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Réponse à Gilles Pierret

Laurent Marty

La parution dans le n° 2, 2011, du Bulletin des bibliothèques de France de l’article de Laurent Marty intitulé « La bibliothèque musicale peut-elle jouer sa partition à l’heure du MP3 ? » a suscité la réaction de Gilles Pierret, directeur de la Médiathèque musicale de Paris ; comme c’est l’usage, la rédaction du BBF a laissé à Laurent Marty le soin de répondre aux commentaires de Gilles Pierret.

La rédaction

Il est toujours intéressant, et parfois déconcertant, de découvrir les réactions qu’un texte fait naître. Même si, comme c’est ici le cas, il s’agit sans doute moins pour l’auteur de discuter les idées que j’esquisse – maladroitement peut-être – que de défendre une position de principe.

Je retire surtout de la lecture de l’article de Gilles Pierret l’impression que le propos de mon article – amorcer une réflexion sur la nature de la représentation d’un art (en l’espèce, la musique) dans une bibliothèque pour trouver des bases méthodologiques solides à l’action concrète des bibliothécaires – n’a pas vraiment été saisi. Et ce dès l’amorce de cette réponse, où M. Pierret m’attribue un « réquisitoire » qui n’était, sous ma plume, qu’un trait d’ironie – souvenir amusé des phrases aussi définitives que catastrophistes prononcées lors de ses interventions à l’Enssib par un certain… Gilles Pierret. D’autant que les arguments de l’auteur ne me semblent en rien antinomiques des idées que j’expose.

Le phonogramme, objet, non finalité, de la musique

Il convient, sans doute, de rapporter ici ce qui m’a donné l’idée de ce texte. Enseignant de piano durant de longues années dans l’école de musique d’une cité toulousaine, j’avais parmi mes élèves de nombreux enfants issus de l’immigration n’ayant guère d’accès à la culture en général et à la musique en particulier, qu’elle soit classique ou non d’ailleurs. Difficile, dans ces conditions, de leur faire comprendre les règles du langage musical et les subtilités de l’instrument. Et, surtout, de combattre les préjugés tenaces et bien connus : la musique classique, « c’est un truc de vieux », « c’est pas pour nous » ; autant de signes de rejet social d’une culture vécue comme élitiste, marquante socialement et refermée sur elle-même.

Je leur conseillais généralement de visiter l’annexe de la bibliothèque la plus proche, confiant dans sa mission de diffusion du savoir. Malheureusement, la nature même de la discothèque de prêt, par ailleurs correctement fournie, n’a fait que renforcer leurs préjugés. L’absence de médiation a renvoyé brutalement ces élèves à leur condition d’ignorance en les rendant incapables de s’approprier cet espace, trop éloigné de leurs représentations.

À partir de là, M. Pierret se méprend sur ma réflexion, et notamment sur la distance que je prends avec le phonogramme, objet et non finalité de la musique. Critique musical, très attaché à faire connaître et comprendre l’histoire de l’interprétation, et par ailleurs collectionneur patenté de tout ce qui ressemble de près ou de loin à un disque – des premiers 78 tours d’Émile Berliner au Blu-ray – je n’en suis pas moins conscient du caractère commercial et partiel de la discophilie, culture musicale de masse qui confine parfois au fétichisme, en perte de vitesse jusqu’à ne plus concerner, ce n’est pas moi qui l’écris, qu’un « public de niche ».

Le disque n’est pas la musique, et M. Pierret n’ignore d’ailleurs pas le peu d’intérêt que portent une majorité de musiciens professionnels au disque et à la culture discographique, au point même qu’un enseignement de musicologie comparée est fraîchement apparu, matière se proposant de faire découvrir à de jeunes instrumentistes les différentes écoles d’interprétation.

Aucun jugement de valeur ici, malgré ce que l’on me prête, mais un simple constat. Nous savons bien tous deux que le disque, produit industriel dès son origine, ne rend compte que d’une part minime de la production musicale. Combien de musiques actuelles n’existent pas en disque ? Une collection de disques n’est qu’un instantané partial de la production musicale ignorant, de plus, de nombreuses facettes de l’art musical en le réduisant à sa seule dimension auditive.

Il s’agissait, sans aucun doute, d’une erreur congénitale que de faire naître du seul disque les bibliothèques dites musicales. Menacés de devenir orphelins, certains bibliothécaires semblent pressés de vouloir se trouver un père de substitution, en numérisant ou acquérant des collections numériques. Ce qui conduit à reproduire le fractionnement des collections à travers des bornes spécialisées ou des ordinateurs dédiés, à l’encontre de l’expérience même du multimédia et des usages d’internet. Surtout, c’est toujours et encore lier son destin à l’industrie musicale et répéter inlassablement les mêmes erreurs.

Numériser des 78 tours, ressortir ses vinyles, c’est dresser un autel – certes numérique – aux ancêtres disparus : peut-être pas la meilleure façon d’envisager le futur, sans voir que le disque ne conditionne en rien notre existence, puisque la musique reste.

