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Libraires, médiations et compétences

Christian Thorel

Le temps s’est accéléré, poussé par la puissance des microprocesseurs  1.

Si les années 1980 inaugurent celles des travaux sur la lecture, sur la réception, on ignore sans doute combien les progrès des industries du numérique viendront très vite solliciter toutes les professions du livre.

Marcel Gauchet intervient dans le cadre du colloque « Livre 2010 » à Sciences Po en 2006. Cette conférence, nous l’avons reprise dans le dernier numéro des Cahiers de la librairie. Marcel Gauchet, qui fut l’un des premiers à employer le vocabulaire de médiation, ramène les questions qui se posent à la chaîne du livre à la crise générale des médiations qui concerne l’ensemble des structures, des institutions, des organisations qui remplissent une fonction d’intermédiaire entre la demande individuelle et l’offre collective au sein de l’espace public. Plus loin dans son propos, il affirme que rien ne désigne les professions de la chaîne du livre comme des cibles de première ligne et pourtant, de manière sourde, de manière insensible, elles sont peut-être les plus profondément concernées par cette crise des médiations.

La cause, dit-il, c’est internet, média absolu, médiation qui abolit toutes les autres médiations ou plus exactement qui les rend inutiles.

Que s’est-il donc passé ?

Des hommes et des livres

Avant de mesurer les implications sociales et culturelles prévisibles en librairie, avant de relever les principes fondateurs qui font des librairies des carrefours indispensables, faisons un détour littéraire par la Suisse à la fin du xixe siècle où s’édifie la vocation d’un libraire : « Un beau matin, un jeune homme ayant plutôt l’air d’un adolescent entra chez un libraire et demanda qu’on voulût bien le présenter au patron, ce que l’on fit. Le libraire, un vieil homme très digne, dévisagea avec attention ce garçon qui se tenait devant lui un peu gêné et l’invita à parler. Je veux être libraire, dit le jeune homme, c’est une envie que j’ai et je ne vois pas ce qui pourrait m’empêcher de la suivre jusqu’au bout. Je me suis toujours imaginé le commerce des livres comme quelque chose de merveilleux, un bonheur. Il n’y a aucune raison que j’en sois privé plus longtemps. Regardez, Monsieur, comme je suis là devant vous, je me sens une extraordinaire aptitude à vendre des livres dans votre magasin, en vendre autant que vous pourriez souhaiter. Je suis un vendeur-né, affable, vif, poli, rapide, parlant peu, décidant vite, comptant bien, attentif, honnête mais pas non plus aussi bêtement honnête que j’en ai peut-être l’air. Je sais baisser un prix quand j’ai affaire à un pauvre diable d’étudiant [avant la loi Lang] et je sais aussi le faire monter s’il ne s’agit que de rendre service aux riches. Je crois, malgré mon jeune âge, posséder une certaine connaissance des hommes. D’autre part, j’aime les hommes, si différents soient-ils. Je ne me servirai donc jamais de ma connaissance des hommes pour avantager l’un plutôt que l’autre, pas plus que mes concessions aux pauvres diables n’iraient jusqu’à nuire à l’intérêt de vos affaires. En un mot, sur ma balance de vendeur, l’amour des hommes sera en parfait équilibre avec la raison commerciale, laquelle me paraît aussi importante et nécessaire à la vie qu’une âme aimante et généreuse. Je saurai trouver le juste milieu, soyez-en dès maintenant convaincu. »

Dans ce qui constitue la première page du roman Les enfants Tanner, Robert Walser, auteur de ce texte, relève deux des principes directeurs de la médiation du libraire : le commerce et la connaissance des hommes. Liaisons, liens, médiations, ne seraient-ce que quelques-uns des termes encadrant les usages d’un commerce dont la vocation est de représenter au mieux un objet largement partagé par tous, le livre.

