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Vive le numérique !

Michel Fauchié

 Il a été demandé à chaque auteur de rassembler dans sa contribution l’ensemble des arguments à charge ou à décharge sur le sujet considéré. En l’occurrence, il convient de lire ce texte en regard de : « Tristesse du numérique », http://bbf.enssib.fr/consulter/bbf-2012-03-0029-004

La poule ou l’œuf ?

Rien ne va plus, tout se transforme. Les web, puisqu’ils sont désormais plusieurs, se numérotent de 0 à 4, voire s’élèvent à la « puissance  1 », quand ils ne sont pas « sémantiques ». Le web lui-même, qui a 23 ans seulement, semble déjà un vieillard, et le web 2.0, qui a 9 ans seulement, un adulte un peu dépassé par les événements. La technologie galope si vite que seuls les geeks  2, les fous d’informatique, arrivent à en suivre le cours. On dirait même qu’on ne court si vite que pour eux, les autres patientent avec des versions « obsolètes » de telle tablette, ou « non compatible » de tel logiciel. Opposés médiatiquement aux autres, les technophiles avancent à grandes traversées vers les Éden parfaits, monde où tout est connecté, où tout est numérique, où tout ce qui vaut EST numérique, ou va le devenir. Les autres, sans être vraiment stigmatisés dans le genre « lampe à huile », sont cependant clairement des « loosers » en puissance, des retardés, des revanchards ou des distraits.

Cauchemar permanent des attardés, l’internet mérite son nom de « Toile », par l’@raignée qui guette ses proies ; et cela même si l’araignée, elle, prend tout son temps pour capturer ses proies. Si elle le savait, elle en serait la première étonnée. En fait, rien ne se passe « comme ça » dans le monde réel, et, de toute façon, il n’est plus possible de distinguer, encore moins d’opposer, le monde dit réel et le monde dit virtuel, celui de la Toile, de Google, d’Amazon, de Facebook, des smartphones, et de tout ce genre de choses.

De technologies nous sommes entourés, cernés, et nous n’avons d’autre choix que de nous rendre. Elles irriguent nos vies, facilitent les transports, donnent accès aux biens, créent des liens de plus en plus étroits entre nous tous. Sans elles, plus rien ne fonctionnerait, ou alors très mal. Grâce à elles, bien des relations qui n’existaient pas, ou plus, dans l’ancien monde, ont retrouvé une nouvelle vigueur, enrichies même par le progrès technologique. Pourquoi faire peur au lieu de faire sens ? Pourquoi refuser les progrès, les « enhancements » comme disent les Anglo-Saxons, que ces technologies apportent à nos vies, à nos pensées, à notre être-au-monde ? Qu’est-ce qui justifierait une telle répulsion, sinon la « peur de perdre » ? Mais de perdre quoi, exactement, sinon des biens et des conduites que le numérique peut améliorer, amplifier – augmenter, comme la « réalité augmentée » ? Et en quoi ce risque est-il (serait-il) réel ? Ne sont-ce pas plutôt des fantasmes d’arrière-garde, qui ne résistent ni aux faits ni même à leur analyse, ou plutôt qui refusent de voir cette nouvelle réalité/virtualité permise par les outils numériques ?

Les peurs sont grandes, surtout, pour les bibliothécaires, préoccupés de leur avenir même. C’est paradoxal car, là où, il faut bien le reconnaître, des milliers d’emplois ont disparu ou sont encore menacés par les avancées du numérique, ceux des bibliothèques sont les moins sujets au péril, les moins délocalisables, les moins dispensables. Des métiers exercés par les bibliothécaires, une fois évacuée la couche dialectique et l’onanisme numérique encore fréquents, on peut dire que rien n’a changé. Au contraire, de nouveaux métiers, de nouvelles fonctions, de nouvelles compétences, se sont créés, ont été inventés, développés, grâce au numérique. Médiateurs  3, curateurs – même si le terme est abondamment discuté  4 –, référenceurs et « documenteurs » au service de la diffusion et du libre droit de chaque usager de service public, exercent dans des établissements bien matériels qui se doublent d’une maison numérique. Le lieu reste indispensable, et il s’enrichit d’un autre lieu, celui de la présence numérique de la bibliothèque sur le web, qui, à son tour, s’enrichit d’usagers qui n’auraient jamais fréquenté, sinon, la bibliothèque. Ainsi, et ce n’est qu’un exemple, beaucoup d’usagers du « Guichet du Savoir  5 », service spécifique de la bibliothèque municipale de Lyon, ne sont pas lyonnais, ne mettront jamais les pieds à la centrale de La Part-Dieu ou dans une des annexes d’arrondissement, mais diront pour autant le plus grand bien des services que propose cette bibliothèque. Ex nihilo, le numérique ne crée rien ; Mais…