Enfin, on rappellera que le public des bibliothèques pratique près de trois fois plus la musique en amateur que la moyenne de la population française  1. On comprend alors quelle contradiction flagrante existe entre la conception de la musique par les bibliothèques, qui continue à passer presque uniquement par le disque et ses métamorphoses numériques, et la réalité des pratiques de ses usagers, ce que pointait Michel Sineux : « Cette “aventure” du disque dans les bibliothèques, comme seul support reconnu de la musique en lecture publique, constitue sans doute le point nodal d’un dérapage qui a fondé (et fonde encore largement) la situation de la musique dans les bibliothèques publiques en France, situation en contradiction flagrante, et incompréhensiblement pérenne, avec ce que dénoncent depuis près d’un quart de siècle maintenant les rapports périodiques sur l’évolution des pratiques culturelles des Français 2. »

Des bibliothèques sans collections, alors ? Pas seulement

Qu’on me permette de rectifier ici l’une des erreurs du texte de M. Pierret. Non, les bibliothécaires musicaux ne sont pas nécessairement « les plus exposés à la dématérialisation des supports » (encore qu’il y aurait à redire sur ce terme de dématérialisation, qui ne recouvre aucune réalité). Les bibliothèques universitaires ont depuis longtemps intégré des collections numériques, transformant leur site en véritable portail. Ainsi, dans le domaine de la recherche scientifique, les collections papier représentent souvent moins de 5 % des prêts. La charge de leur acquisition ne revient plus aux bibliothécaires, qui se concentrent de plus en plus sur les missions de médiation et d’enseignement, certaines universités ayant même intégré des charges de cours de recherche bibliothéconomique dans leurs cursus. Bien sûr, cela a imposé un changement complet dans les profils de poste, les compétences et les missions. Le personnel a bien compris que cette évolution était inévitable, et des formations sont régulièrement proposées. De même, le modèle émergeant des learning centers conduit à repenser l’architecture et l’organisation de l’espace physique. Évolution naturelle, nulle part vécue comme un bouleversement.

Par ailleurs, pour contrer le pouvoir exorbitant et économiquement paralysant des éditeurs, les universités promeuvent fortement leurs archives ouvertes, qui remplissent également la mission de mise en valeur de la recherche des établissements. Sur ce modèle, j’avais étudié, dans mon mémoire de fin d’études, la mise en place d’un portail de ressources musicales libres de droits dans la région Midi-Pyrénées  3. J’avais été étonné de l’accueil favorable, et parfois même enthousiaste, que les professionnels de la musique avaient réservé à cette idée. Un projet qui, malheureusement, n’a pu aboutir, mais que je ne désespère pas de voir se concrétiser un jour.

Tout le propos de mon article était de sortir les bibliothèques musicales de ce qui me paraît être une voie peu fertile, à savoir un rapport à la musique qui passe presque exclusivement par des objets de consommation liés à la musique mais non par la musique elle-même, et rappeler qu’il existe des outils intellectuels de compréhension du phénomène artistique et de ses rapports à la société et à l’espace qui seuls peuvent fonder une vision à long terme.

Car la vraie question n’est pas de savoir quelle est la place de la musique en bibliothèque, mais bien plutôt de savoir quelle est la place de la bibliothèque dans le processus musical. Et, plus largement, de savoir quelle relation peut faire naître une bibliothèque entre public et art, comment la bibliothèque peut faciliter une appropriation de l’art, qui passe par l’espace public, pour reprendre la terminologie d’Hannah Arendt. Ce qui implique de se détacher de la confusion qui me semble se répandre entre objet artistique et objet de consommation ou de divertissement, confusion que la profusion numérique paraît encourager, si l’on se contente de subir et non de créer.

La notion de représentation d’un art

J’ai bien conscience de l’imperfection de mon article et j’aurais été très heureux de voir un débat s’engager sur cette question cruciale et que je crois féconde. Je ne prétends nullement que ces idées soient neuves, mais je pense nécessaire de les poser, de les discuter, de leur trouver une résonance dans les pratiques, et non d’opposer de façon aussi brutale le terrain de la théorie à celui des pratiques professionnelles, en gauchissant ainsi mes arguments.

Réfléchir à la notion de représentation d’un art, aux modalités de sa mise en espace en bibliothèque et à leur influence sur le public, c’est se souvenir, pour citer Arnold Schönberg, que « la forme dans les arts, et particulièrement en musique, a pour objet essentiel l’intelligibilité 4 ».

Néanmoins, la réponse de M. Pierret prouve, me semble-t-il, qu’il n’est sans doute pas inutile de poursuivre une réelle réflexion sur les représentations du savoir et de l’art en bibliothèque et les champs d’interaction entre bibliothèques et public. Le sujet est riche, et manifestement sensible, puisqu’il semble être vécu comme une remise en cause des pratiques professionnelles, avec, en son centre, la question de la formation professionnelle – qui implique également l’acquisition des outils intellectuels nécessaires à la juste appréhension des changements en cours. •

Mai 2011