Ce qui prélude au débat actuel sur le livre et ses mutations, c’est bien le sentiment de familiarité qui lie au livre chacun des lecteurs, quelle que soit son origine professionnelle : le livre est familier plus que tout autre objet de notre quotidien. Pour emprunter au Robert la définition du mot « familier » et l’appliquer au livre, on affirmera que le livre fait partie de la famille, qu’il est fréquenté assidûment, ceci dans une relation intime, que son usage est simple, habituel, son maniement facile. Cette fréquentation, cette familiarité donnent à chacun un droit de regard, le libre exercice de sa singularité dans l’expression, la légitimité d’un point de vue, que tout cela soit ou non lié à une reconnaissance sociale de la lecture. Il me semble qu’une méprise se situe au nœud de cette ambiguïté, internet est le lieu par excellence de l’expression d’un désir politique de reconnaissance du lecteur hors des hiérarchies communes.

Selon Marcel Gauchet encore, l’internaute constitue ni plus ni moins « la figure la plus avancée de l’individu pur dans notre monde, de l’individu sans appartenance et hors médiation, doté d’un accès universel à toutes les sources d’information et de la capacité opératoire de toucher le monde entier par ses productions intellectuelles, sans intermédiaire 2 ».

Amateurs et spécialistes

D’où viendrait dès lors à l’amateur internaute sa légitimité, pourrait-on se demander ? Mais aussi bien, et ainsi que poursuit Marcel Gauchet, qui t’a fait éditeur, qui t’a fait critique ? Au nom de quoi es-tu justifié à vendre ceci ou cela ?

Les membres des métiers du livre sont faits d’amateurs érigés en spécialistes. Est-ce du fait qu’ils appartiennent à un secteur de production qui les lie aux œuvres et à leurs auteurs ? Dans l’espace à risque de l’édition et de la diffusion, rien d’autre ne qualifie les professionnels que leur identité, c’est-à-dire leur numéro K bis sur le registre du commerce et leur existence économique. Pas de diplôme, pas de certification collective comme c’est le cas en Allemagne. Tout et rien, donc, nous qualifient, nous médiateurs du livre, éditeurs, libraires, distributeurs, diffuseurs. Seuls les bibliothécaires demeurent en devoir de passer les brevets d’aptitude et les concours. Il est vrai qu’ils échappent à la sanction économique qui n’est pourtant pas toujours la plus sûre des validations, quand bien même elle serait celle du public. En écho à la lecture de Walser, et pour l’actualiser dans une forme malheureusement moins littéraire, je propose d’aborder successivement les questions de la création de l’assortiment, celles de la relation client, celles de la maîtrise culturelle et de la qualité du jugement. Aux fins de déterminer s’il existe des éléments qui qualifieraient la médiation du libraire quand il donne à voir, à entendre, à lire, quand il forme donc et informe. Une manière de parcours de la reconnaissance du métier.

La médiation du libraire

La création de l’assortiment

Les transformations du marché du livre et ses acteurs depuis le début des années 1990 ont eu des effets sur l’assortiment des librairies. Ces inflexions sont, entre autres, l’augmentation incontrôlée de la production, amenant à plus de 50 000 le nombre des nouveautés annuellement éditées et à près de 600 000 celui des titres disponibles, la transformation des pratiques de lecture, la baisse sensible du nombre des grands lecteurs, les mutations du lectorat scolaire et universitaire, la démocratisation du marché du livre, la concentration de la distribution et de la production entre les mains de quelques groupes dont la vocation n’est pas dans le seul secteur du livre, le renforcement du commerce du livre en périphérie, la concurrence nouvelle du commerce en ligne.

Une relative stabilité du réseau des librairies indépendantes par un renouveau générationnel complète de manière plus optimiste ce tableau. Dans un univers professionnel dont les caractères d’indépendance, en général, se diluent, il convient de rapporter chacun de ces facteurs aux modifications du métier et en particulier aux conditions et à la réalisation de l’assortiment.

Premièrement, la liberté de choix dans la multitude des publications est une aubaine pour le lecteur, un risque multiplié pour l’éditeur, une chance et une sorte de difficulté pour le libraire. À l’heure du commerce sur internet, la charge d’un assortiment important est propre à limiter les fuites de la clientèle du libraire vers les espaces virtuels, certes, mais elle est aussi un danger pour ses finances.

