle. Pour reprendre les mots de l’auteur : « Parler de distinction et en même temps d’inégalité est contradictoire et intenable : cela revient à cumuler les profits de la dénonciation des dominations symboliques avec ceux de la vertu des émancipations réelles » (p. 64).

Les analyses actuelles, bien que de plus en plus difficilement tenables lorsqu’elles sont confrontées aux résultats d’enquêtes, restent marquées par leur attachement à la distinction, fondée sur un déterminisme social (est légitime ce qui est pratiqué par la classe dominante) et sur un modèle holiste (une « seule échelle de légitimité culturelle ») : « Le modèle historique de la distinction peut être dit structuraliste parce qu’il rapporte les pratiques, les goûts et la légitimité à la structure sociale » (p. 22). Une partie de ces apories s’explique par l’absence de définition de la valeur de la culture. La théorie de la culture chez Bourdieu oscillerait ainsi entre sa définition comme une compétence et comme un signe social, ce va-et-vient étant la source de confusions, comme l’amalgame entre école et culture, et de contradictions. Au fondement de cette indétermination, Glevarec pointe du doigt l’arbitraire : « Ce qui, logiquement, les empêche de soutenir la valeur d’une culture n’est pas tant leur réductionnisme social que leur théorie de l’arbitraire. En effet, si une culture avait une certaine valeur, cette valeur ne serait ni sociale (relative une première fois), ni arbitraire (relative une seconde fois). » (p. 79).

Vers un nouveau paradigme ?

La première tâche de refondation de la sociologie de la culture est d’entreprendre l’historicisation du modèle de Bourdieu afin que le prisme de la légitimité classique cesse de distordre la réalité du XXIe siècle. Faisant écho aux travaux d’Éric Maigret sur les « médiacultures  2 », Glevarec propose l’abandon de « l’échelle [unique] de la légitimité des genres dans un domaine culturel » : ce sont désormais les comparaisons intra-genres qui sont pertinentes et non plus inter-genres. De fait, il accorde une plus grande autonomie à chaque genre régulé par ses pratiquants.

Il propose ainsi un nouveau modèle permettant de saisir ces évolutions, celui de la « tablature » des goûts et des pratiques culturels : « La tablature représente les genres culturels dans leur diversité actuelle et leur incommensurabilité esthétique. Elle indique que la hiérarchisation s’opère dorénavant à l’intérieur même d’un genre culturel » (p. 46). Elles sont autant d’archipels de goûts dans un océan d’indifférence ou de tolérance. En conséquence, le modèle bourdieusien de « positionnalisme », fondé sur les homologies structurelles, n’a plus cours ou doit désormais être fortement relativisé en fonction du contexte (« les scènes de socialibité ») : « Autrement dit, si le modèle traditionnel de la légitimité culturelle demeure, il s’agit de la légitimité objective, sociale et institutionnelle, celle qui a cours sur le marché scolaire, voire professionnel, où la préférence et la connaissance des “genres” légitimes (musique classique plutôt que rap, par exemple) procurent des bénéfices sociaux. Sur la scène de la sociabilité, les jeunes générations manifestent par la diversité de leurs styles une indifférence aux préférences adultes, même légitimes » (p. 58).

Dans sa conclusion, Glevarec enfonce le clou : « La distinction, en régime démocratique, c’est la singularité » (p. 96). et elle ne recouvre pas les mêmes éléments qu’une distinction, appropriée grosso modo aux aristocrates ou aux personnes âgées et non plus à l’immense majorité de la population.

Dans La culture à l’ère de la diversité 3, Hervé Glevarec offre de nombreuses pistes stimulantes afin d’appréhender les pratiques culturelles autrement qu’à travers le paradigme dominant de la légitimité, qui aurait tendance, selon l’auteur, à distordre les analyses de la réalité contemporaine afin de coller à la théorie. Toutefois, plusieurs questions subsistent ou apparaissent lorsque l’on pousse plus loin ses propositions : ne fige-t-on pas le canon des genres légitimes puisque l’indifférence qui caractériserait désormais les pratiques ne permettrait pas un renouvellement des genres reconnus comme légitimes (au moins par les institutions) ? Il faut tout de même pouvoir encore saisir et analyser ces évolutions, au risque de condamner de nombreux genres au magma indifférencié des « scènes sociales ». Plus fondamentalement, en allant trop loin dans cette voie, ne risque-t-on pas de désocialiser les pratiques culturelles ?

  1.  (retour)↑  Philippe Coulangeon, Les métamorphoses de la distinction, Paris, Grasset, 2011. Voir également la recension de cet ouvrage dans le BBF, n° 6, 2011, p. 127-128. En ligne : http://bbf.enssib.fr/consulter/bbf-2011-06-0127-002
  2.  (retour)↑  Éric Maigret et Éric Macé (dir.), Penser les Médiacultures. Nouvelles pratiques et nouvelles approches de la représentation du monde, Paris, Armand Colin, coll. « Médiacultures », 2005.
  3.  (retour)↑  Dont le style d’écriture semble être, par endroits, un hommage caricatural inconscient aux textes les plus hermétiques de Pierre Bourdieu…