« Don’t be evil » ou « Faites le bien » ?  6

Nos points de départ divergent-ils, entre l’internet et les bibliothèques ? Est-ce que l’internet, dès le départ, est un réseau sans centralité, sans règles, sans normes, sans prescripteur ? Est-ce que les bibliothèques, dès le départ, se pensent comme un lieu de référence auquel tout doit renvoyer, dont l’organisation est fortement réglementée, parfaitement normalisée dans ses procédures, et où les professionnels sont, à l’égard de leur usager, sinon en position de supériorité, du moins en position d’autorité ? Possible, mais est-ce important ? Est-ce que ces dichotomies, patentes au risque d’être caricaturales, et donc, en partie, fausses, empêchent vraiment la rencontre, la collusion, la collaboration, entre internet et les bibliothèques ? Au regard des valeurs portées par les bibliothèques : nenni  7. Peut-être même : au contraire. Dans une perspective de diffusion libre du savoir, sans doute, mais sans obligatoirement s’opposer. Après tout, les bibliothèques, qui sont essentiellement des services publics, se sont toujours placées, et se placent plus que jamais, par leurs chartes, leurs déontologies, leurs ambitions, du même côté que le « meilleur » d’internet : donner accès, sans considération de race, de religion, de statut social, etc., à tout ce qui ressemble de près ou de loin (un document, ou non) à du « savoir », érudit, ou de loisir.

D’un côté (les bibliothèques bien sûr), la prégnance du droit – dans l’accès et la mise à disposition – fonde la crédibilité et la pérennité. Les bibliothécaires sont certainement parmi les plus scrupuleux, quand il s’agit de respecter lois et règles dans un domaine, il est vrai, complexe, et où les enjeux, financièrement négligeables si on les compare à d’autres domaines industriels, sont plus médiatiques, plus exposés. De l’autre (le web), tout est montré comme mouvement, enrichissement, et la logique du « libre », vaguement anarchisante, ou se postulant telle, semble régner : « Il est interdit d’interdire. » Apparemment. Mais ce modèle « libéral » est-il pertinent ? Les contraintes, juridiques ou autres, ne sont-elles pas, si on sait les utiliser et non être utilisé par elles, des avantages, des possibilités nouvelles, inédites, de valorisation, celles que les bibliothèques savent depuis si longtemps mettre en œuvre ? Des démarches sûres savent créer sur l’internet des valeurs documentaires  8, qui pendant longtemps ont été ressenties comme contrecarrant l’avatar si physique encore des bibliothèques. Alors qu’elles ne font que le prolonger, l’amender, lui apporter de nouveaux débouchés et que, même si, de fait, elles remplacent parfois des prestations de l’ancien modèle, il n’y a pas lieu, forcément, de s’en plaindre. Les dernières statistiques disponibles concernant les bibliothèques de la ville de Paris montrent ainsi que, non seulement les services en ligne sont plébiscités par le public, mais encore qu’ils permettent d’augmenter l’activité « physique » des bibliothèques dans des proportions très importantes  9. Qui songerait à regretter que les prolongations de prêt ne se fassent plus par téléphone, ou, plus absurde encore, sur place, livre en mains ? L’agilité de l’internet dérangerait-elle s’il n’est pas intégré dans une démarche « vertueuse » ? C’est, au contraire, profiter de ses défauts comme d’autant de qualités, les faire servir pour améliorer les services, mais aussi les collections, et donc, in fine, les usages, tous les usages. Qui doit faire le bien ?

Apprendre du numérique mais comment ?

Certes, le numérique bouscule les mœurs passées, certaines formes d’immobilisme, d’immuable, d’éternel, auxquelles on associe souvent, trop souvent, nos bibliothèques, « nos » bibliothécaires. Notre image médiatique est, à cet égard, bien révélatrice. Telle journaliste du Monde 10 s’étonne de découvrir que le numérique a envahi certaines bibliothèques, que les usagers le savent et en usent « comme s’ils étaient chez eux ». Il est vrai que, avant le numérique, innover, expérimenter, ne se faisait ni sans pesanteur ni sans réticence. Le « poids » des collections physiques, celui des habitudes (les normes de catalogage, presque immuables depuis les années soixante), ne permettaient pas de mettre en œuvre avec souplesse, rapidité, de nouveaux projets, de nouvelles tentatives. Surtout, on n’avait pas le droit à l’échec. On ne pouvait pas juste « tenter ». Il fallait, toujours, réussir, quitte à s’obstiner dans des voies déraisonnables.

