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Musique en bibliothèque

par Anne Theureau

Sous la direction de Gilles Pierret
Paris, Éditions du Cercle de la librairie, 2012, 360 p., ill., 24 cm
ISBN 978-2-7654-1360-8 : 42 €

1993, 2002, 2012 : du vinyle au streaming en passant par le CD, les différentes éditions de Musique en bibliothèque ne manquent pas de sel ! Entre questionnements, craintes, tâtonnements, expérimentations, sur fond d’enthousiasme plus que de découragement, le bibliothécaire musical ne s’ennuie jamais.

Coincé entre le désir que le succès des années 1980-1990 perdure et l’obligation de constater que ce n’est plus le cas, il est forcément acculé à repenser sa façon de travailler.

L’environnement, cependant, lui prouve que tout n’est pas perdu : de nombreuses enquêtes montrent que quatre personnes sur cinq écoutent de la musique chaque jour, et que le nombre de musiciens amateurs – notamment chanteurs – ne cesse d’augmenter. Le souci vient plutôt de l’avenir du bibliothécaire musical que de l’avenir de la musique sous quelque forme qu’elle soit, et il l’a bien compris. Entre stratégie de séduction et politique de médiation, il faut sauver le soldat Bibliothécaire !

Cet ouvrage brosse brillamment un état des lieux et recense de façon complète les moyens mis en œuvre dans différentes bibliothèques, françaises et étrangères, devenues ces dernières années de véritables laboratoires d’expérimentations de toutes sortes. Cela pour faire face intelligemment à la baisse des prêts de musique qui, s’ils se maintiennent largement à la hauteur des prêts de livres, avaient historiquement le vent en poupe et servaient, avant le DVD, de « produits d’appel », tels la flûte de Merlin l’enchanteur !

Le sujet n’est donc plus seulement de faire sortir les collections, mais de donner un élan global et un sursaut d’attractivité qui dépasse nos cadres institutionnels.

Parmi toutes les tentatives de diversification de l’offre musicale, nous pouvons souligner :

  • En action culturelle : des ateliers pédagogiques ou de MAO (musique assistée par ordinateur), des concerts-rencontres avec les musiciens, des conférences musicalement illustrées, des concerts gratuits encourageant la scène locale et les jeunes talents, des bornes d’écoute de toutes sortes (avec sélections ou libres), des clubs d’écoute et d’échanges de « coups de cœur » (ce qui se fait depuis longtemps pour les livres). Le tout dans une ambiance conviviale, voire avec des collations !
  • Autour des collections via le numérique : des numérisations de collections, des abonnements à des sites de musique en ligne, des bornes de musique libres de droits. Dans ce registre, il faut reconnaître que notre vieux rêve de voir nos usagers venir emprunter de la musique dans une borne de type pompe à essence, sur le baladeur de leur choix ne verra probablement pas le jour… pourtant, quelle différence au final avec l’usager qui nous disait : « La date de retour, ce n’est pas la peine, je l’enregistre et je vous le rapporte ? »

Les thèmes abordés aux « Rencontres nationales des bibliothécaires musicaux » illustrent bien les préoccupations de la profession : 2010, « Multiplier les horizons » ; 2011, « La médiathèque, un carrefour de la vie musicale » ; 2012, « La mutualisation » ; 2013, « Les publics ».

Longtemps ce sentiment-là émergeait : nous sommes à la croisée des chemins, avec une piste goudronnée tournée vers le passé, précise, tangible, sans surprise, et plusieurs autres devant nous à défricher, en forme d’éventail des possibles… Et puis chacun a pris une expérimentation à bras-le-corps, a ensuite essaimé – ou pas – tout ça autour de lui ; si cette année les publics sont la préoccupation, c’est salutaire, car le bibliothécaire a imaginé pendant des années qu’il savait ce qui était bon pour ses usagers, sans leur demander vraiment leur avis, et n’a cessé d’œuvrer en ce sens. (Le rêve du bibliothécaire : « Venez à nous gentils adhérents, voyez nos coups de cœur, nos sélections. ») N’aurait-il pas en réalité fait fausse route ? D’autant qu’il faudra s’adapter à la génération des « natifs numériques », si tant est qu’ils franchissent nos portes…

Comme le dit Claude Poissenot, la musique reste un excellent vecteur culturel et social, à nous de situer les bibliothèques au mieux dans ce contexte positif.

En effet, l’usager n’a plus vraiment besoin d’elles au quotidien. Ou alors, pour y trouver ce qu’il ne trouve pas chez lui : le calme, la tranquillité, le chauffage, le confort, le contact humain, ou des réponses à des recherches qu’il fait, et auxquelles internet ne peut pas forcément répondre. « Vous auriez une musique pour faire danser des enfants et les calmer ensuite ? » « Si je vous chante cet air-là vous pourriez me dire ce que c’est, je n’ai ni le titre ni l’auteur ? »

Pour finir, gageons que si toutes ces énergies perdurent, les bibliothécaires sauront, après avoir lu ce livre, « apprivoiser le futur », thème des Rencontres nationales 2006, déjà, et donner à leur public l’envie de venir, rester, revenir, et peut-être participer…

Dans cet immense chantier foisonnant d’imagination, favorisant les restructurations, l’expérimentation, en bref découlant de la remise en question de notre travail, il n’est pas étonnant que les échanges entre professionnels perdurent et alimentent encore la liste discothécaires.fr.

Celle-ci constitue un vivier de ressources insoupçonnables et permet une mutualisation des connaissances, des ressources, des idées, des expériences. Elle maintient l’enthousiasme et la motivation des troupes musicales, et constitue l’illustration au quotidien de tout ce que contient ce livre passionnant.

Mais là, comme à l’Acim (Association pour la coopération des professionnels de l’information musicale), et comme dans la vie en général, les équipes (bureau, modérateur…) aimeraient passer le relais, après tant d’années de mobilisation.

De la mobilisation des générations montantes dépendra l’attractivité future des bibliothèques.


« Dans la vie, les mouvements sont en noir et blanc ; la musique, c’est vivre en couleurs. » (Jacques Brel)