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La meZZanine

Création d'un espace pour les 11-14 ans à la bibliothèque des Champs Libres

Catherine Masse

Sept ans après son ouverture, la bibliothèque de Rennes Métropole au sein des Champs Libres crée un nouvel espace : La MeZZanine – espace ados pour les 11-14 ans. Pourquoi, avec quels services et quelles collections ? Cet article décrit de manière pragmatique la réflexion menée et les choix retenus.

Le choix d’un espace ados

À l’occasion de la réorganisation complète des services de la bibliothèque en 2010, une nouvelle équipe a été en charge de l’espace jeunesse, portant un nouveau regard sur les collections et les espaces et formulant le constat suivant : l’espace jeunesse dédié aux 0-12 ans et séparé en deux, avec un rez-de-chaussée consacré à la fiction et un étage pour les documentaires, fonctionnait de manière très déséquilibrée. Si le rez-de-chaussée était très fréquenté, l’étage l’était beaucoup moins ; la répartition intellectuelle ne correspondait pas aux usages des enfants ; l’étage manquait de visibilité et d’attractivité.

Un groupe de travail s’est alors constitué, pour élaborer des propositions d’évolution. Les éléments pris en compte dans la réflexion étaient de nature très diverse : les surfaces disponibles (seulement 200 m² à l’étage), l’intérêt du rez-de-chaussée pour les poussettes des tout-petits, les taux de rotation élevés des collections enfants, l’analyse de notre public par tranche d’âge, l’évolution des pratiques culturelles des pré-adolescents…

Sur la présence des adolescents aux Champs Libres, le constat était paradoxal : ils ne sont pas visibles dans la bibliothèque du fait de l’éclatement des collections les intéressant (les romans pour ados au 4e étage, les DVD au rez-de-chaussée et au 5e étage, la musique au 1er et au 2e étage) et de l’autonomie des usagers liée à la RFID, mais les statistiques attestent de leur présence : en 2011, 10 % des inscrits avaient entre 11 et 14 ans, soit 3 796 ados. Après tout, nous aurions pu nous satisfaire de ces chiffres non infamants.

Cependant, les études sur les pratiques des adolescents, comme L’enfance des loisirs 1, sont sans appel : les collégiens décrochent massivement de la lecture, donc des bibliothèques, vers 12-13 ans au profit d’autres pratiques (sport, activités artistiques, internet, écoute de musique…). S’ils continuent à fréquenter la bibliothèque, une étude de la BPI montre que c’est pour un usage lié à leurs loisirs  2, c’est-à-dire « emprunt de livres, de CD et de temps en temps de DVD ; lecture sur place pour le plaisir, dont des BD et des mangas ». Ils la perçoivent généralement comme « un lieu entre les deux, qui mélange détente-plaisir et travail ». En outre, pour les ados comme pour les étudiants ou les familles, le dimanche, la bibliothèque est aussi un lieu de rencontres où on se retrouve pour discuter, pour rencontrer les amis et les amis des amis. L’étude BPI révèle également que 78 % des jeunes se positionnent en faveur d’un espace dédié, surtout les pré-ados 11-14 ans (notamment les filles), qu’ils cherchent à côtoyer d’autres jeunes de leur âge et n’ont pas envie d’être avec des adultes ni avec des enfants, qu’ils souhaitent trouver plus facilement les documents qui les intéressent.

Nous avons dès lors focalisé notre attention sur cet âge charnière de 12-13 ans où « tout se joue » pour la fréquentation des bibliothèques, et nous avons recherché des exemples dont nous pourrions nous inspirer, telles les médiathèques de Châteaugiron et de Fougères, en Ille-et-Vilaine, où l’on trouve un espace « passerelle » avec des collections adultes/ados décloisonnées, dans l’esprit d’Intermezzo à Toulouse. Un article sur la bibliothèque de Hambourg  3 – la Hoeb4U – nous a particulièrement intéressés. Cette dernière propose en effet aux 12-24 ans « une distance savamment calculée par rapport à tout ce qui touche à l’école […], les médias audiovisuels constituant la moitié de ses 14 000 titres : livres audio, CD, DVD, jeux électroniques. On y trouve également des jeux de table, des bandes dessinées, des revues et, naturellement aussi, des livres : littérature fantastique et polars, amour et sexe, biographies de célébrités et ouvrages spécialisés sur le hip-hop, le graffiti, le stress de la puberté, le sport, etc. 4 »

Munis de tous ces éléments de réflexion, nous avons tranché : nous allions réorganiser l’actuel pôle jeunesse en un espace enfants (0-10 ans) au rez-de-chaussée mêlant fiction et documentaires, et un espace pour les 11-14 ans à l’étage, c’est-à-dire un lieu pour les années collège mais avec une orientation loisirs. Cette MeZZanine serait à la charnière entre le pôle enfants et le pôle musiques, celui-ci ouvrant ensuite sur l’ensemble des collections des autres étages de la bibliothèque. Pour exprimer ce lien entre le monde de l’enfance et le monde adulte, nous choisissons de nommer cet espace ados tout simplement « La MeZZanine ».