Alors, le numérique et ses potentialités, dont beaucoup se méfient quand il s’agit d’apprentissage, d’apprivoisement, d’appropriation, est désormais le moyen idéal (et non la fin) des laboratoires et des expérimentations  11. Cette voie, que semblent suivre à regret les bibliothèques, n’est-elle pas véritablement la seule possible ? Plutôt que, une nouvelle fois, d’essayer sous la contrainte, pour faire plaisir aux élus, aux geeks, aux journalistes, pourquoi ne pas s’approprier dans l’enthousiasme des formes absolument nouvelles d’expérience ? Si on la vit « bien », de façon volontariste, l’expérimentation dans le champ numérique devient un mode actif et réactif, qui ne couvre pas sélectivement le champ des droits, et qui va aller plus loin. Elle les met en perspective en intégrant l’évaluation, la médiation, et la relation partagée avec l’usager.

Toutes choses qui, certes, existaient dans le monde physique. Mais qu’on peut mettre en œuvre immédiatement, et, surtout, qu’on peut retirer, arrêter, presque immédiatement  12. Expérimenter signifie surtout l’engagement au risque, inévitable. Un mode sans échec, ou plutôt un mode où l’échec, de ce qu’il nous apprend, peut facilement se transformer en réussite : apprendre en faisant puis refaisant n’est-il pas la méthode la plus répandue… et la plus collaborative ?

Ce temps du numérique vs le temps de l’institution

Le temps du web, de l’internet, est immédiat et faussement éternel, ce qu’il contient, il peut ne plus l’héberger quelques secondes plus tard. Et, quelques secondes plus tard, ce qu’il contient peut avoir changé. Le temps de l’internet est un obstacle, si on le compare aux temps longs, voire infinis, de la bibliothèque. Le lieu de l’internet est accessible… de tout lieu. Est-ce, par conséquent, un lieu, puisque c’est tout à la fois là où nous sommes, et partout ailleurs ? Pour la bibliothèque, cet espace, ce cyberespace, est un vertige, qui bouscule ses codes.

Un seul exemple, bien connu. Aux premiers temps (enfin, aux premiers temps du catalogue), il y avait un lieu, la « salle des catalogues », où on venait le consulter, comme un oracle. Puis on put le consulter, informatiquement, de partout ou presque dans la bibliothèque. Puis on put le consulter, de partout ou presque, de chez soi. Aujourd’hui, le catalogue n’est même plus là, il est ailleurs, dans d’autres catalogues, dans d’autres outils (Google Scholar). Il est partout (sur son téléphone portable) et, partant, il n’est plus nulle part.

La vélocité numérique heurte de plein fouet la démarche construite patiemment dans les temples du savoir que sont les bibliothèques. Mais pourquoi faut-il un temple (d’autres parlent de « cathédrales ») pour accéder au savoir d’aujourd’hui, séculier par raison, laïque par devoir ? En question : moins la technologie que l’articulation entre ce temps et cet espace anciens et le temps et l’espace nouveaux du numérique. Désormais, le rythme n’est plus celui que le bibliothécaire imprime (ou pas) à ses collections comme à ses services. Le rythme est donné par l’évolution, par les déplacements des savoir-faire (plus que d’éventuels acquis de compétences) : il ne s’agit pas d’avoir de nouvelles expertises, il s’agit d’appliquer celles qu’on croyait désuètes à de nouvelles pratiques, à de nouveaux modes.

Comment en vivre ? Comment en parler, comment transmettre, expliciter, rendre visibles et compréhensibles par l’usager nos propres mutations, et celles des lieux que nous gérons ? Eh bien, comme cette « conversation » qu’on pratique au dehors  13, plus ou moins  14, sans doute pas assez encore, mais il y a du mieux, plus que du mieux. Et trouver les lieux – tiers, troisième  15 – qui vont rendre visibles les changements. Ce n’est pas une ironie ni un paradoxe, bien au contraire : ces lieux devront être plus beaux encore, plus confortables encore, plus accueillants encore, que ceux d’aujourd’hui, et ce sont ces lieux qui feront l’attrait, le caractère unique, de la bibliothèque, de son offre et de ses services.

