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Le bibliothécais sans peine

Petit manuel de conversation courante à l’usage des visiteurs pressés

Noëlle Balley

Vous avez décidé de vous rendre à la bibliothèque. Armé de votre petite liste d’ouvrages à emprunter (pardon : de votre liste de références), vous vous apprêtez à visiter ce pays si proche et pourtant méconnu. Et vous vous en rendrez vite compte : ces gens-là ne parlent pas tout à fait comme vous. Le présent manuel propose une méthode simple qui vous permettra de maîtriser, en quelques leçons, l’essentiel du vocabulaire, et de vous débrouiller dans les situations les plus courantes.

Quelques mots à connaître

Ce qu’on trouve dans une bibliothèque : les collections

Un livre : une monographie

Une revue : un périodique (plus chic : une ressource continue)

Un classeur : une publication à feuillets mobiles (plus chic : une ressource intégratrice)

Une feuille : un support papier

Une image :une image fixe

Une gravure : une estampe

Un disque : un document sonore

Une partition : une musique imprimée

Un film : une image animée [au singulier]

Un dictionnaire : un ouvrage de référence

Un livre d’histoires : une fiction

Un livre sérieux : un documentaire

Un livre + un cédérom : un document multimédia

Le cédérom qui va avec le livre : le matériel d’accompagnement

Le code qui sert pour le rangement : la classification [à ne pas confondre avec l’indexation, même quand c’est la même chose]

Un texte tapé à la machine : un tapuscrit

Une copie : un document de substitution

Un microfilm : un support de substitution

Une vieillerie quelconque : un document patrimonial

Un livre très gros, très lourd : un in-folio maximo

N’importe quoi relié ensemble : un recueil factice

Un cadeau de retraite : un mélanges [au pluriel]

Un livre volé : un manquant (plus chic : un disparu sans fantôme)

Qui y vient : les publics

Un lecteur : un usager [attention à l’orthographe]

Les enfants : le public jeunesse [quand la bibliothèque est ouverte]. Les scolaires [quand la bibliothèque a l’air fermée]

Les adolescents : les publics difficiles

Quelqu’un qui ne vient jamais : un non-fréquentant

Quelqu’un qui voudrait bien pouvoir venir : un public empêché

Quelqu’un qui va aussi dans d’autres bibliothèques : un multifréquentant

Ce qu’on y fait et où on le fait : les pratiques et les espaces

Les renseignements : la banque d’accueil

Le bibliothécaire à la banque d’accueil : le président de salle

Ce qu’il fait : le service public

L’endroit où on fait la queue : la banque de prêt

Le catalogue : l’Opac [comme son nom l’indique, l’Opac est la version claire du catalogue, celle que vous pouvez comprendre tout seul. Sinon, on dit : le module catalogue du SIGB. Totalement inaccessible aux non-initiés]

Le coin journaux : l’espace d’actualités

La bibliothèque des enfants : la section jeunesse

La discothèque : l’espace musique

La salle de lecture : la bibliothèque d’étude et de recherche

La réserve : le fonds patrimonial

Les documents sur la région : le fonds local

Les expositions : la valorisation

Les conférences : les animations

Un fauteuil : une chauffeuse

La cafétéria : l’espace de convivialité

Mais que font-ils quand vous n’êtes pas là ? Le traitement documentaire

Choisir des livres : la sélection documentaire

Acheter des livres : les acquisitions [les acquis’ pour les intimes, se passent au département des entrées où travaillent les acquéreurs]

Pointer : bulletiner

Étiqueter : ronder

Plastifier : filmoluxer

Poser un code-barres : exemplariser

Décrire les livres : cataloguer [les catalogueurs produisent des notices catalographiques (sur écran) ou des pavés ISBD (sur carton)]

Trier : désherber

Quelques exemples de bibliothèques

Beaubourg : la BPI

La TGB : la BnF

Une bibliothèque universitaire : un SCD

Une bibliothèque qui prête des disques : une discothèque [il est rare qu’on puisse y danser]