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Chantier de la MeZZanine. © Les Champs Libres

L’aménagement de l’espace et des collections

Un réaménagement complet de l’espace existant a été réalisé, dans le triple objectif de modifier profondément l’ambiance en changeant le mobilier massif et fixe, de réussir la cohabitation d’usages divers et de rendre possibles des évolutions ultérieures. À l’issue d’une consultation, nous avons retenu le cabinet d’architecture intérieure trames, qui a le mieux répondu à notre cahier des charges en proposant un agencement convivial, ergonomique et coloré, tout en préservant l’accessibilité pour les personnes en situation de handicap.

Le nouvel espace est composé d’une juxtaposition d’« univers » avec des usages variés : espace de travail/espace de jeux, coin lecture seul(e) ou à plusieurs, coin jeux vidéo, salon numérique. Le nouveau mobilier, sur roulettes, semble agrandir le plateau et sera « mobile » ; la banque d’accueil, ronde et ouverte, évoque la disponibilité pour l’écoute et le dialogue. Les assises sont variées et confortables. Les couleurs ont été choisies avec soin, dans une déclinaison riche autour du bleu. L’ensemble insufflera à La MeZZanine une identité sensiblement différente de celle des autres pôles. Or, les ados sont particulièrement sensibles aux ambiances des lieux, tout en ne souhaitant pas être « enfermés » dans une esthétique trop typée ; ils nous ont par exemple exprimé leur refus d’une décoration générale de type manga, ainsi qu’un cabinet nous l’avait proposé.

Pour résoudre les problèmes de visibilité de cet étage, un travail spécifique a également été mené sur la signalétique. Il fallait qu’elle se démarque, sans choquer, de celle de Ruedi Baur qui est présente dans tout le bâtiment. Ainsi, les rectangles colorés dessinés par Ruedi Baur se transforment-ils légèrement pour La MeZZanine : « pixellisés » pour évoquer l’âge du numérique et parfois décalés par rapport à l’horizontale, en clin d’œil à la période de l’adolescence.

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Logos de la MeZZanine et des Champs Libres

Pour les collections, la surface disponible excluait une offre généraliste et nous a conduits à fixer un objectif quantitatif d’environ 5 000 documents, répartis comme suit :

  • 2 600 romans ados, BD et mangas jusqu’alors dispersés, que nous complétons par un micro-fonds documentaire limité à quelques sujets (le sport, la beauté et la mode, l’art, le cinéma, la musique, la psychologie, la décoration, les travaux manuels, les voyages). Pour tous les autres sujets, ce sera notre rôle de renvoyer vers les autres pôles de la bibliothèque.
  • Une quinzaine d’abonnements à des revues.
  • La musique joue un rôle important dans les pratiques culturelles des ados : « 78 % des 12-17 ans consomment de la musique via Internet (que ce soit en streaming ou en téléchargement) 5. » Comme nous n’avons pas trouvé de ressource numérique qui puisse les satisfaire mieux que ce à quoi ils ont accès depuis chez eux (Spotify, Deezer…) et qu’il nous semble néanmoins intéressant de nourrir leur curiosité musicale, un fonds de 1 300 CD est proposé, qui pourra être emprunté ou écouté sur deux baladeurs. Une chaîne stéréo pour la sonorisation de l’espace permettra aussi de faire découvrir et écouter le fonds. Enfin, une cinquantaine de partitions seront à la disposition de ceux, nombreux, qui jouent d’un instrument.
  • Quant au cinéma, c’est l’autre média très prisé des adolescents, même si les 11-14 ans vont moins facilement en salle que leurs aînés. Ils plébiscitent tous les types de films : l’horreur (Scream), les sagas (Harry Potter, Twilight…), en passant par les romances ou les films d’auteur (L’ordre et la morale de M. Kassovitz a ainsi remporté le prix TPS du jeune public  6). Nous avons donc monté un fonds de 400 DVD, en mélangeant les teenmovies non interdits aux moins de 12 ans et des films grand public avec des super-héros et quelques comédies romantiques. Un lecteur DVD portable permettra de visionner les films sur place seul(e) ou à deux.
  • La nouveauté pour nous consiste à acheter une douzaine de jeux de société, qui seront mis à disposition pour jouer sur place. Le jeu de société est bien sûr l’occasion de se réunir autour d’une table et de jouer avec des règles données, mais c’est aussi un moyen de changer l’image de la bibliothèque. Puisque les fabricants de jeux dénombrent un jeu de société acheté par an et par foyer et que de nombreux cafés proposent désormais des soirées « jeux » à côté des classiques soirées concert, il est temps pour la bibliothèque de s’y mettre ! Différents types de jeux seront mis à disposition : jeu de stratégie, d’adresse, de discrimination visuelle et de rapidité, de langage et de communication, de prise de risque ; avec différentes modalités de jeu : jeux à deux, trois, quatre ou plus encore, jeux compétitifs ou coopératifs ; sur des durées courtes ou moyennes. Comme pour les autres « documents », nous renouvellerons régulièrement ce fonds, afin de permettre à chacun de trouver des repères parmi les grands classiques et de découvrir des nouveautés. Pour nous aider, nous avons demandé conseil à un vendeur spécialisé par rapport à l’âge de nos usagers et à la durée des parties.
  • Impossible également de ne pas proposer des jeux vidéo alors qu’ils sont présents sur d’autres pôles de la bibliothèque depuis 2011, que leur usage s’y développe et que la dernière étude du Syndicat national du jeu vidéo montre que « plus de 60 % des filles et 95 % des garçons de 8 à 12 ans jouent aux jeux vidéo et y passent 6 heures par semaine ; durée qui augmente chez les 13-19 ans, atteignant les 9 heures de jeu par semaine 7 ». Nous sommes vigilants sur la sélection de jeux, pour qu’ils s’adressent aussi bien aux filles qu’aux garçons. Ils seront disponibles sur une Wii, une PS3 et une Nintendo. Une première sélection avec des jeux de sport, de mangas, de magie et de tactique sera enrichie par les suggestions des ados après l’ouverture.
  • Enfin, un « salon numérique » avec 4 postes internet et 5 tablettes permettra aux ados de découvrir et manipuler ces nouveaux supports et d’accéder à internet, de jouer, d’écouter de la musique en utilisant des applications variées.