D’autres modèles numériques nous questionnent

Si les bibliothèques s’interrogent sur la place qu’elles peuvent avoir face à une œuvre privée, de plus en plus envahissante, c’est bien parce que le temps de l’attention de chacun est compté, et qu’il est des temps et des espaces où la bibliothèque ne peut, quoi qu’elle fasse, lutter avec ces « partenaires » envahissants : ce n’est pas le lieu, ni le temps, d’un narcissisme numérique, ce n’est pas le lieu, ni le temps (quoique…) de l’échange sentimental, voire de certaines recherches peu convenables sinon illégales dont certaines études (évidemment sous le manteau) témoignent de ce que, peut-être, elles représentent près d’un tiers du trafic du web – un tiers ! (Freud l’aurait bien dit). Mais il faut, aussi, en explorant le web, et pour se convaincre de ne pas avoir peur, pour s’enthousiasmer au contraire, regarder certains croisements en hybridation qui nous sont plus familiers : Wikipedia  16, des musées, si innovants et créatifs soient-ils  17, et même des bibliothèques  18. D’autres, qui nous semblent entièrement nouveaux, entièrement d’ailleurs, « pas pour nous » en un mot, doivent au contraire nous interroger : comme ces FabLab  19, occupés à imprimer en 3D  20. Et pourtant, ils nous concernent, ils doivent nous inspirer, nous pousser, de mettre en œuvre des méthodes innovantes et créatives, de miser sans appréhension sur l’assemblage des talents, bref, sur les capacités démultipliées de chacun, quand elles sont au service de tous ? Il est vrai que, dans certaines bibliothèques, le « management » des personnes est encore un gros mot, et la gestion d’équipe est parfois une chimère – quand ce n’est pas un repoussoir… Pourtant, c’est ce que, en certitude, le numérique favorise, allant jusqu’à imaginer de nouvelles équipes éditoriales (mot choisi intentionnellement). Le pire, pour les méfiants, voire pour les hostiles, c’est que, souvent, cela réussit. Pas toujours ? Voir plus haut : il suffit de recommencer.

Le livre numérique en bibliothèque : une petite fable

Rachel a 20 ans. Elle ne se sépare jamais de son smartphone, fil essentiel de son existence sociale. Elle téléphone un peu, textoïse beaucoup, maile rarement et lit à l’occasion. Si les textes sont longs, l’ordinateur est sollicité (un netbook le plus souvent). Mais elle n’est jamais dépendante d’un stockage des contenus : elle consulte en ligne et uniquement en ligne, quel que soit le « lieu » de stockage.

La plateforme Bilinum [appelons-la comme cela], elle aime assez. Comme elle s’est identifiée une fois pour toutes, sa bibliothèque perso se charge au gré de ses envies… et des propositions. Non, elle n’achète pas de livres numériques : trop cher. Mais elle ne dit pas non si « on » lui propose ou suggère une lecture.

Avec son compte de base, elle peut voir les livres numériques libres de droits : domaine public, patrimoine des textes numérisés, livres et textes sous licences ouvertes. Déjà de quoi faire !

Elle est abonnée à une bibliothèque : en s’identifiant cette fois-ci avec son compte d’abonnée, elle a accès aux livres numériques qui ont fait l’objet d’un accord entre les éditeurs et sa bibliothèque. Elle ne sait pas bien comment on négocie ça, mais ça marche, puisqu’elle peut « emprunter » 3 livres par mois – 36 par an.

Mais Rachel a ses propres livres (numériques). Elle peut les apporter à Bilinum si elle en a le droit (elle se renseigne) pour les mettre en ligne ou plus simplement en parler sur ses réseaux. Elle a juste donné son accord pour faire ce partage. En fait, elle n’est pas assez fan de lecture pour en parler sans arrêt : « Pas comme Roxane, qui lit comme on dévore et en parle tout le temps et qui, elle, a branché son réseau social de lecture sur Bilinum : ses amis – lecteurs – en veulent toujours plus… »

« Sinon, c’est le blog Biliblog et sa page FB qui racontent, un peu décalé, ce qui arrive sur Bilinum : pas toujours folichon, pointu comme on dit. Ou alors ça va bien avec les exposés, l’actualité. Quand on en est – de Bilinum –, on est reconnu. “Tu es sur Bilinum ?” “Oui, ma prof m’a dit que… mais finalement pas mal.” “C’est gratuit, ça va partout : tu piques une tablette et tu te connectes, c’est bon. Après tu peux continuer sur un ordi, au lycée ou chez toi avec tes marques (j’ai mis des signets et des tags).”