Une bibliothèque qui a autre chose que des livres : une médiathèque [attention, piège ! Une médiathèque peut aussi offrir des documents multimédias, mais on ne dit pas une multimédiathèque. Et une bibliothèque qui est une médiathèque peut s’appeler quand même bibliothèque. Il peut même être considéré comme ringard de la traiter de médiathèque. Soyez prudent]

Les autres bibliothèques de la ville : le réseau

La plus grosse bibliothèque : la centrale

Les bibliothèques des quartiers : les annexes

La petite bibliothèque en construction dans votre village : la ruche

Le thème. Niveau débutant

Traduire en bibliothécais les phrases suivantes :

Je voudrais lire du Dickens en anglais. Pas David Copperfield, je le connais déjà.
Mots des auteurs : commence par : Dickens ET langue = anglais SAUF mots du titre : contient : Copperfield

Je cherche la Symphonie des adieux.
Haydn, Joseph (1732-1809)
[Symphonies. N ° 45. Hob I 45. Fa dièse mineur]

Je dois faire un exposé sur l’humanisme florentin du XVe siècle.
Humanisme – Italie – Florence (Italie) – 15e siècle

Je vous ai emprunté ce DVD, mais je n’ai pas pu le lire.
J’ai accès au support, mais pas au contenu.

Oui, je rends mes livres en retard, mais c’est parce que j’étais à l’hôpital.
Le blocage de ma carte est dû à un passage involontaire dans la catégorie des publics empêchés.

Je cherche une version grecque de l’épître aux Hébreux.
[Bible. N.T. Épîtres. Paul (auteur supposé). Hébreux (grec ancien)]

Je cherche le DVD de West Side Story.
West side story [Images animées] / Robert Wise, Jerome Robbins, réal. ; Jerome Robbins, chorégr., concept. ; Ernest Lehman, scénario ; Leonard Bernstein, comp. ; Natalie Wood, Richard Beymer, George Chakiris… [et al.], act., chant.

Avez-vous Madame Bovary dans l’édition originale ?
2001 $aMadame Bovary, mœurs de province, par Gustave Flaubert$bTexte imprimé
210 $aParis$cMichel Lévy frères$d1857

Vous avez beaucoup de choses sur le sujet, mais vous n’avez pas tout.
On voit que vous êtes pôle de ressources, mais pas pôle d’excellence.

J’ai besoin de consulter la quatorzième édition du Manuel de droit du travail de Lyon-Caen et Pélissier. Il me faut absolument cette édition-là et pas une autre.
ISBN 2-247-00944-1

Savez-vous par hasard où je pourrais retrouver Les Aventures de Totochon ? J’adorais ce livre quand j’étais petite et j’aimerais tant le faire lire à ma petite-fille.
La région a-t-elle un plan de conservation partagée des fonds jeunesse ?

J’ai besoin de consulter les Adages d’Érasme dans l’édition de Chesneau, 1579. Pouvez-vous vérifier si vous avez bien cette édition ?
L’empreinte est-elle bien eln- osd. n-t. **te 3 M. D. LXXIX ?

Quel dommage ! Vous avez jeté les mémoires de Pétunia, cette merveilleuse chanteuse qui a bercé ma jeunesse.
Je trouve que vous avez fait un pilon un peu sévère dans les 780 !

Avez-vous des romans Harlequin ?
Quelque sensible que je puisse être aux débats en cours sur la légitimité culturelle des romans sentimentaux produits en série, je n’en suis pas moins curieux(se) de savoir s’ils sont pris en compte dans votre politique documentaire.

Je voudrais voir le responsable de la bibliothèque.
Je voudrais voir le responsable de la bibliothèque
[attention, piège ! Si vous demandez à voir le conservateur en chef, il y a une chance sur deux pour qu’on vous demande « lequel ? » et une chance sur deux pour qu’on vous réponde « y en a pas ! »].

Attention aux faux amis !

