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Storytelling

Thierry Ermakoff

Dans son compte-rendu de la journée d’étude de l’ADBGV (Association des directeurs des bibliothèques municipales et intercommunales des grandes villes de France) 2009, Thierry Ermakoff, de l’Enssib, avait pris ses distances avec la présentation d’Eppo van Nispen Tot Sevenaer, directeur de la bibliothèque municipale de Delft aux Pays-Bas. José Cucurullo, directeur de la médiathèque de Cannes, a souhaité manifester au contraire son soutien non tant à la présentation qu’au « modèle hollandais » en matière de bibliothèque publique, qu’il en profite pour interroger. Le BBF est heureux d’accueillir dans ses colonnes cette réplique, ainsi que, en toute justice, la réponse de Thierry Ermakoff.

La rédaction

 

Nous sommes finalement bien peu de choses. À peine le compte rendu des journées de l’ADBGV rédigé pour le Bulletin des bibliothèques de France était-il sec que s’ouvrait le débat. Je remercie donc mon contradicteur avec qui, je dois l’avouer, je ne suis pas en désaccord sur tout. Mais un peu quand même.

Sans faire (trop) largement appel aux pères fondateurs et aux mères bienfaitrices, il n’est pas inutile de rappeler les propos d’Eugène Morel et, bien plus près de nous, ceux du Conseil supérieur des bibliothèques, rapportés entre autres par Michel Melot puis par Dominique Arot, ceux de Thierry Giappiconi sur l’utilité du marketing et le recours à la légitimité techniciste ; sans oublier Claudine Lieber et son retour des États-Unis, Anne-Marie Bertrand et Martine Poulain pour le rapport des bibliothécaires aux élus et plus généralement au politique, ainsi que les nombreux rapports de l’Inspection générale des bibliothèques, dont celui de Georges Perrin sur les heures d’ouverture  1, ainsi que les nombreux travaux d’étudiants de l’Enssib. Bref, la littérature professionnelle ne manque pas.

Nous le savons : les bibliothèques ne sont pas assez ouvertes au public, et elles le sont mal. Au moins n’est-il plus interdit, comme à l’époque du premier congrès de banalyse, dont nul n’ignore qu’il s’est tenu au Viaduc des Fades le 1er juin 1982, de parler en public (voir la journée de l’ADBGV de 2008)  2 de l’ouverture des bibliothèques le dimanche.

Certes, elles survalorisent les fonds de documents écrits, sagement rangés sur des rayonnages inaccessibles, avec une cote à six et parfois neuf chiffres que personne ne retient ni ne comprend ; certes, les catalogues, les Opacs le sont encore (opaques) ; certes, le jargon, le bibliothécais  3, se pratique encore pas mal ; l’accueil est encore trop tatillon, parfois presque policier (nous avons expérimenté), les locaux inadaptés, certains vieillis, peu modulables. L’absence de prise en compte des familles, des personnes à mobilité réduite (qui comportent des handicapés mais aussi des pères et mères avec poussettes) renvoie l’image d’une bibliothèque prise dans son essence, comme d’un lieu replié, refermé. Mais, si tout ceci a été expliqué, argumenté, des progrès ont été accomplis, de nouveaux supports sont apparus, depuis longtemps, des architectures, grâce aux programmes de la Direction du livre, ont émergé, qui ont modifié l’image. Les liens avec le politique, depuis les décentralisations, se sont largement clarifiés, apaisés, professionnalisés ; de nouveaux espaces se sont ouverts : on est accueilli, par exemple, par un « café des lettres » à la médiathèque centrale d’agglomération de Montpellier.