Et, régulièrement, des promos : “Lisez en exclu.” Des fois c’est drôle, d’autres fois très inquiétant. Bon, on n’en fait pas des kilos, juste montrer qu’on n’est pas des ignares, qu’on sait que les livres c’est écrit par des gens qui ont vécu les histoires. Ou imaginé peut-être.

Vivement que Bilinum nous donne des vidéos pareil : des trucs rares ou précieux et même des musiques qu’on ne trouve plus.

Quand tu sais te débrouiller avec Bilinum, tu vas partout : tu peux parler avec l’auteur ou bien l’éditeur, il y a des rencontres dans des endroits assez sympa : tu vois tout le monde les yeux sur son écran pour lire le texte. Et puis tu profites de nouveaux documents : des vidéos sur l’auteur, des interviews ou des critiques et souvent des idées pour lire d’autres livres sur le sujet.

Bon, allez voir Charles : il a tout son temps maintenant et accro comme il dit à l’ordi, il a dû squatter chez vous, à Bilinum, non ? Note qu’il est plutôt bien, il nous laisse la paix, la pax comme il dit (il doit lire plein de trucs en latin, c’est pas possible). Et aussi notre prof Élisa : elle nous a monté un atelier autour de l’affaire Calas de Voltaire : le texte est de 1743, et ça se passe à Toulouse : en gros tu mets tes notes en ligne et ça fait un classique annoté… par nous ; tout le monde peut le voir. »

« Si je vais être écrivain plus tard ? Heu non merci mais je sais comment ça marche, quoique être publié sur Bilinum, c’est possible et ça vraiment, c’est très classe… »

« C’est quoi un livre numérique ? Je ne sais pas, il y a d’autres livres mais pas toujours facile de les emporter partout. Ils disent qu’on est des nomades de la lecture. Peut-être, en tout cas leurs auteurs hé bien comme ça ils voyagent, ils s’en vont des bibliothèques et des librairies, et ils sont avec nous. »

    Le livre numérique, voilà le hic

    Oui, mais vous semblez oublier que le e-book, le livre numérique, va nous faire disparaître. Plus personne ne consultera nos collections papier, et nous ne pourrons, ce e-book, ni le conserver, ni même le prêter ; quel éditeur, quel diffuseur, aurait intérêt à cela, qui peut capter directement le lecteur individuel ? Ou alors ce sera le modèle, financièrement ruineux, et fonctionnellement pas toujours pertinent, des bibliothèques universitaires. Mais celui-là ne tient que parce que les éditeurs, les diffuseurs, n’y ont pour seuls interlocuteurs que des institutions, et qu’à ce jeu, personne n’a intérêt à ce que l’autre perde.

    Pour la loi  21, pour qu’il soit considéré comme un « vrai » livre, ce livre-là doit être « homothétique ». En d’autres termes, c’est un livre – mais c’est un fichier, aussi. Où est la valeur ajoutée (hors les facilités d’accès et de stockage, il est vrai) ? Le travail de création est-il réduit par le numérique à une transcription ? Si c’est cela, non merci, disent des bibliothécaires. D’autant plus que, dans ce domaine, « on » ne veut pas de nous, en tout cas pas les éditeurs, voire pas les auteurs. De ce fait, les usages collectifs sont régulièrement malmenés  22, comme ils ne l’ont jamais été pour le livre papier, et le « domaine public » lui-même est menacé dans sa pérennité  23. Les éditeurs ont si peur que les protections prennent le pas sur l’accès, jusqu’à l’absurde, jusqu’à l’illégalité même  24.

    Mais il ne faut pas avoir peur, on le répète. Lire numérique, c’est avant tout… lire. Pour la bibliothèque, pour ses usagers, c’est, avant tout, s’assurer du support, que ce support soit une liseuse, une tablette, un smartphone, un ordinateur. Donc assumer le passage, le présenter, l’accompagner  25 au travers d’expérimentations. Quoi de plus exaltant que d’explorer, avec ses usagers, un nouveau monde, plein de dangers certes, mais aussi de promesses (comme tous les nouveaux mondes) ? Car lire numérique, c’est aussi appréhender les nouveaux livres créés par les permissions du numérique  26, qui offrent des plaisirs et des étonnements de lecture qu’on a, encore, jamais vus, et dont il serait dommage que les bibliothèques n’en « profitent » pas, et surtout en fassent profiter leurs utilisateurs : quels meilleurs guides dans des univers déroutants que des professionnels non de la lecture (même cette image-là est vieillie…) mais du livre ?