Ce que votre bibliothécaire dit : Cette autorité auteur n’a pas été validée.
Ce que vous croyez qu’il veut dire : Il parle du livre de l’ancien ministre (celui qui a été battu aux élections).
Ce qu’il veut réellement dire : La BnF a décidé que cet auteur n’existait pas.

Ce que votre bibliothécaire dit : Si on me cherche, je suis dans les magasins.
Ce que vous croyez qu’elle veut dire : Encore une qui fait les soldes !
Ce qu’elle veut réellement dire : Je descends dans les sous-sols [aussi, c’est une drôle de tenue pour faire du shopping].

Ce que votre bibliothécaire dit : Nous préparons la conversion rétrospective du fichier auteur, alors nous sommes un peu obsédés par tous ces dollars.
Ce que vous croyez qu’il veut dire : Ils ont vendu très cher leur fichier à une Église américaine qui rebaptise les morts (en échange, l’Église américaine offre le microfilmage du fichier).
Ce qu’il veut réellement dire : Ils vont informatiser leur vieux fichier sur carton [et bien que ça coûte très cher, les dollars en question n’ont rien à voir avec l’argent].

Ce que votre bibliothécaire dit : Je ne veux pas qu’on me dérange quand je collationne les signatures !
Ce que vous croyez qu’il veut dire : Il vérifie les formulaires d’inscription et les chèques de caution.
Ce qu’il veut réellement dire : Il compte les pages d’un livre ancien [et maintenant, à cause de vous, il va devoir tout recommencer].

Ce que votre bibliothécaire dit : Nous allons fermer pour inventaire.
Ce que vous croyez qu’il veut dire : Ils vont fermer le 31 décembre.
Ce qu’il veut réellement dire : Ils vont fermer trois semaines. Maintenant.

Ce que votre bibliothécaire dit : Tous les mardis matin, nous faisons du récolement.
Ce que vous croyez qu’il veut dire : Ils recollent les pages déchirées.
Ce qu’il veut réellement dire : Ils comptent les livres volés. Pardon, les disparus sans fantôme.

Ce que votre bibliothécaire dit : Et le mercredi, pendant la fermeture, je désherbe, épi par épi.
Ce que vous croyez qu’il veut dire : Il raconte ses RTT à son collègue.
Ce qu’il veut réellement dire : Il enlève les livres qui ne servent plus [c’est pour ça que vous n’avez pas retrouvé le livre de Pétunia.].

Ce que votre bibliothécaire dit : Ce n’est même pas une tête de vedette !
Ce que vous croyez qu’il veut dire : Il feuillette la presse people avec son jeune collègue. Pourtant, la semaine dernière ils prétendaient que la presse people était « en dehors des frontières documentaires de notre réseau. »
Ce qu’il veut réellement dire : Le jeune collègue a commis une grosse faute de syntaxe [bibliothéconomiquement parlant].

La version. Niveau débutant

Traduire en français courant les phrases suivantes :

Les périodiques morts, en demi-chagrin, sont signalés par des fantômes.

Pour comprendre les causes de l’infestation, le consultant en conservation préventive analyse l’humidité relative et l’empoussièrement. Il fera des préconisations sur le reconditionnement, le contrôle climatique et la désacidification de masse.

Je ne trouve rien au Sudoc, ni au CCFr. Il y a un fonds spécialisé dans le RNBCD, mais ils ne font pas de prêt. Je fais quoi, pour ma demande de Peb ?

Dans la nouvelle ruche, le désherbage des usagés facilitera le butinage des usagers.

Dans cette bibliothèque, contrairement à l’usage, les cotes vont du bas vers le haut.

Je me demande parfois si les usagers lisent bien tout le pavé ISBD, jusqu’à couv. ill. en coul.

Bien qu’il comporte un ISBN et pas d’ISSN, ce volume est indéniablement une publication en série.

Le paramétrage du module périodiques ne permet pas le bulletinage des irrégulomadaires. C’était mieux avec le Kardex !