Deuxièmement, les exigences des grands lecteurs portaient un espoir de contamination par la qualité. Il faut constater que les exigences qualitatives du libraire ont dû suivre la diminution de celles du lectorat malgré la démocratisation de l’accès à l’enseignement supérieur ou, pendant vingt ans de l’âge d’or du livre, le concours de la télévision. L’assortiment s’en ressent dans la majorité des librairies comme dans les surfaces spécialisées. Ainsi la densité moyenne de nos fonds s’en trouve-t-elle affectée.

Troisièmement, la concentration des moyens de distribution ne favorisera pas l’ajustement nécessaire de la rémunération des librairies aux deux à quatre points de remise utiles à son développement, au maintien de ses fonds et des équipes adéquates. L’indépendance de certains acteurs plus ouverts est relative dans l’interaction qu’elle produit avec le réseau des libraires, lorsque près de la moitié du chiffre des ventes est réalisée sur les deux plus grands groupes que sont Hachette et Editis.

L’indépendance d’un réseau de libraires repose sur l’indépendance des décisions de chacun, la liaison à l’équilibre de sa gestion. L’indépendance, c’est aussi n’avoir aucune ambition particulière en matière de rentabilité, aucune autre que propre à assurer un développement raisonné. L’assortiment est ainsi plus libre et cette liberté favorise le différencié. C’est bien dans l’assortiment, dans sa qualité, dans sa densité, que se reflète l’identité du libraire. L’assortiment du libraire, associé à la compétence de son équipe et à sa disposition à établir les passerelles entre un fonds et un lectorat, sont des outils majeurs pour son avenir, notamment face à la vente en ligne.

La librairie, le territoire et la carte

La somme des éléments, les livres qui composent l’assortiment ne sont pas tout. S’il n’existe pas de médiation sans produits à médiatiser, encore faut-il savoir ordonner leur territoire, de telle sorte que leur repérage en soit aisé et pertinent. La mise en relation des livres qui composent nos fonds, nouveautés comprises, est notre souci majeur, même lorsque les éditeurs saturent les espaces des librairies sous le nombre des nouvelles publications, et c’est le cas tous les derniers trimestres de chaque année. Il n’existe pas d’assortiment idéal, en particulier dans le domaine des lettres où le libraire doit composer entre l’ambition d’une offre et la volatilité des lectorats. Mais veiller aux cohérences dans un rayon, au maintien d’équilibre signifiant entre secteurs, à une densité répartie avec égalité, sont des enjeux d’efforts continus par tous les membres de l’équipe et si possible à l’unisson. À Ombres blanches, chez nous, depuis la réception jusque dans chaque rayon, il faut savoir classer les 110 000 titres qui constituent nos fonds. Savoir-faire, intuition, connaissance, informations sont à l’œuvre pour diriger chaque titre nouveau vers son port d’attache et si possible le mettre en résonance avec d’autres plus anciens.

Si le visage plus général de la librairie sectorisée ne subit que rarement des modifications, on peut percevoir dans chacun des rayons des mouvements, des inflexions qui en modifient les détails quotidiennement. Les chemins qui guident les lecteurs dans ces territoires en mouvement perpétuel, il faut en dresser la carte et veiller à l’actualiser en permanence. Une signalisation efficace conduit sans peine le lecteur à l’objet de ses recherches, rayons, sous-rayons, thèmes, livres. La communication non verbale n’est qu’un des moyens de guider nos lecteurs. À l’heure où la lecture des cartes routières fait place au guidage par satellite, il est troublant de constater que des clients de plus en plus nombreux ne savent pas se guider seuls dans la librairie et que le soutien du libraire leur est indispensable avant même qu’ils ne le sollicitent pour un conseil.