Pour autant, la profession, pour le moins ses cadres, ne parle encore qu’à elle-même. Le recrutement est outrageusement monocolore : lettres, sciences politiques, beau cursus universitaire, avec par ci, par là, grâce à la suppression de la limite d’âge au concours, quelques sortes d’électrons libres, chômeurs reconvertis, intermittents de la recherche – mais pas encore de précaires. Il y a encore du chemin à parcourir pour accueillir au sein de notre métier, par des protocoles judicieux, les populations que nous ne représentons pas, et peut-être ainsi cesserons-nous « les violences faites aux bibliothèques », pour reprendre la belle expression de Denis Mercklen. Et il y aurait aussi à comparer réellement l’activité des bibliothèques des pays circonvoisins, pour que, selon la formule, l’arbre ne cache pas l’absence de forêt : quels services, quel réel impact… pour qu’enfin cessent nos larmes.

Ce qui heurte dans la présentation d’Eppo van Nispen Tot Sevenaer, c’est cette façon de raconter une histoire, de construire une histoire. « Il n’y a rien de plus beau qu’une belle histoire », dit-il. Dans Storytelling : la machine à fabriquer des histoires et à formater les esprits (La Découverte, 2007), Christian Salmon démonte le processus à l’œuvre aux États-Unis, et en France, pour la sphère politique et économique. Voici ce qu’il en écrit : « Des grands mythes du passé au roman moderne, la fonction des récits a toujours été d’explorer les conditions d’une expérience possible […], d’inventer, comme le disait Deleuze, “un peuple qui manque”. Les nouveaux récits que nous propose le storytelling, à l’évidence, n’explorent pas les conditions d’une expérience possible, mais les modalités de son assujettissement. Les stories innombrables […] visent à prendre le contrôle de pratiques et à s’approprier savoirs et désirs des individus. » Et tout ceci ne va pas sans mise en scène : depuis l’appel supposé de sa femme sur son portable au cours de la présentation (pour montrer combien on est dé­contracté), jusqu’à l’art de faire se lever, et quasiment danser, une assistance assez médusée, de stigmatiser la présentation statique derrière l’ordinateur portable de ses prédécesseurs, etc. Et tout ceci ne va pas sans le vocabulaire et la langue, la novlangue fournie en kit : « La vie, c’est surtout du plaisir » ; « Les enfants sont devant un monde de technique » ; « Emparez-vous du futur, ou le futur s’emparera de vous » ; « Il faut se connecter ».

Tout ceci est bien sûr exposé avec une certaine gourmandise – qui ne laisse pas de place à la discussion. « Les pères fondateurs de la démocratie américaine, rappelle Christian Salmon, redoutaient les méfaits des discours habiles parce qu’ils font preuve de démagogie [et] empêchent la délibération. » L’exemple de la place de la collection est assez éloquent : « La plus grande collection des bibliothèques, c’est le public » s’écrie Eppo van Nispen. Et cela, on peut l’entendre de deux façons : la collection doit passer maintenant derrière la préoccupation du public, ou bien il s’agit d’une phrase un peu démagogique, comme si on pouvait comparer le public et la collection. S’agissant de l’offre et de la demande, puisque c’est de cela qu’il s’agit, nous préférons, et de loin, la position, les arguments de Claude Poissenot : nous ne sommes pas toujours d’accord avec lui, mais ses arguments ne sont pas, comme l’éléphant, irréfutables.

Terminons sur deux notes douces et mélodieuses : d’abord, José Cucurullo a bien visité une belle bibliothèque, attractive et fréquentée, pourvue de nombreux documents. Mais pourquoi s’obstiner à nous en cacher l’existence ? Et enfin, de belles nouvelles nous parviennent de Grande-Bretagne. Lorsque, avec le déclin de la fréquentation, et malgré le rapport de Tim Coates  4, certaines tentatives de diversification de l’offre ont eu lieu, ce fut le modèle des Idea Stores  5, autre avatar du vrai chic moderne. Or les Idea Stores, passé l’effet de nouveauté, voient leur public s’éroder, au motif qu’il n’y a pas assez de documents visibles, présentés. D’où le retour du document écrit en bonne place. Et le sourire narquois de Tim Coates.