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Les pratiques culturelles des étudiants de l'université Bordeaux 3

Myriam Ville

L’enquête

L’université Michel de Montaigne Bordeaux 3, spécialisée en lettres et sciences humaines, compte environ 15 000 étudiants et 650 enseignants-chercheurs. L’enquête réalisée par le service commun de la documentation (SCD) a combiné les méthodologies qualitatives et quantitatives, mêlant entretiens et questionnaires en ligne. La phase de terrain s’est déroulée entre septembre et novembre 2008 avec l’obtention de 1 338 réponses au questionnaire en ligne (environ 9 % des étudiants) et de 21 entretiens qualitatifs auprès d’habitués. Parmi les réponses significatives à l’enquête, on peut relever que 60,8 % des étudiants interrogés lisent des ouvrages en langue étrangère, 29,6 % s’installent presque toujours au même endroit dans la bibliothèque et 78,6 % préfèrent travailler seuls.

Entre septembre et décembre 2008, le SCD de l’université Bordeaux 3 s’est attaché à observer les usages des étudiants en matière de fréquentation des bibliothèques  1.

L’enquête avait pour ambition d’apporter une meilleure connaissance des pratiques en vigueur dans le réseau des bibliothèques de l’université, à travers un « état des lieux » des usages, des besoins et des attentes. Mais au-delà de cet objectif, mener une enquête, interroger les étudiants, constitue une opportunité inespérée pour mieux cerner ses publics dans les différents aspects qui composent leurs pratiques sociales et culturelles. Ainsi, au-delà des pratiques en bibliothèque, l’enquête s’est attachée à caractériser les usages hors bibliothèque, à dessiner un profil de ces étudiants dans l’université et dans leur vie de tous les jours. Pour ces raisons, l’enquête réalisée en 2008 s’est voulue plus large qu’une simple étude de satisfaction, allant jusqu’à l’examen des pratiques culturelles des étudiants les plus étroitement liées avec leur fréquentation des bibliothèques de l’université Bordeaux 3 (voir figure).

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Fréquentation des bibliothèques universitaires

Les étudiants en bibliothèque : éclairage sur une pratique culturelle singulière

La bibliothèque universitaire est un lieu fortement marqué par sa fonctionnalité première : offrir aux étudiants un cadre et des outils pour la réalisation de leurs travaux de recherche et la réussite de leurs études. Pour certains, elle est même un espace privilégié pour « se couper du monde », s’éloigner des distractions pour se consacrer de manière presque ascétique à son travail universitaire.

« Il y a une ambiance qu’on ne peut pas retrouver ailleurs, quelque chose qui fait qu’on s’installe et qu’on est limite obligé de se plonger dans la lecture, on est vraiment déconnecté, on est dans la bibliothèque avec son bouquin, ou son stylo, son papier, mais il y a quelque chose qu’on ne peut pas retrouver dans un autre lieu public, ou même privé, chez soi. C’est le lieu pour l’activité quoi. »

« Parce que c’est vrai que chez moi il y a toujours le voisin, la voisine, le téléphone, enfin on n’est pas coupé du monde en fait, c’est tout bête, il y a la télé, la radio, internet, à tout moment on peut dévier, se divertir. »

Les entretiens mettent ainsi en évidence une distinction très forte chez les étudiants entre bibliothèque de loisir et bibliothèque universitaire. La possibilité d’emprunter des ouvrages littéraires pour une lecture de plaisir ne semble pas venir à l’esprit des étudiants : les bibliothèques du campus sont perçues comme des espaces dédiés au travail.

« Je ne vais pas venir à la BU en me disant “tiens, je vais emprunter un roman” ».

Cette image de la bibliothèque est cependant fortement démentie par la pluralité d’usages qui caractérise la bibliothèque universitaire. Si de nombreux usages sont attachés à l’exercice du « métier d’étudiant 2 », d’autres relèvent davantage de pratiques de loisir. Ainsi, plus d’un étudiant sur cinq vient pour y lire la presse ou des revues, et 23,8 % pour s’y connecter à internet. Enfin, un étudiant sur cinq s’y rend afin de retrouver des personnes de son entourage, et près de 10 % déclarent même s’y rendre afin de faire de nouvelles rencontres…

« Mais à un moment donné j’y suis allé plutôt par plaisir, plus comme un lieu de détente que de travail. C’est vrai que quand on déambule dans l’université, on se dit tiens on va voir s’il y a du monde, on monte au 1er étage de la BU voir s’il y a du monde. »

La fréquentation des bibliothèques universitaires est l’occasion de se livrer à une multitude d’activités n’ayant pas nécessairement de lien avec les études : se documenter sur un auteur avant d’assister à une de ses conférences, se documenter sur sa culture d’origine, consulter des ouvrages en vue d’un prochain voyage, etc.