Il est très important de souligner, d’une part, que l’ensemble du premier fonds pourra évoluer en fonction des retours et suggestions des ados-usagers et, d’autre part, que les collections de La MeZZanine seront complétées par celles des autres pôles. Notre objectif est de garder ce lectorat au-delà de l’adolescence, de créer pour lui un espace où il se sente bien, mais aussi de lui faire découvrir l’ensemble de l’offre à sa disposition, et certainement pas de l’enfermer dans un « ghetto ».

L’accueil et la médiation

Pour nous aider à définir les collections, l’offre numérique et l’action culturelle, nous avons tenté de créer un comité d’ados, autre idée reprise à Hambourg. Trois rencontres ont été organisées, mais peu d’ados y ont participé, sans doute parce que nous n’avions encore rien de concret à leur présenter. Après l’ouverture, nous espérons constituer ce comité un peu plus formellement, pour continuer les acquisitions avec eux, décider des animations et impliquer activement ceux qui le souhaiteront.

Pour accueillir au mieux ce public, une nouvelle équipe a été constituée, sur la base du volontariat. Elle a commencé à être formée à l’accueil des ados, lors d’une journée animée par l’association Lecture Jeunesse. D’autres sessions seront peut-être nécessaires, en tout cas des échanges de pratiques seront organisés, car nous considérons La MeZZanine comme un lieu d’expérimentation pour nos pratiques d’accueil, notamment avec la banque d’accueil située au milieu du plateau. De nouveaux usages du lieu vont apparaître, que nous n’aurons pas forcément anticipés et que nous devrons apprendre à gérer (par exemple le volume sonore, qui sera assez fort et ne devra pas empêcher la cohabitation).

Sur le plan de l’action culturelle, rien de spécifique n’a jusqu’à présent été programmé à la bibliothèque des Champs Libres, puisque ce public n’était pas individualisé. Nous nous laissons les premiers mois d’ouverture, jusqu’à l’été, pour préparer des actions à programmer à partir de septembre, une fois que nous aurons établi des liens avec nos ados-usagers. A priori, nous envisageons des formats « ateliers », sur des thématiques liées au numérique, à la musique, à l’image, à la littérature et favorisant la sociabilité.

Quant à la communication, nous suivrons l’exemple de la Hoeb4U, dans un premier temps : « La meilleure publicité, ce sont les jeunes eux-mêmes. Nous ne démarchons pas dans les écoles, justement parce que nous voulons rester à l’écart de l’école. Nous nous sommes bornés à nous adresser aux jeunes fréquentant déjà les bibliothèques municipales. Le reste fonctionne par le bouche-à-oreille. » Et pour cette tranche d’âge, grande utilisatrice de Facebook, nous comptons créer une page et la faire vivre avec eux.

En résumé, nous avons beaucoup réfléchi pour concevoir ce nouvel espace, mais nous espérons avoir gardé assez de questions en suspens pour pouvoir être souples et nous adapter au mieux à la demande. L’âme de La MeZZanine, ce sont les ados qui la créeront ! Cet espace est aussi un laboratoire d’une place plus active donnée aux usagers de la bibliothèque, aux côtés des professionnels. •

Février 2013