Avant d’aborder le conseil, cette phase plus active du métier, on n’oubliera pas de citer trois techniques de communication encore non verbales à l’appui de ventes-conseils : les tables thématiques, dûment estampillées et proposées à l’occasion d’une actualité ou plus arbitrairement par le truchement d’un libraire ému par une lecture récente ; les petits mots, commentaires ou courtes critiques manuscrites incitatives, agrafés ou trombonés sur les livres, sont très utiles ; les vitrines, qui restent pour les trottoirs de nos rues un enrichissement, une sollicitation pour les chalands, ces vitrines qui furent un des arguments pour la promotion des librairies dans le combat pour le prix unique. Ces mises en scène, ces mises en relation sont en œuvre pour provoquer chez le lecteur ce qui me paraît être la fonction majeure de sa visite, c’est-à-dire trouver le livre qu’il ne cherche pas – et j’y insiste. Je pense que c’est une des choses qui va vraiment nous séparer, heureusement, du service sur internet où je pense que l’on trouve avant tout ce que l’on cherche.

La relation client

Parmi les premières qualités du libraire, figure celle d’aimer les gens, autant au moins que les livres. Souvenons-nous du propos du candidat commis de Walser, « j’aime les hommes, si différents soient-ils ». On dit pourtant que la profession est et a été composée d’autant de misanthropes que de passionnés du genre humain et qu’elle fut longtemps pénalisée par un accueil des plus froids à ceux qui franchissaient la porte de leur officine. Pour qui a connu les années 1950 et 1960, les exemples sont en effet nombreux d’expériences intimidées face aux questions du libraire ou d’angoisse à franchir le seuil de leur boutique.

Mais combien possède-t-on de témoignages de rencontres avec la lecture médiatisées par un libraire dans la relation singulière de deux individus qui s’apprivoisent autour d’une passion partagée des livres. Témoignages d’écrivains, témoignages de lecteurs dans le souvenir d’émotions, d’intensités inégalées et plus souvent encore, d’auteurs plus secrets révélés dans l’antre poussiéreux entre l’incrédulité et l’espoir. Les années d’après la loi Lang sont venues gommer le modèle du libraire omnipotent et solitaire, volontairement exclu des règles économiques de base. Le désir général est d’ouvrir les portes largement à tous les publics dopés par la concurrence des grandes surfaces spécialisées notamment la Fnac, la culture des lieux plus « modernes », le travail d’équipe, la multiplication de l’offre, un rapport au livre moins coincé – mais pas toujours. Mais aussi des libraires souvent moins cultivés, au sens moins érudits, sont venus changer la donne. En trente ans, le monde de la librairie a amélioré la qualité de son accueil, non seulement par souci de préserver sa clientèle mais aussi par l’arrivée d’une génération de libraires moins complexés, plus détendus, toujours anxieux, mais souriants.

Mais qu’en est-il de la médiation ? Si la relation avec le lecteur se fait tant bien que mal, dans le respect des usages, des conventions et dans une attention soutenue, égalitaire et partagée, si elle s’établit dans un compromis entre le flux permanent des livres à ranger, celui des livres à commander sur l’ordinateur aux représentants et la demande moins prévisible des clients de toute nature, de toute imprécision, elle est hors de l’arrangement social et commercial, dans cette relation plus mystérieuse entre deux lecteurs identifiés mais sans hiérarchie, le vendeur et son client, et qui se solde dans l’acceptation par le client d’une prescription qu’il est venu, ou non, chercher. Cette relation verbale et gestuelle est suspendue au miracle d’un temps disponible, de la réciprocité des désirs et de l’humeur.

Quant aux qualités requises pour assurer ce lien fructueux, et sans vouloir me réfugier dans un passé un peu daté, elles s’entretiennent aussi en formation par des techniques de relation à l’autre. Sans vouloir non plus se saisir d’une terminologie prise aux sciences de l’information ou plus douteusement au développement personnel, plus de trente ans de direction d’équipe, l’observation de soi et des autres me conduisent à penser que tout libraire interroge en permanence son rapport au savoir, son rapport à l’autre, son savoir-être. C’est quelque chose que l’on doit trouver dans les milieux de la formation. Depuis la disparition du libraire érudit au XIXe siècle, la profession modernisée s’est ainsi stabilisée autour de deux données majeures, la création d’un lieu assorti d’une identité forte, architecturale, politique, esthétique, un lieu dans la ville, et d’une équipe exigeant un régime de compétences intellectuelles, culturelles, morales.