    D’autant plus que lire numérique, c’est aussi innover en « laboratoire », un lieu d’expérimentation ouvert par des gestes qui intègrent le livre numérique dans les mœurs  27. Quels meilleurs lieux pour cela que les bibliothèques ? Soyons même cyniques : existe-t-il, même, d’autres lieux que les bibliothèques pour ces expérimentations ? Les lieux du web, comme Amazon ou Google Print ? Peu vraisemblable. Les librairies, déjà suffisamment effrayées par ce « concurrent », plus redoutable encore pour elles que pour nous ? Douteux. Non, décidément, la bibliothèque, « tiers lieu », est aussi celui du « tiers livre » numérique, celui qui permet de lire autrement, de proposer une lecture largement enrichie  28 – certes, quand, et cela reste rare (mais il faut accompagner, favoriser, cette éclosion, comme de jeunes pousses trop fragiles pour être seulement livrées à elles-mêmes), il y a véritablement un avantage au lire numérique.

    « Faire numérique » avec le livre, est-ce, pour la bibliothèque, à l’âge de l’accès, un changement de paradigme, une révolution ? – pendant laquelle elle risque d’être sacrifiée, puisque, comme le disait Mao : « La révolution n’est pas un dîner de gala… La révolution, c’est un soulèvement, un acte de violence par lequel une classe en renverse une autre. » Oui peut-être, non sans doute. « Simplement », c’est « faire texte » avec sens et partage sur tous les supports. Ce que les bibliothèques non seulement ont toujours fait, mais encore font de plus en plus, stimulées par des pseudo-« concurrences » qui sont, souvent, de simples constructions médiatiques à courte vue, dont la fausse pertinence ne résiste pas à l’analyse – même si, hélas, elle nourrit la réflexion de bien des décideurs, élus ou présidents d’université. Favoriser l’accès, faciliter les modalités par un travail rigoureux, méthodique, organisé, normé, de référencement et de contextualisation : quel-le bibliothécaire ne s’y reconnaîtrait pas ?

    Sans conclure mais pour dire que…

    Le récit du numérique impose une certaine humilité et une modestie certaine. Les prévisionnistes se sont beaucoup trompés. De nombreuses annonces n’ont pas été suivies d’effets, de nombreuses prédictions ne se sont pas réalisées. Pire, ou mieux, c’est selon le point de vue (le nôtre se doit d’être optimiste), beaucoup d’effets n’ont été précédés d’aucune annonce, beaucoup de réalités (enfin, de virtualités essentiellement) ne sont issues d’aucune prédiction. Le numérique, sa croissance comme son extension, échappent encore à tout travail d’analyse commerciale, marketing, politique – on s’en félicite. La nécessité d’entendre les « experts » (disons nos experts cités ici et là) s’accompagne d’une réflexion rattachée au métier – à nos métiers  29. Avec lucidité mais sans humiliation : nous avons à apprendre d’« eux », ils ont à apprendre de nous, même s’ils n’en ont pas toujours conscience. Le web sémantique, avec (pour faire vite) ses fortes nécessités de formalisation des informations et des relations qu’il faut établir entre elles pour qu’il fonctionne, le prouve. D’ailleurs, nombre des experts, dans cette partie, viennent de « nos » métiers, de « chez nous ». Surtout, il faut continuer de développer, en bibliothèque, une praxis continue des outils et des contenus du numérique, pour que l’apprentissage numérique soit quotidien. Formation, encore et toujours. Initiale, continue, tout au long de la vie, formelle, informelle, magistrale – beaucoup moins – sur le tas, collaborative et participative. Mais formation. Et, justement, le numérique offre, aussi, les outils qui facilitent la conversation numérique qui doit accompagner la conversion numérique. C’est même ce qui en fait la force. Cette conversation (fils, gazouillis, réseaux) sert la médiation, l’alimente souvent. Et, au-delà même de l’apprentissage, au-delà même des « besoins métiers » comme l’on dit, ces propos apparemment décousus servent à « recoudre » le lien, social, culturel, professionnel. Sans diktat, mais sans crainte. De nos propres usages vernaculaires, nous tirerons ce qui fera sens dans les bibliothèques. De nos pratiques professionnelles, nous garderons encore le meilleur. D’une certaine manière, nous savons déjà ce que nous devons apprendre. Reste, pour l’avenir, le plaisir de le découvrir. •

    Avril 2012