Le métrage linéaire libre laisse espérer un accroissement de trois ans tout au plus. Il va falloir faire un gros refoulement.

Les extensions du SIGB comprendront la GED, la DTD et le multimédia.

La version. Niveau avancé

Traduire en français courant les phrases suivantes :

Pour la V3 du SIGB, une moulinette convertira les données Intermarc en Unimarc. Il faudra s’habituer à dire 2001 $aMadame Bovary$bTexte imprimé$fGustave Flaubert au lieu de 245 1 $aMadame Bovary$dTexte imprimé$fGustave Flaubert.

En Dublin Core, les périodiques auront une notice chapeau et des notices de dépouillement. Seuls les champs du chapeau seront moissonnables.

L’ouverture du SI sur le web représente un bond en avant dans la culture informationnelle. Elle va nous faire passer de la fonction d’archithécaires à celle de bibliotalistes. Mais nous allons y perdre notre rôle de prescripteurs/médiateurs.

Le SCD est Cadist et la BMVR est pôle associé. En tant que BDLI, la BnF lui rétrocède le deuxième exemplaire du DLE dans le cadre de la carte documentaire nationale.

Monsieur le relieur, pour les tirés-à-part, je ne veux pas de passure en carton, ni même de bradel. Faites juste un double berçage, un emboîtage avec couvrure Buckram, et un ébarbage discret des tranches et de la gouttière, sans massicot. Pour les cahiers cousus, grecquage et couture sur rubans, comme d’habitude. Et pour une fois, soignez l’endossure et l’apprêture! L’ouvrabilité du dernier train laissait à désirer.

Cette édition princeps, dont l’adresse figure au colophon, comporte trois papillons, repérables au sens des pontuseaux. Le mors peau est fendu en tête et en queue et la tranchefile est cassée. La couvrure, fortement épidermée et lacunaire au premier caisson, présente un décor estampé à chaud au petit fer et à la roulette. Le corps d’ouvrage présente de nombreuses rousseurs et des piqûres de vrillettes. Les contre-gardes sont couvertes d’essais de plume. Posez-le bien à plat sur son futon. Voulez-vous un serpent pour tenir la serpente ?

Le fonds comprend essentiellement des estampes, tailles-douces et lithographies, des eaux-fortes, manières noires, manières de crayon, quelques aquatintes, mais aussi deux daguerréotypes, des ambrotypes, quatre ferrotypes et de nombreux aristotypes que nous avons fait contretyper.

Le chantier désherbage ne s’intéressera pas seulement à la désélection (pour ne pas dire au pilon), mais aussi à la réaffectation, à la relégation et à toute la chaîne du retraitement.

L’accès à distance se fera de façon transparente, via un protocole Z 39-50 qui s’interfacera avec un entrepôt OAI. L’interface de catalogage sera un outil web avec un éditeur XML adapté pour le catalogage en EAD.

Eh oui ! Le bibliothécais est une langue difficile, pleine de pièges et de chausse-trapes. Conscients du problème, les bibliothécaires font de gros efforts pour parler une langue compréhensible, et ils ont déjà fait de grands progrès. Très bientôt, ils seront capables de s’exprimer aussi clairement et simplement que vous et moi. C’est ainsi qu’ils diront, par exemple : « À la faveur de la mise en place du module acquisitions […afin de] passer d’une culture des moyens à une culture des résultats et de la performance et dans l’objectif d’une amélioration du service rendu au public, nous allons mettre en marche une démarche qualité sur le circuit du livre *. »

Février 2007

Toutes mes excuses aux nombreux collègues qui, sans le vouloir, ont inspiré cet article.

  1.  (retour)↑  Extrait d’un compte rendu de réunion cité par un collègue travaillant en BU dans un message, intitulé « Jargonnons un peu », paru sur Biblio.fr en décembre 2006. L’auteur du message s’est fait rappeler au devoir de réserve, ce qui tend à prouver que l’ironie, dans les bibliothèques, reste une arme à double tranchant.