La maîtrise culturelle

L’embauche de nos libraires se détermine principalement sur deux appréciations. La première, particulièrement subjective, est une projection sur la relation client. La seconde mêle l’objectivité de réponse à un questionnaire culturel et un regard sur la capacité de curiosité du candidat. Réalisée dans le cadre d’un entretien, souvent long, cette évaluation est toujours déficiente mais elle souligne l’importance que nous attachons à ce que l’on appellera « maîtrise culturelle ». On entendra ici, par ce terme, l’idée d’un millefeuille de connaissances qui vont des fondamentaux, des points de repère, des savoirs encyclopédiques, à la lecture d’un quotidien, à celles de magazines culturels ou bien encore à la fréquentation de musées, de cinémas, de concerts, sans oublier évidemment celle des livres. Ces prérequis sont indispensables à la construction de soi, dans l’univers choisi, qui est celui du livre.

Il faut constater ici plusieurs problèmes : l’insuffisance des formations préalables souvent techniques et trop peu culturelles, un goût insuffisamment étendu des candidats libraires pour l’ensemble des formes et pratiques culturelles, une culture générale trop scolaire accrue des défauts des formations scolaires et trop parcellaires, un tropisme très tôt établi pour un secteur ou pour un autre auquel on s’arrête. Les libraires des années post Lang, 1980–1990, se sont souvent établis autour d’une dimension utopique, politique et multiculturelle, épris qu’ils étaient de cinéma, de théâtre et de musique dans une idée vertueuse et engagée de contamination. La ville était encore une cité où logeaient des espoirs, modelés pour partie dans la matrice de La Joie de lire, la librairie de François Maspero ; ce visage s’est estompé et les librairies sont devenues des lieux moins sérieux, au sens politique, des lieux de convivialité et de partage de passions avant tout littéraires.

À l’heure de l’internet, les cartes sont rebattues. Depuis vingt ans et l’informatisation généralisée de nos commerces, les bases de données, Électre en premier lieu, sont venues se substituer aux mémoires de nos libraires. Rien n’est venu combler ce capital entamé des savoirs pas toujours utiles mais qui étaient une preuve de professionnalisme. Les éléments d’une médiation active sont aujourd’hui la capacité de trouver plus vite dans le réseau, de savoir faire le tri. À cet usage, il n’existe pas encore de formations spécifiques, les plus habiles des internautes ne sont pas les mieux qualifiés du métier mais la manipulation des boussoles est une des qualités actuelles dans la maîtrise culturelle quand elle sait accompagner le repérage de l’objet de son analyse, brève mais si possible juste.

Techniques, sérieux et plaisir

On observe donc ici une conversion dans l’approche du métier, plus technique que spéculative. Accepter de trouver l’information avant de pénétrer son contenu, c’est ne pas oublier la figure du commis ancien qui était chargé de faire des colis avec du papier kraft, de la ficelle, des timbres, apprenti aux prises avec la matérialité du livre avant qu’il n’accède à son contenu en ouvrant ses pages. Technique, culture générale, lecture, sont les outils qui doivent aider le libraire à prendre des décisions, à acheter, à organiser son assortiment, à l’indexer, à le disposer sur table ou en rayon. Si la lecture de la presse qui suit les publications est une des conditions d’harmonie entre savoir-faire et faire savoir, celle de l’information professionnelle est un préalable. Mise à part la consultation des sites internet, la médiation s’opère en amont par les représentants en charge de diffuser les informations sur les nouveautés. L’accroissement sans limite apparente de l’offre dans tous les domaines a des répercussions notables dans le cadre limité de nos possibilités économiques. Le choix, c’est-à-dire restreindre, est donc devenu impératif pour répondre non seulement aux exigences d’équilibre mais aussi pour imposer une différence avec le commerce en ligne, lieu des possibilités apparemment sans limites.