« Ça m’est arrivé aussi – je suis Basque – de m’intéresser par exemple au Moyen Âge du Pays basque, et donc là je ne travaille pas dessus dans le cursus, c’est du loisir mais ça reste de la curiosité intellectuelle, c’est pas de la détente. »

Il ne faut donc pas s’y tromper : si les étudiants insistent sur la fonctionnalité du lieu, ils utilisent la bibliothèque universitaire comme un espace de rencontre, d’échange et de découverte. Pratiques studieuses et moments de détente sont intimement mêlés.

« Quand on doit s’enquiller toute une journée de travail, autant aller à la bibliothèque histoire de voir des gens et de faire une pause, parce que chez nous on ne voit personne, on travaille on travaille, et en fin de compte on ne travaille pas mieux puisqu’on est crevé, on se tue à la tâche. »

Les étudiants pratiquent le « butinage » dans les bibliothèques, dans le cadre de recherches documentaires en lien avec leurs cursus ou, au contraire, dans une optique de découverte qui s’inscrit en rupture avec le temps universitaire. Ainsi, près de sept étudiants sur dix choisissent les ouvrages directement dans les rayons de la bibliothèque.

« J’aime bien parce que parfois je tombe sur un bouquin qui n’a aucun rapport avec la recherche, mais qui peut me plaire et tout, enfin il m’arrive de prendre un bouquin qui n’a aucun rapport avec ni ma spécialité ni rien du tout et puis je le feuillette. Ça me permet de sortir du cadre. »

La perception et l’usage des bibliothèques varient en fonction du cursus de l’étudiant. Pour les étudiants de premier cycle, trouver des espaces de travail en groupe est primordial. Les doctorants vont quant à eux privilégier un usage tourné vers la recherche (travail solitaire, au calme). Enfin, la bibliothèque fait figure d’espace social déterminant pour les étudiants préparant les concours.

Interrogés sur leur idée d’une « bibliothèque idéale », les étudiants esquissent une image élaborée d’une bibliothèque dans laquelle ils auraient envie de venir travailler et séjourner pendant plusieurs heures, qui serait à la fois un lieu de travail et un lieu de vie.

« On travaille quand même mieux dans une bibliothèque vivante, agréable, que dans une autre où ce serait froid, un peu impersonnel. »

L’attachement au cadre, au décor et à l’ambiance souligne la dimension symbolique qui investit la bibliothèque pour ces étudiants de lettres et sciences humaines.

« La bibliothèque est plutôt super-jolie, elle est toute en bois, donc vraiment un sentiment de bien-être et d’être content d’être arrivé là, d’entrer dans cette bibliothèque-là symbolisait vraiment l’aboutissement de tout mon cursus de lycéen […] le passage de la porte matérialisait vraiment le passage dans l’université. »

Ainsi, les étudiants préconisent-ils de nouvelles activités pour les bibliothèques de l’université, qui ne sont pas sans rappeler les évolutions récentes des bibliothèques de lecture publique : organiser des expositions afin de mettre en valeur les fonds, améliorer le confort des lieux dans une perspective plutôt oisive (ajouter des fauteuils, mettre à disposition un coin snack pour y faire des « pauses »).

« Ils ont de très beaux livres et ça serait intéressant qu’ils fassent des expositions, qu’ils amènent les étudiants à s’intéresser au livre et pas en tant qu’objet de travail, mais en tant que livre lui-même, pour ce qu’il est, un objet beau, bien fait… »

La bibliothèque universitaire s’inscrit ainsi dans une dualité, entre lieu dédié au travail universitaire, nécessairement calme et studieux, et espace de rencontre et d’échange, invitant à la discussion. L’écart observé entre les représentations de la bibliothèque universitaire et les usages en vigueur se reflète dans la description que font les étudiants de la bibliothèque idéale, qui dépeint avant tout un lieu mieux adapté à leurs pratiques.

« Je la verrai bien plus comme un café littéraire que comme une bibliothèque, dans le sens où je verrai plus un espace consacré dans la bibliothèque, où on puisse aller prendre un thé, un café […] quand tu en as un peu marre de travailler ben tu te lèves, tu prends tes affaires ou tu laisses tes affaires par là, parce que dans le monde idéal de la bibliothèque idéale on peut laisser les affaires, et tu peux aller boire un café, un thé, une bière, avec des fauteuils […], discuter sans trop embêter les gens autour, voilà, y aller et se poser un quart d’heure. »

Un appétit culturel marqué

L’enquête réalisée en 2008 ne prétend pas offrir un panorama complet de la consommation culturelle des étudiants : seules les pratiques en lien direct avec les services offerts par les bibliothèques de l’université ont été examinées. Ainsi, le dépouillement des questionnaires comme les comptes rendus d’entretiens permettent d’obtenir une idée assez précise du taux d’équipement des étudiants en informatique, ainsi que de leurs pratiques d’acquisition d’ouvrages littéraires et scientifiques.

