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Trente ans de politiques d’information scientifique et technique (1982–2012)

Élisabeth Noël

On a souvent prédit leur disparition. Et pourtant, en cette année de commémorations bibliothéconomiques  1, les Urfist viennent de fêter leurs 30 ans. L’occasion de revenir en arrière pour retracer, en quelques mots, l’histoire de ces structures toujours atypiques, et de voir quel peut être leur avenir, lors de la journée « Trente ans de politiques d’information scientifique et technique : quatrième Journée nationale du réseau des Urfist, 1982-2012  2 », le 26 novembre 2012.

Michel Roland  3 souligna d’abord une des évolutions principales de ces trente dernières années : l’IST, à l’époque domaine très spécifique, irrigue maintenant l’ensemble des disciplines via le développement du numérique.

Glossaire de survie à l’IST

IST : information scientifique et technique

Voir la notice du Dictionnaire de l’Enssib : http://www.enssib.fr/le-dictionnaire/information-scientifique-et-technique

Urfist : unités régionales de formation à l’information scientifique et technique, créées en 1982

DIST : direction de l’information scientifique et technique

DBMIST : direction des bibliothèques, des musées et de l’information scientifique et technique, créée en 1982

Inist : Institut de l’information scientifique et technique, créé en 1988 (et aussi Cadist, Sunist, Formist…)

    Denis Varloot, ancien directeur de la DIST puis de la DBMIST, rappela en quelques grandes lignes ce qui avait présidé à la création des Urfist en 1982  4, dans une période où plusieurs rapports nationaux  5 soulignaient l’importance de la gestion et de la préservation de l’IST et où se développaient de nombreuses banques de données en ligne. L’IST restait alors difficilement accessible, la bibliothèque universitaire considérée comme « l’étranger dans la maison » de l’université : les enseignants recommandaient à leurs étudiants de potasser les polycopiés de cours plutôt que de perdre leur temps dans les bibliothèques. Sous l’inspiration des États-Unis, il s’agissait de remettre l’église au cœur du village, la BU au cœur de l’université. Les Urfist furent ainsi conçues comme des ponts entre les enseignants-chercheurs et les bibliothèques. Lydia Mérigot rappela le principe de constitution des équipes des Urfist  6 de l’époque : un conservateur et un universitaire, chargés de former, au niveau régional, à l’interrogation des bases en ligne. Des formations de formateurs permirent de les initier aux charmes du « ..ba  7 » (qui semble en avoir traumatisé quelques-uns).

    Remi Barré, professeur de politique scientifique au Cnam (Conservatoire national des arts et métiers) et ancien directeur de l’Observatoire des sciences et techniques, revint sur les grandes évolutions de l’IST et de ses acteurs. Avant les années 1980, le système de l’information scientifique reposait sur le modèle artisanal du papier et de l’édition par des sociétés savantes. Un modèle industriel le remplaça, gouverné par l’irruption des bases de données, des éditeurs commerciaux et par le rôle de la bibliométrie. Depuis 2010, avec l’émergence forte du libre accès et de la webométrie, la connaissance scientifique se discute à nouveau, via le web social, l’ouverture des données de la recherche et le travail collaboratif. Le web est devenu le lieu de travail des chercheurs, non plus seulement un espace de diffusion.

    Ghislaine Chartron, professeur au Cnam et directrice de l’INTD (Institut national des sciences et techniques de la documentation), rappela les défis d’aujourd’hui dans nos bibliothèques universitaires : concurrencer Google, accueillir les étudiants, proposer des nouveaux services à distance et valoriser les productions locales. Le cœur de nos métiers doit ainsi s’ancrer dans une stratégie autour des contenus. Carole Letrouit, directrice du SCD Paris 8 et vice-présidente de l’ADBU, revint sur la place de l’open access dans la publication scientifique. Les bibliothécaires ont acquis une certaine expertise en matière de publication scientifique et de signalement, et peuvent jouer un rôle essentiel dans l’édition scientifique et les humanités numériques, en aidant à la production de corpus numériques, à la mise en ligne de colloques ou de cours, à l’archivage de revues numériques. Pour elle, la bibliothèque permet de donner une visibilité à ces données mais ne doit pas se substituer aux éditeurs (et pourtant !). Cette porosité des frontières de nos métiers implique des évolutions dans les compétences des personnels, ce que traite l’ADBU à travers ses commissions sur l’évolution des métiers et sur la recherche  8.