Reprécisons ici, s’il le fallait, que cet illimité n’est qu’apparent. Le service des librairies en ligne n’étant que celui de mettre en lien et d’exécuter dans un délai de 10 à 15 jours des commandes de produits dont la seule propriété est virtuelle autour d’une médiation purement technique qui convertit la fonction métier en simple moteur de recherche. Dans ce territoire limité, chaque libraire se doit d’arrêter le regard, de capter l’attention, de convaincre son interlocuteur, de le captiver, le capturer en douceur aux fins de le conserver, de le garder confiant. Le souci de la médiation, ici, n’est pas exempt d’intérêt individuel et collectif mais où ne le serait-il pas ?

La formation fait ainsi appel à des techniques de vente et de comportement dans l’échange. Nous avons cité plus haut des techniques simples qui distinguent chaque libraire dans chaque librairie. À l’organisation des pistes bibliographiques de tout genre et de toute taille, ouvrant des horizons variés de lecture, hors des feux de l’actualité, à un espace à rendre de plus en plus lisible et raffiné aux fins de cohérence et de sérieux, il est essentiel d’associer la fantaisie, autre argument commercial. Dans le monde voulu convivial qui est le nôtre, voilà qui peut être caractéristique d’une médiation détendue, sérieuse comme le plaisir, ou plaisante comme le sérieux, un double mouvement à donner dans nos espaces de papier.

Le risque du jugement

Lors du colloque « Livre 2010 », le critique Pierre Lepape souligna vivement et avec amertume le discrédit porté par le public au journalisme littéraire et le crédit récent donné au jugement des libraires, qu’il juge plus partial qu’émancipé. Plus récemment, dans la Quinzaine littéraire, Jean-Jacques Lefrère attaqua sous un angle humoristique l’inaliénable du métier pour le rabattre sur des fonctions de service et de commerce. La lumière, trop crue, braquée sur les librairies menacées de disparition dans des villes de plus en plus déshumanisées, aura renforcé certes l’image de la profession mais déformé peut-être le contour et les couleurs de ses fonctions. Invités à partager leurs fameux coups de cœur dans les médias, les libraires quittent de temps à autre leur rayonnage pour faire de la figuration et proposer, dans le cadre de l’écran, des pistes de lecture. Cette médiation publique durera ce que des animateurs voudront la faire durer. Jamais il ne s’est agi qu’une profession prenne la place d’une autre.

Si le journalisme littéraire est discrédité, cela est plus que regrettable et profite largement à une dilution généralisée de la qualité des jugements ainsi qu’à l’évasion vers internet. Les critiques sont-ils à même de tirer tous les enseignements d’une telle défiance ? Les libraires, quant à eux, pris au jeu, seront-ils suffisamment sobres pour ne pas se laisser griser par la mise en représentation ? Le retour à la boutique est le remède probable à ce bourgeonnement dans le spectacle. Les attentes de notre public sont dans le commentaire d’une lecture au moment de sa parution, dans le risque pris à entraîner le lecteur vers un livre inconnu, dans le libre exercice concédé du jugement. C’est entre innocence et certitude que s’aménage ce discours, entre l’écoute et le compte rendu, la position du critique est celle d’un sujet supposé savoir, qui établit son jugement dans la recherche de contexte, d’intertexte, dans un travail d’écriture donc de création.

Celui du libraire est moins statique, plus corporel, plus fiévreux. L’engagement des corps dans la relation avec le lecteur n’est pas anodin ni celui de la voix, de la langue pas plus que le talent d’improvisation dans l’espace à passer d’un client à un autre, d’un registre à un autre – cette faculté propre au théâtre qui conduit peut-être nos libraires sur les plateaux. Ce que je souhaite d’un critique littéraire, écrit Julien Gracq, et il ne me le donne qu’assez rarement, c’est qu’il me dise à propos d’un livre, mieux que je ne pourrais le faire moi-même, d’où vient que la lecture soit un espace de plaisir qui ne se prête à aucune substitution. Ce que j’attends de votre entretien critique, c’est l’inflexion de voix juste qui me fera sentir que vous êtes amoureux et amoureux de la même manière que moi. Je n’ai besoin que de la confirmation et de l’orgueil que procure à l’amoureux l’amour parallèle d’un tiers bien disant.