L’analyse des résultats dessine le profil d’étudiants férus de nouvelles technologies, très largement équipés, qui se tournent naturellement vers l’outil informatique pour obtenir des informations. Ainsi, 73,8 % des étudiants ont recours au site internet de l’université pour se renseigner sur les services offerts par les bibliothèques. Près des trois quarts des étudiants interrogés possèdent un ordinateur portable, et plus de huit étudiants sur dix disposent d’un accès internet à domicile.

Les étudiants de l’université Bordeaux 3 sont également de gros consommateurs de livres : 92,5 % d’entre eux déclarent acheter des livres pour leurs études. L’achat d’ouvrages universitaires est perçu comme un investissement : les étudiants achèteront en priorité les ouvrages jugés « indispensables » à la poursuite du cursus.

« J’achète vraiment des livres essentiels, des livres sur lesquels je vais devoir travailler sur l’ensemble du bouquin, voir vraiment tous les points. Mais sur des livres où je vais devoir utiliser un seul chapitre, c’est vrai que je préfère les emprunter à la bibliothèque plutôt que de les acheter, juste pour des raisons purement financières. Même si au final j’aimerais bien les avoir dans ma bibliothèque. »

Plus un étudiant progresse dans le cursus universitaire, plus il sera amené à acheter des ouvrages, et ce en dépit d’une augmentation significative du nombre d’emprunts en bibliothèque. La première année d’étude fait cependant figure d’exception : le fait d’entamer une nouvelle étape dans le parcours d’études, couplé à une méconnaissance des ressources des bibliothèques, a pour effet de démultiplier les achats des étudiants durant les premiers mois.

« On s’organise, ce qui est indispensable on l’achète, tout ce qui est ouvrage général, parce que ça peut servir pour l’année en question mais pour les autres années aussi, pour tout le cursus. »

Au-delà même de l’accès au contenu, c’est la possession de l’ouvrage qui est importante. Acheter un livre permet en effet de l’avoir « sous la main » en permanence, de se l’approprier, de l’annoter, de le corner.

« Je préfère le payer, l’avoir indéfiniment, le travailler où je veux, quand je veux, surligner aussi, ne serait-ce que ça. »

Mais cette dimension « pragmatique » ne doit pas occulter une motivation d’ordre plus symbolique : plus de sept étudiants sur dix achètent des ouvrages pour se constituer une bibliothèque personnelle. Posséder un grand nombre de livres est ainsi un moyen de donner à voir l’intérêt que l’on porte à la culture, de coller aux représentations qui s’attachent aux étudiants « littéraires ».

« Ça me fait plaisir parce que je vois ma bibliothèque qui s’agrandit. »

« Chacun dans son budget a des priorités et des choses qu’il se permet, bon ben moi ça va être les CD et les bouquins. Même si c’est un bouquin que je lirai peut-être qu’une fois, j’aime bien l’acheter et me le garder, et après me constituer ma bibliothèque. Et là j’aime bien l’idée en tant que littéraire, au bout de six ans de fac, d’avoir une bonne grosse bibliothèque, qui commence à prendre de la place dans mes petits apparts. »

L’analyse des données récoltées au cours de l’enquête dévoile les spécificités des étudiants de l’université Bordeaux 3 en matière de pratiques culturelles, et offre ainsi les clés pour mieux cerner leurs besoins et leurs attentes. Comment les étudiants utilisent-ils les équipements ? Quelle connaissance ont-ils des ressources de la bibliothèque ? La réponse à ces questions passe nécessairement par l’esquisse d’un « portrait de l’usager », qui ne saurait se fier aux seules impressions laissées par les interactions en « service public ». Mieux connaître les pratiques de ses usagers, mieux comprendre l’usage qui est fait des ressources et des espaces s’avère une fin en soi pour une bibliothèque universitaire. À l’heure où les enquêtes de public se multiplient, illustrant l’intérêt croissant que les bibliothèques témoignent envers leurs publics, il est important de penser l’usager dans la richesse et la diversité de ses pratiques. Ce n’est qu’en adoptant un point de vue distancié qu’il nous sera donné d’apprendre ce que font réellement les étudiants dans la bibliothèque universitaire.

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© Université Michel de Montaigne Bordeaux 3

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Détail de la façade de la bibliothèque de lettres et sciences humaines. © Université Michel de Montaigne Bordeaux 3

Septembre 2010