    Michel Roland évoqua l’avenir des Urfist, la légèreté de leurs structures (le binôme conservateur-universitaire) leur donnant la liberté d’un électron libre et la possibilité d’inventer et d’innover. Mais le prix à payer est leur poids d’intervention restreint, dans une époque où la formation à l’IST a vu apparaître de nombreux autres acteurs. Leur public a changé, moins tourné vers les bibliothécaires. Mais ils doivent garder un esprit d’innovation, mener une veille sur les compétences qui émergent.

    Difficile, voire impossible semble-t-il, de trouver des structures similaires aux Urfist à l’étranger. Aussi l’après-midi fut-elle consacrée à une présentation de JISC  9 par Simon Hodson, program manager. Ce service de conseil, dont le rôle est de développer l’utilisation des technologies numériques de l’information auprès des universités du Royaume-Uni, travaille à l’ouverture des données de la recherche, considérées comme un bien public. Marc Dupuis, ravi de se trouver au pays de ses ancêtres, présenta ensuite SURF, programme de coopération autour de l’IST pour les universités des Pays-Bas. SURF offre une infrastructure technique d’interconnexion à l’internet (Amsix) et des services de fourniture de logiciels et de négociation de contrats avec les éditeurs.

    La dernière table ronde revint sur la question de la formation à l’IST et des mutations de celle-ci. Des échanges entre Olivier Ertzscheid, Odile Hologne, Jean-Émile Tosello-Bancal, Marie-Joëlle Ramage et Christine Berthaud, nous retiendrons l’évolution nécessaire des métiers, imposant de la créativité aux bibliothécaires pour aller vers les chercheurs et les étudiants. Olivier Ertzscheid rappela le glissement qui s’opère vers des technologies de l’attention, à destination d’une génération qui aura toujours connu le numérique, et qui aura l’habitude de publier et de partager en ligne depuis son plus jeune âge. Les échanges présentèrent un état de la formation des étudiants à l’université, état toujours contrasté  10  : la formation des étudiants cible particulièrement les doctorants, ou les primo-arrivants à travers le C2i et le recrutement de tuteurs étudiants avec le plan Licence. Un fossé subsiste toujours, avec des outils (comme les espaces numériques de travail) qui reproduisent le cloisonnement.

    Michel Marian a conclu cette riche journée en rappelant les travaux de la BSN  11, pour penser les accès des ressources numériques et de l’IST. En attendant une prise de position nationale sur la question de l’open access qui devrait venir… •

    1.  (retour)↑  2012 : 20 ans pour l’Enssib, 30 pour les Urfist et 40 ans pour la bibliothèque municipale de Lyon.
    2.  (retour)↑  Blog de l’évènement, avec présentation détaillée des intervenants et leurs communications : http://urfistreseau2012.wordpress.com
    3.  (retour)↑  Conservateur, coresponsable de l’Urfist de Nice-Paca-Corse et président de l’ARU – Association du réseau des Urfist.
    4.  (retour)↑  Voir la première présentation des Urfist et leur projet de l’époque : « Les Urfist », BBF, 1983, n° 3, p. 285-287. En ligne : http://bbf.enssib.fr/consulter/bbf-1983-03-0285-002
    5.  (retour)↑  Plans Calcul en 1966 et 1971 ; Rapport Nora-Minc, L’informatisation de la société, La Documentation française, 1978.
    6.  (retour)↑  Actuellement au nombre de sept (Bordeaux, Lyon, Nice, Paris, Rennes, Strasbourg, Toulouse). L’Urfist de Lille ferma dans le début des années 1990 ; celle de Cachan semble être restée en projet : voir « Discours de M. Denis Varloot », Bulletin d’informations de l’ABF, 1987, n° 136,
    7.  (retour)↑  Commande permettant de choisir la base à interroger sur le serveur Questel. L’interface de l’époque n’étant pas du tout visuelle comme maintenant, tout passait par ces lignes de codes.
    8.  (retour)↑  http://adbu.fr/activites-et-opinions
    9.  (retour)↑  JISC, qui était auparavant l’acronyme de Joint Information Systems Committee, n’en est plus un. Maintenant, c’est juste JISC !
    10.  (retour)↑  Pour plus de détails sur les échanges, consultez les notes prises lors de la journée par Cécile Arènes, sur son blog, Liber, libri, « 30 ans de politiques d’information scientifique (1982-2012) » : http://liber-libri.blogspot.fr/2012/12/30-ans-de-politiques-dinformation.html
    11.  (retour)↑  Bibliothèque scientifique numérique. Voir à ce sujet l’article, dans ce numéro, de Stéphanie Groudiev, « La Bibliothèque scientifique numérique : un cadre politique de coordination des actions en faveur de l’IST », p. 61-65, et Arabesques n° 68, octobre 2012. En ligne : http://www.abes.fr/Arabesques/Arabesques-n-68