Consolider la chaîne

C’est ce risque de s’immiscer entre le lecteur et l’objet de son désir que doit continuer de prendre le libraire sous sa lampe publique, risque qu’il prend chaque jour en acceptant d’être confronté à ce qu’il ne sait pas dans la demande de l’autre. Dans un cadre constitué pour sa plus grande part de livres qu’il n’aura pas le temps de lire et à travers lesquels il cherchera inlassablement ce qu’on lui demande. Faire un lien pluriel entre auteur et lecteur, faire un lien singulier entre œuvre et liseur, autant d’allers et retours d’une communauté à une autre, d’un être à un autre. Dans cet exercice de mise à disposition de son corps et de son âme, les auteurs n’ont pas chômé non plus. De tournées en rencontres ou de festivals en salons, l’auteur est devenu son meilleur représentant par l’entremise fréquente des libraires ou des bibliothèques dont cet exercice est devenu un moteur de l’activité.

Pour faire face à l’abandon d’une partie de nos lecteurs obstinément pris dans l’usage si pratique d’internet, mieux vaut mettre l’accent sur la température de nos lieux, leur convivialité pour de vrai. La présence des auteurs est un atout majeur pour faire la distinction avec le média froid qu’est le réseau internet. Si ce dernier est d’une forte utilité pour la communication de nos rencontres, de nos débats, si la faculté d’en trouver en suivant sur nos sites la reproduction sonore existe, rien ne rend mieux l’émotion de certaines voix que de les entendre dans le cadre de nos librairies.

Nous avons établi une relation suivie et forte avec les auteurs et leurs éditeurs qui s’est résolue dans l’organisation quotidienne d’échanges médiatisés par un lecteur, un chercheur, un journaliste, un libraire. La reconnaissance s’y joue entre le libraire, l’auteur et les lecteurs. Entre le libraire et l’auteur s’y établit même une relation de solidarité que les débats sur l’économie du livre et sur sa régulation ont renforcée. Quelques témoignages de Jean Rouaud, de Daniel Pennac, de Michel Serres, rendent particulièrement compte de cela. Cette pratique n’est pas nouvelle mais elle est aujourd’hui vécue par le public des librairies comme consubstantielle. S’y instruit une politique qui donne à la librairie un caractère de service public dans sa ville et en fait un acteur culturel notable en lien avec ses écrivains, ceux de sa ville, ses universités, ses médias.

L’un des aspects discutables en est celui de la rémunération des différents acteurs. Si l’éditeur se rémunère sur d’hypothétiques ventes et sur la promotion de son livre, si le libraire spécule sur la fidélisation de sa clientèle, le médiateur sur le salaire de sa prestation, celui de l’auteur est réduit à une part symbolique et à la culture du risque d’un moment de partage. Se développe depuis peu, par l’intermédiaire des agences du livre, des médiathèques ou des manifestations littéraires, la pratique de la rémunération des écrivains. Ce modèle d’une économie possible pour les artisans et les artistes de la création littéraire, après tout revendiqué par Jacques Attali dans ses propos sur la mutation du droit des auteurs, sonnerait-il le glas de cette pratique de médiation dans laquelle les librairies avaient pris un long temps d’avance ?

Il me semble que la crise que nous abordons de l’industrie du livre, que la distribution imprévisible encore des rôles qui la composent, valent une adaptation plus concertée que celle qui est en cours.

  1.  (retour)↑  Christian Thorel a bien voulu accepter que le BBF publie le texte de son intervention au colloque « L’écrit et ses médiations », organisé par la BPI, le 14 novembre 2009. Qu’il en soit remercié.
  2.  (retour)↑  Marcel Gauchet, « Les métiers du livre dans la crise des médiations », Le blog Marcel Gauchet : http://gauchet.blogspot.fr/2009/07/les-metiers-du-livre-dans-la-crise-des.html